L'âge d'or de l'épuration sauvage

 L'âge d'or de l'épuration sauvage





Je déteste l’histoire. C’est de toutes les sciences humaines la plus partiale et néfaste.


Un historien ne nous dit rien de la vraie histoire, sinon des mensonges savamment documentés d’un ton doctoral. L’histoire n’est qu’érudition stérile. Des évènements et des personnages falsifiés. Du folklore et du culte de la personnalité pour sous-homme idolâtre.


J’en veux pour preuve le physique ingrat de ceux qui se passionnent pour cette matière.


La mythologie c’est l’inverse, c’est une vérité archétypale, universelle, actualisable à l’infini, éternelle. Mettant en scène des héros fictifs impersonnels qui sont autant de sources d'inspiration pour les vivants qui aspirent à l'excellence.


La mythologie est 1000 fois supérieure à l’histoire. 


Je n’aime pas l’histoire et ne suis nostalgique d’aucune époque que l’histoire peut appréhender. Ni de la Grèce antique, ni de l’empire romain ou de la Renaissance. 


Si l’historien a quelque chose à dire sur une période en particulier, c’est qu’elle n’a aucun intérêt. C’est même pire que ça, sitôt que l’historien s’intéresse à une époque, il la dénature, et nous ne pouvons plus rien en connaître. Elle perd tout l’intérêt qu’elle aurait pu avoir. 


Plus un historien déclare qu’une époque est grandiose, et s'extasie, plus en réalité elle est sale et corrompue. J’ai tendance à penser pour cette même raison qu’il est préférable de ne laisser aucune trace de son passage sur terre, de peur qu’un historien ne déterre votre cadavre ou votre mémoire et ne les profane avec son micro-pénis et son nano-cerveau.


Les âges d’or sont précisément ceux qui ne laissent aucune trace exploitable pour l’historien. Les âges d’or sont inaccessibles par la méthode scientifique, qui consiste à faire les poubelles et affabuler à partir des détritus qu’on y trouve. Les âges d’or produisent peu de matières, ils sont éthériques, et n'offrent donc aucune prise à l’universitaire pour les corrompre ou les dénaturer. 


C’est presque une définition de l’âge d’or d’ailleurs, une parenthèse temporelle que les historiens ne peuvent pas salir. Qui ne sont atteignables que par le rêve, l'amour et l'imaginaire.


Parmi ces parenthèses temporelles, la Glorieuse préhistoire évidemment (et par définition, puisqu’elle échappe à l’histoire comme son nom l’indique), les âges "obscurs" grecs, le haut moyen-âge.


Et plus proche de nous, un micro-âge d’or, une séquence qui durera une petite année seulement, de l’été 1944 à l’été 1945, l’épuration sauvage. 


Le contexte : le gouvernement de Vichy s’effondre soudainement, les pouvoirs publics à venir ne sont pas encore constitués. Entre les 2, une mini-ère de chaos dont on sait peu de choses. Sinon qu’elle est une “purge” et sinon qu’elle est “sauvage”. Ce qui a tout pour me séduire, et séduire l'honnête homme sain d'esprit et de corps.


Si on se limite à ce qu’en disent les discours les plus courants, médiatiques surtout, académiques également, l’épuration sauvage ce sont d’abord et avant tout des femmes tondues en public. Des femmes innocentes bien sûr, qui pour sauver leurs enfants d’une mort certaine, ne pas mourir de faim, ou parce qu’elles ont eu la faiblesse de tomber amoureuse, ont couché avec des allemands. Leurs tortionnaires quant à eux, sont forcément des collaborateurs, qui pour se racheter in extremis une aura de résistant persécutent plus faible qu’eux, avec ostentation et sadisme. Parce que ce sont des méchants.


De pauvres femmes innocentes, courageuses, animées des sentiments les plus purs, humiliées gratuitement par de méchants hommes toxiques.


Le paroxysme de la lâcheté. L’horreur absolue. 


C’est atroce me direz-vous, et effectivement, vu sous cet angle, ça l’est. 


Sauf que ça n’est pas du tout ce qui s’est passé. 


D’abord, l’épuration sauvage n’est pas l'œuvre d’anciens collaborateurs déguisés en justicier. C’est celle des résistants eux-mêmes. Du peu qui a survécu. Des prisonniers de guerre également, qui sont massivement libérés en 1944, et de tous ceux qui, sans avoir véritablement résisté, se sont montrés inflexibles face à l’occupant. Qui ont fait preuve d'un minimum de décence. 


