Robespierre : Insurrection du 10 août 1792/Question coloniale/Conflit avec les girondins

 Insurrection du 10 août 1792

Accueil des fédérés à Paris

Devant la menace que faisait peser La Fayette et l'incapacité de l'Assemblée à y faire face, Robespierre proposa aux Jacobins, le 11 juillet, un projet d'Adresse aux Fédérés des 83 départements saluant fraternellement les fédérés et incitant les Parisiens à les accueillir avec amitié. Il s'adressait aux fédérés en ces termes :


« Au dehors, les tyrans rassemblent contre nous des armées nouvelles : au dedans, d'autres tyrans nous trahissent. Les ennemis qui nous guident respectent le domaine du despote autrichien autant qu'ils prodiguent le plus pur sang des Français. [...] Un autre monstre privilégié est venu, au sein de l'assemblée nationale, insulter à la nation, menacer le patriotisme, fouler aux pieds la liberté, au nom de l'armée qu'il divise et qu'il s'efforce de corrompre ; et il demeure impuni ! L'assemblée nationale existe-t-elle encore ? Elle a été outragée, avilie, et elle ne s'est point vengée.

Les tyrans ont feint de déclarer la guerre à leurs complices et à leurs alliés, pour la faire de concert au peuple français ; et les traîtres demeurent impunis ! Trahir et conspirer semble un droit consacré par la tolérance ou par l'approbation de ceux qui nous gouvernent : réclamer la sévérité des lois est presque un crime pour les bons citoyens. Une multitude de fonctionnaires que la révolution a créés, égalent ceux que le despotisme avait enfantés en tyrannie et en mépris pour les hommes, et les surpassent en perfidie. Des hommes, qu'on nomme les mandataires du peuple, ne sont occupés que de l'avilir et de l'égorger. [...]

Vous n’êtes point venus pour donner un vain spectacle à la capitale et à la France… Votre mission est de sauver l’État. Assurons enfin le maintien de la Constitution : non pas de cette Constitution qui prodigue à la cour la substance du peuple ; qui remet entre les mains du roi des trésors immenses et un énorme pouvoir ; mais principalement et avant tout, de celle qui garantit la souveraineté et les droits de la nation. Demandons la fidèle exécution des lois ; non pas de celles qui ne savent que protéger les grands scélérats et assassiner le peuple dans les formes ; mais de celles qui protègent la liberté et le patriotisme contre le machiavélisme, et contre la tyrannie99. »


Au lendemain des célébrations du 14 juillet, Robespierre intervint aux Jacobins pour défendre le séjour des fédérés dans la capitale jusqu'à ce que la patrie eût cessé d'être en danger, demandant aux patriotes parisiens de partager avec eux leur logement et leur table100. Quant aux fédérés, qu'il appelait à se méfier des « émissaires et complices de la Cour » et à défendre légalement la constitution101, il les engageait à écrire à leurs concitoyens afin de leur décrire les dangers qui menaçaient la patrie et les inviter à se joindre à eux100.


Crise entre Robespierre et les Girondins

Plutôt que de prendre clairement position en faveur de l'insurrection, il demanda la rédaction de pétitions ; lui-même rédigea celle du 17 juillet, qui demandait principalement la mise en accusation de La Fayette et de ses complices, le licenciement de l'état-major de l'armée, la destitution et la punition des directoires de départements contre-révolutionnaires coalisés avec la cour contre la liberté102 – une trentaine sur 83 selon Jean Massin103. Concernant la déchéance du roi, elle affirmait : « Représentans [sic], nous dire que la nation est en danger, c’est nous dire qu’il faut qu’elle soit sauvée, c’est l’appeler à votre secours ; si elle ne peut l’être par ses représentants [sic], il faut qu’elle le soit par elle-même. […] Enfin, faites du pouvoir exécutif ce que le salut de l’État et la constitution même exigent, dans les cas où la nation est trahie par le pouvoir exécutif104. » Selon Gérard Walter, cette phrase prêtait aisément à équivoque et n'appelait pas expressément à la déchéance du roi. Il précise d'ailleurs qu'un membre de la députation, de son propre chef ou de manière concertée, déclara, en lieu et place de la version de Robespierre, publiée dans le numéro 10 du Défenseur de la Constitution : « Pères de la patrie ! Suspendez provisoirement le pouvoir exécutif dans la personne du roi ; le salut de l'État l'exige et vous commande cette mesure105 ». De son côté, Ernest Hamel, qui signale également l'incident, juge que, « quant à la personne du roi », le texte de la pétition ne s'expliquait pas « bien nettement à son égard106 ». Pour Jean Massin, « le texte rédigé par Robespierre disait le maximum possible dans les limites de la prudence et de la légalité. Mais à la barre de l'Assemblée, l'orateur de la députation des fédérés [jugea] préférable de remplacer cette phrase bien pesée par une autre plus claire et plus brutale103 ». En ce qui concerne Albert Mathiez, selon lequel Robespierre rédigea les pétitions de plus en plus menaçantes que les fédérés présentèrent coup sur coup à l'Assemblée107, il est évident, à ses yeux, que celle du 17 juillet réclamait la déchéance. Quoi qu'il en soit, Robespierre témoignait, à travers ce texte, de son souci de trouver une solution légale à la crise constitutionnelle, en laissant aux députés le soin de se prononcer, conformément à la constitution, qui prévoyait au chapitre II, section première, plusieurs circonstances aboutissant à « l'abdication expresse ou légale du roi », notamment l'article 6, qui explique que, « si le roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle entreprise, qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la royauté108. »


En réponse aux pétitions, l'Assemblée vota le 23 juillet, sur proposition de Brissot, la création d'une commission chargée d'examiner quels étaient les actes pouvant entraîner une déchéance, ainsi que la rédaction d'une adresse au peuple le prévenant contre « les mesures inconstitutionnelles et impolitiques ». Deux jours plus tard, le 25, Brissot menaçait les républicains du glaive de la loi : « Si ce parti de régicides existe, s’il existe des hommes qui tendent à établir à présent la République sur les débris de la Constitution, le glaive de la loi doit frapper sur eux comme sur les amis actifs des deux Chambres et sur les contre-révolutionnaires de Coblentz102. » À la suite de son adresse aux fédérés du 11 juillet, le ministre de la justice avait dénoncé Robespierre à l'accusateur public, mesure révélée aux Jacobins lors de la séance du 16 juillet100, mais demeurée sans effet109. À travers ces discours, à leur tour, les Girondins menaçaient ouvertement Robespierre110. Hostile à l'Assemblée, dont il était persuadé de la trahison, celui-ci répliqua, dans un discours aux Jacobins, le 29 juillet, en demandant, non seulement la suspension, mais la déchéance, et, au-delà, l'élection d'une Convention nationale, ainsi que le renouvellement des directoires de département, des tribunaux et des fonctionnaires publics, l'épuration des états-majors et la constitution d'un nouveau gouvernement111 :


« Le chef du pouvoir exécutif a-t-il été fidèle à la nation ? Il faut le conserver. L’a-t-il trahie ? Il faut le destituer. L’Assemblée nationale ne veut point prononcer la déchéance ; et si on le suppose coupable, l’Assemblée nationale est elle-même complice de ses attentats, elle est aussi incapable que lui de sauver l’État. Dans ce cas, il faut donc régénérer à la fois, et le pouvoir exécutif et la législature. [...] Que tous les Français domiciliés dans l’arrondissement de chaque assemblée primaire, depuis un temps assez considérable, pour déterminer le domicile, tel que celui d’un an, soit admis à y voter ; que tous les citoyens soient éligibles à tous les emplois sans autre privilège, que celui des vertus et des talens [sic]. Par cette seule disposition, vous soutenez, vous ranimez le patriotisme et l’énergie du peuple ; vous multipliez à l’infini les ressources de la patrie ; vous anéantissez l’influence de l’aristocratie et de l’intrigue ; et vous préparez une véritable Convention nationale ; la seule légitime, la seule complète, que la France aurait jamais vue112. »


Robespierre, inspirateur distant de l'insurrection


La prise des Tuileries le 10 août 1792, huile sur toile de Jacques Bertaux (musée du Château de Versailles).