C’est ensuite un phénomène rural. Cette précision a son importance. Parce que dans un village tout se sait. Qui a résisté, qui a trahi, qui a profité, qui a dénoncé, qui a fait du zèle et des courbettes pour améliorer son confort quotidien. Qui a envoyé ses semblables à la mort pour quelque profit. Qui s’est montré indigne et mérite de se faire cracher dessus. Qui a su rester droit et mérite une médaille.  


Au moment de la libération, les masques sont tombés depuis bien longtemps. Tout le monde sait qui est qui et tout le monde sait qui fait quoi. Et chacun va pouvoir régler ses comptes, sans institution, sans état, sans police, sans magistrat pour interférer. 


La justice sans intermédiaire. A l’état pur. Un tout petit instant de justice dans une éternité d’iniquité. Un avant-goût de la justice divine. 


Le décor est planté et la pièce va pouvoir se jouer. Une tragédie grandiose. Dont l’intrigue est à la fois simple et manichéenne. Elle se résume en une phrase. Les gentils humiliés vont faire rendre gorge aux méchants traîtres. 


Les justes vont pouvoir, enfin, laisser libre cours à leur soif légitime de vengeance. Et à leur créativité.


Aucune rage, aucun arbitraire, aucun dérapage. Pas de haine aveugle. Pas de règlements de compte à la manière des voyous. Pas de bouc émissaire. Certainement très peu d’injustice ou d'erreur de jugement. Mais de la mesure, et de la justesse. La vengeance sacrée qui s’abat comme un cadeau du ciel, après des années de souffrance, d’humiliations et de brimades. 


Le Karma. Une grande fête païenne. Un conte moral. Un mythe. 


C’est comme si les dieux de l’Olympe avaient offert à ces héros du quotidien, ceux qui n'intéressent pas les historiens justement, un festin servi sur un plateau d’argent. Et à ces collabos du quotidien, qui passent habituellement entre les gouttes, un châtiment onirique. 


C’est ça l’épuration sauvage. 


Qu’en ont-ils fait de ce cadeau du ciel, ces héros anonymes de la résistance ? Que du sublime. Des exécutions sommaires, des lynchages, des humiliations publiques. Des procès expéditifs, des exécutions de masse. 


10 000 collaborateurs tués. De toutes les manières possibles, l’imagination est la seule limite. D’une balle dans la tête, pendu à un lampadaire, décapité, démembré, brûlé, déchiqueté, enterré vivant, dévoré par la foule. 


10 000.


C’est peu, c’est très peu. Dans les campagnes françaises c’est par million qu’on les compte les collabos. 


Les résistants ont été tempérés, magnanimes, et cléments. Trop.


Puis ces fameuses 20 000 femmes que, par une espèce de concorde cosmique des esprits ou une évidence frappée au coin du bon sens, tout le monde semble s’être mis d’accord pour les tondre en place publique.


Ces fameuses, qui ont couché avec l’ennemi pour sauver leurs enfants de la mort, ne pas mourir de soif ou par amour sincère. Cet insupportable discours déresponsabilisant qui fait de la femme un être innocent par essence. L'éternelle victime expiatoire. Un martyre et une sainte.


Qui peut croire à une chose pareille ?


Ces femmes tondues en public étaient des collaboratrices de la pire espèce. Qui offraient du réconfort à l’ennemi pendant que leurs pères, leurs frères et leurs fils se faisaient estropier ou trucider dans l'indifférence sur le champ de bataille. Elles ont trahi en pleine conscience pour des sacs à main, des tailleurs Chanel, des coupes de Champagne ou un morceau de pâté.


Et ça n’est que parce qu’elles ont eu le privilège de naitre femme qu’une bonne partie d’entre elles n’ont pas été abattues comme des chiens. Des chiennes en l'occurrence. Encore qu'aucun chien n'a jamais mérité un tel traitement.


Les résistants ont été, à l’endroit des femmes collabos, encore plus cléments et magnanimes qu’ils ne l’ont été avec leurs homologues masculins. Beaucoup trop clément et magnanimes à mon goût.