Le même jour, le 29 juillet 1792, Robespierre écrivit un article enthousiaste pour accueillir l'arrivée des 500 hommes du bataillon des Marseillais, emmenés par Charles Barbaroux, avec lesquels il aurait pris contact, selon Gérard Walter, pour élaborer un plan d'action113.


À cette époque, les Girondins venaient de fonder le club de la Réunion. Lors de la séance du 30 juillet, après avoir pris connaissance du discours de Robespierre, Isnard et Brissot s'engagèrent l'un et l'autre à demander à l'Assemblée un décret d'accusation contre Robespierre et son ami François Nicolas Anthoine, qui avait défendu les mêmes doctrines, afin qu'ils soient traduits devant la cour d'Orléans114.


Le 1er août, la révélation de ces faits provoqua une vive émotion parmi les Jacobins. Méprisant ces tentatives, Robespierre revint sur son intervention du 29 juillet pour demander, cette fois, la convocation d'« une Convention nationale, dont les membres seront élus directement par les assemblées primaires, et ne pourront être choisis parmi ceux de l’assemblée constituante ni de la première législature115 », ce qui l'excluait des personnes éligibles116. Le 7 août, Jérôme Pétion de Villeneuve vint visiter Robespierre pour lui demander d'user de son influence auprès du directoire insurrectionnel117 pour différer l'insurrection, afin de laisser le loisir à l'Assemblée d'étudier la question de la déchéance du roi, ce que Robespierre aurait d'abord agréé. Toutefois, lorsqu'il apprit, le lendemain, l'absolution de La Fayette, jugeant que cette décision correspondait à un défi, il y renonça. Le 9 août, dans une lettre à Georges Couthon, alors en cure, il écrivit : « La fermentation est au comble, et tout semble présager la plus grande commotion à Paris. Nous sommes arrivés au dénouement du drame constitutionnel. La Révolution va reprendre un cours plus rapide, si elle ne s'abîme dans le despotisme militaire et dictatorial ».


La question du rôle de Robespierre lors de l'insurrection du 10 août a donné lieu à des interprétations divergentes. Dans un texte adressé à Pétion, l'Incorruptible affirma lui-même avoir « été presque aussi étranger que [lui] aux glorieux événemens [sic] » de cette journée119. De leur côté, ses adversaires prétendirent qu'il s'était tenu caché chez son hôte, les volets clos, Pierre Vergniaud allant jusqu'à affirmer, dans un discours, en avril 1793, qu'il s'était terré dans sa cave120,121. Albert Mathiez, au contraire, affirma qu'il était le principal inspirateur de la journée122. Outre les discours prononcés avant l'insurrection et les pétitions de sa main, qui réclamaient la déchéance du roi et l'élection d'une Convention nationale, il en veut pour preuve que, « sous son impulsion, les Fédérés » avaient nommé « un directoire secret où figurait son ami François Anthoine » et que « ce directoire se réunit parfois dans la maison du menuisier Duplay où il logeait, comme Anthoine123. » De même, pour le biographe Ernest Hamel, le rôle de Robespierre dans cette journée était indéniable, non seulement dans la préparation des esprits, mais également, supposait-il, durant la nuit qui précéda l'insurrection. Si « Robespierre ne figura pas au cabaret du Soleil-d'Or avec les principaux moteurs d'insurrection qui bientôt allaient entraîner les masses populaires à l'assaut des Tuileries », avec son discours du 29 juillet, « il fit mieux, il mena les idées au combat, et, gardien jaloux des principes décrétés en 1789, il chercha, avant tout, à empêcher la Révolution d'aboutir à la dictature ou à l'anarchie ». Partisan d'un changement constitutionnel, il fut également, dès son discours du 29 juillet, selon lui, un partisan déclaré de l'insurrection puisque, dans son souci de sauver l'État coûte que coûte, il affirmait : « Il n'y a d'inconstitutionnel que ce qui tend à sa ruine124 ». Aux yeux de Jean Massin, de même, si Robespierre n'avait pas participé à l'insurrection, pas plus que Marat ou Danton, c'est qu'il n'avait « aucun des dons requis pour diriger sur place une manifestation populaire, moins encore une insurrection » et qu'il en était conscient. Mais « c'est lui qui avait vu le mieux et le plus tôt la nécessité de donner la parole au peuple. C'est lui qui avait vu le plus fortement la nécessité d'unir, dans un même mouvement, fédérés et sectionnaires pour transformer une émeute parisienne en une révolution nationale. C'est lui surtout qui avait clairement défini les buts que devait s'assigner le mouvement pour ne pas être inutile. En tous ces sens, la victoire populaire du Dix-Août était sa victoire : si sa main ne l'avait pas dirigée, son cerveau l'avait rendue possible125 ».


Depuis, les biographes de Robespierre, dans leur ensemble, ont plutôt eu tendance à minorer son rôle dans l'insurrection. Ainsi, Gérard Walter considère que Robespierre était plutôt partisan d'une solution légale et considérait l'insurrection avec scepticisme101, tandis qu'aux yeux de Max Gallo, Robespierre était trop légaliste pour prendre le parti de participer à une insurrection126. De l'avis de Jean-Paul Bertaud, également, les historiens Alphonse Aulard et Mathiez se sont trompés en reprenant la thèse royaliste d'un complot jacobin à l'origine du 10 août, pour mettre en valeur le rôle supposé, l'un de Danton, l'autre de Robespierre ; l'Incorruptible était pour lui « dans la nuit du 9 au 10 en retrait », de même que l'ensemble des tribuns révolutionnaires et, si les Jacobins avaient participé au mouvement, ce n'avait jamais été pour le précipiter127.


Patrice Gueniffey pense que Robespierre raisonnait en homme de 1789 en la circonstance. Ainsi, même s'il désapprouvait le suffrage censitaire, il aurait jugé que la révolution était faite, que les bases constitutionnelles étaient pures et que seules les machinations des factions compromettaient le rétablissement « de la paix et de l'union. » À en croire Gueniffey, « Robespierre avait embrassé le projet de Barnave » en défendant la paix et la constitution contre leurs menées, ce qui aurait dû entamer son crédit politique puisqu'il s'opposait ainsi « à tout supplément de révolution », « mais avec plus d'intelligence », ce qui lui permit d'être « l'un des principaux bénéficiaires de l'insurrection du 10 août 1792128 ».


La Commune de Paris face à la Législative

Le 10 août 1792, dans l'après-midi, il se rendit à l'assemblée de sa section, la section de la place Vendôme, qui le nomma, le lendemain, son représentant à la Commune insurrectionnelle, puis aux Jacobins, où il esquissa, dans un discours, les mesures urgentes à prendre : le peuple ne devait pas se démobiliser, mais exiger la convocation d'une Convention nationale, La Fayette devait être déclaré traître à la patrie, la Commune devait envoyer des commissaires dans tous les départements pour leur expliquer la situation, les sections devaient abolir la distinction entre « citoyens actifs » et « citoyens passifs » et créer des sociétés populaires, afin de faire connaître la volonté du peuple à ses représentants. Pour Gérard Walter, « son souci primordial a été de discipliner le mouvement déclenché, de lui enlever son caractère chaotique et, au moyen d'une tactique ferme et intelligente, d'obtenir que le sacrifice fourni porte des fruits. » Par ailleurs, il note qu'aucune de ses recommandations ne fut négligée par la Commune129.