Non décidemment, je ne vois rien de cruel dans cette punition. Je me rallie à Renée Guimberteau, honnête périgourdine, qui relate dans son journal intime :


« Quelle fête aujourd’hui. Toute la population de Mussidan et des environs, décorée de cocardes et de rubans tricolores, a acclamé l’armée française de Résistance. On a défilé dans toutes les rues, drapeaux en tête, et au chant de la Marseillaise. […] Dans la soirée, l’enlèvement des collaborateurs a eu lieu. Malheureusement il pleuvait à torrents et nous n’avons pas pu les voir. » (2 août 1944).


Et quelques pages plus loin :


 « Ce matin on a bien ri. Les F.F.I. [Forces Française de l'Intérieur] ont tondu sur la place des collaboratrices. […] Il y avait un monde fou. On les a promenées dans toutes les rues puis ramenées en prison. » (2 septembre 1944).


Ô comme Renée était heureuse ce jour-là. Et comme elle a su accueillir cette joie avec la pudeur des gens biens.


La presse, au même moment, se fait l'écho des faits suivants :


"Les Périgourdins furent bien ébaubis l’autre soir au passage d’un singulier cortège. Un être étrange, bizarrement humain, menait la danse. À force d’écarquiller les yeux, on reconnut des formes féminines et sous un crâne en boule d’ivoire marqué de peinture infamante, des yeux torves, une bouche baveuse : la hideur d’un déchet. ‘C’est la femme aux bicots !’ expliquaient les gosses au passage. Il n’y avait pas un regard de pitié pour elle. […]

Et l’on pouvait songer aux défilés semblables qu’avaient vus les mêmes rues au Moyen-âge à une époque ardente et bonne enfant où l’on promenait les adultères nues, autour de la ville, juchées à rebours sur un âne."


"Samedi dernier, un camion a ramené, tondus, une mèche grotesque bouffant sur le sommet du crâne, la croix gammée tatouée sur le front, la patronne de ‘La Civette’ et son fils [tiens, des hommes ont eux aussi été tondus, nous n'en entendons jamais parler]. Sur leur masque blême, ce n’était plus le vice triomphant qui s’étalait mais l’ignominie du châtiment. Nous n’apprendrons pas aux Bergeracois qui étaient cet homme et cette femme, ni ce qu’ils ont fait pendant la guerre. Le scandale qu’ils ont déchaîné sous l’occupation était si grand qu’il criait vengeance. Les faire marcher au pas de l’oie avec de tels stigmates, sous les huées de la foule, était un commencement de punition méritée. Quand le crime a été public, la réparation doit aussi être publique ."


Que tout cela paraissait gai, sain et aller de soi.


Chaque jour que Dieu fait, ces tondues, pouilleuses de la pire des race, auraient dû remercier le ciel de n’avoir été que tondues. Quiconque s’émeut sur une tondue de la guerre est à mes yeux infiniment suspect. C’est un traitre en puissance. 


Navré d'insister, mais voilà ce qu'on nous présente comme des martyres et des saintes, des salopes qui ont donné leurs culs aux allemands et à qui on s'est contenté de raser la tête. Le contresens est absolu, le mensonge énorme.


Il faut croire que chaque époque a les martyrs et les saints qu'elle mérite.


Et puis il y a enfin tous ceux, des hommes principalement, qui ont subi les foudres de la justice divine sans être tués pour autant. Qui eux aussi ont eu droit à leur lot d’humiliations publiques, de violence et de lynchages, sans que personne ne s’en émeuvent. Sans qu’il se trouve un historien chétif pour pleurnicher sur leur sort. Qui jusqu’à la fin de leur misérable vie ont été montrés du doigt, méprisés et raillés. 


Combien ? Des centaines de milliers certainement, sur qui personne ne s'attarde. Et c’est tant mieux. Ils ne l’ont pas volé. Et ils sont presque tous en enfer désormais. Un enfer spécial pour les lâches et les traîtres.


Le seul aspect que je reproche à l’épuration sauvage, c’est justement de ne pas avoir été assez sauvage. Et n’ayant pas été assez sauvage, elle n’a pas suffisamment épuré le sang des français. 


Elle n’a pas été la purge qu’elle aurait dû être.


Il y a plusieurs raisons à cela.


La première c’est que des collabos, des lâches et des traîtres, en France, il y en a beaucoup trop. Et qu’il n'apparaissait pas possible de les tuer ou des les tondre tous. Il a fallu se limiter à ceux qui se sont corrompus avec une ostentation excessive.


Mauvais calcul, il aurait fallu ne pas se sentir écrasé par l’ampleur de la tâche et tous les crever. 


La seconde, c’est que le phénomène est resté rural. Les cafards et les péripatéticiennes des grandes villes ont été sauvés par l’anonymat du nombre. 


Pourtant tout le monde le sait que tous les fonctionnaires, les magistrats, les industriels, les élus, les journalistes, les artistes se sont vautrés dans la collaboration. Comme des cochons.


Les seuls qui ont été condamnés, c’est parce qu’ils étaient trop grillés. Qu'il aurait été inconvenant de ne pas les châtier. Que ça aurait fait désordre. Les autres ont été recasés aux mêmes places, ou promus et ont continué leur petit boulot de lâches et de traîtres. En se faisant passer pour des résistants de la première heure. Mais nous savons qu’ils mentent, et ils savent que nous savons qu’ils mentent. 


La France est un pays extraordinaire, si vous écoutez les français, il y a autant de résistants que d’habitants.


C'est un phénomène si grotesque et connu qu'il porte un nom : le récistancialisme. Néologisme qui désigne le mythe construit par les gaullistes et les communistes pour diffuser l'idée que les Français auraient massivement résisté lors de la Seconde Guerre mondiale. Alors que c'est faux, les français ont collaboré en masse.


Nos élites actuelles sont les nombreux descendants ou les continuateurs ou les héritiers des traîtres et des lâches qui ont échappé à l’épuration sauvage. Il en va de même pour énormément de nos concitoyens, qui se reconnaîtront sans mal. 


Les mêmes qui salissent l’épuration au motif qu’elle serait l'œuvre de collabos qui se sont rachetés une conscience à peu de frais. En psychologie, on appelle ça un phénomène de projection. Ils projettent sur les autres leur propre laideur morale. Et leur propre culpabilité.


Et c’est bien pour cette raison qu’ils ne veulent pas entendre parler de l’épuration sauvage. Qu'ils refoulent. Et qu'ils en font une parenthèse honteuse au lieu de la célébrer pour ce qu'elle est, un âge d'or. Et qu’ils nous tirent les larmes avec leurs femmes tondues alors qu'on en a rien à foutre.


Parce qu’ils savent qu’ils méritent le même traitement. La mort pour les traîtres, une coiffure dégagée derrière les oreilles pour les traitresses.


Au fond d’eux ils savent ce qu’ils sont, et c’est tout ce qui compte (chaque être humain sur cette terre sait au plus profond de lui-même ce qu'il est, et ce qu'il mérite. Je trouve cette pensée très réconfortante).


Vous ne verrez jamais un officiel ou un normie faire l’apologie de l’épuration sauvage. Ils tenteront, par tous les moyens, de tuer en nous la nostalgie de cet âge d’or béni et si proche qu’on pourrait presque le toucher du doigt. 


Mais qui sait, peut-être retrouverons-nous un jour cet invraisemblable alignement des planètes qui a donné naissance à l’épuration sauvage - peut-être même que ce jour n'est pas si loin - et qu'alors nous aurons la chance de revivre cette célébration cosmique, faite de rires adelphiques et de sentiments les plus nobles. 


D’une manière certainement plus grandiose encore. Parce que le monde est devenu un petit village. Qu’avec internet, tout le monde sait qui est qui et qui fait quoi. Et qu'on assistera possiblement cette fois à une vraie épuration, c’est-à-dire un acte fondateur. Qui nous débarrassera pour des siècles et des siècles de cette sous-humanité qui nous gouverne, nous encombre et nous abreuve de ses leçons de morale.


Puis avec des moyens modernes, filmée et documentée, hors de portée des historiens puisqu'infalsifiable, pour que nos descendants n’oublient jamais. 


En tous cas, ça fait partie de mes rares espérances. Je prie la sainte comète pour qu’elle nous libère de la civilisation, et à défaut j’invoque la sainte épuration sauvage, afin qu'elle lave momentanément le monde de sa bassesse et de sa laideur, à la manière d'une pluie d'été qui purifie les trottoirs d'un coupe-gorge après une nuit brulante de débauche et de vice.


Et pour mieux m'y préparer, je garde précieusement dans mes tiroirs une corde et une tondeuse.