Le 12 août, en fin d'après-midi, Robespierre parut à la barre de l'Assemblée, où il obtint la reconnaissance de la Commune insurrectionnelle, menacée le matin même par le vote d'un décret ordonnant la formation d'un nouveau directoire de département sur les mêmes bases que l'ancien. Par ailleurs, devant la décision de l'Assemblée, le 11 août, de créer une cour martiale pour juger les Suisses capturés lors de l'assaut du château des Tuileries, il rédigea, au nom de la Commune, une adresse demandant le jugement de tous les « traîtres » et « conspirateurs », en premier lieu La Fayette, qu'il vint présenter le 15 août, à la tête d'une délégation, devant les députés, très rétifs devant un « tribunal inquisitorial » (selon Choudieu) et attentatoire aux libertés (selon Jacques Thuriot). Le principe était une cour populaire chargée de juger les « traîtres et conspirateurs du 10 août », mais Jacques Brissot, chargé du rapport, fit échouer le projet, recommandant le maintien du tribunal criminel ordinaire, auquel il proposa d'adjoindre un jury supplémentaire composé de représentants des sections parisiennes et de supprimer le recours en cassation « pour accélérer la procédure ». Une seconde délégation du Conseil général de la Commune, dont Robespierre était absent, le 17 août, vint protester contre cette décision. Après l'intervention des membres du jury nommés conformément au décret du 15 août, l'Assemblée décréta finalement la création d'un tribunal criminel extraordinaire, plus connu sous le nom de « tribunal du 17 août », dont on nomma les juges dans la nuit. Le nom de Robespierre venant en tête de la liste, Robespierre aurait dû en prendre la présidence, mais il la refusa. « Je ne pouvais être le juge de ceux dont j'ai été l'adversaire » devait-il expliquer par la suite130. Toutefois, selon Gérard Walter, son absence contribua à saboter l'action du tribunal, dont la mauvaise volonté à juger les causes fut, pour Albert Mathiez131 et Gérard Walter132, à l'origine des massacres de Septembre. De son côté, l'historien Roger Dupuy considère que l'opinion, sous la double emprise de la peur et d'une volonté de vengeance inassouvie après les morts du 10 août, s'exaspérait de l'impuissance du tribunal, qui non seulement ne condamnait à mort qu'à compte-gouttes, mais encore acquittait des prévenus faute de preuves133.




Selon Jérôme Pétion de Villeneuve, alors maire de Paris, Robespierre avait pris « de l'ascendant dans le Conseil » et « entraînait sa majorité ». Si, entre le 23 et le 29 août, il participa surtout aux séances pré-électorales de sa section, constituée en assemblée primaire, le 30 août, le 1er et le 2 septembre, il joua, selon Gérard Walter, un rôle directeur au Conseil général de la Commune. En effet, lors de la séance du 1er septembre, s'étant vu confier l'avant-veille, 30 août, la rédaction d'une adresse aux 48 sections de la capitale, il prononça un discours dans lequel il s'opposait au décret de la Législative sommant la Commune de se démettre au profit des membres de l'ancien corps municipal et dénonçait les manœuvres des Girondins contre la municipalité issue du 10 août134. Pour lui, le maintien des anciens administrateurs devait être laissé à l'appréciation des sections, dans le cadre d'un scrutin épuratoire qui déterminerait lesquels devaient être conservés dans leurs fonctions. Toutefois, selon Ernest Hamel, il proposa également à la Commune de remettre au peuple « le pouvoir que le conseil général a reçu de lui », c'est-à-dire d'organiser de nouvelles élections, proposition finalement rejetée, sur l'intervention de Manuel135.


Le 27 août, l'assemblée générale de la section de la place Vendôme, constituée la veille en assemblée primaire, élut « à l'unanimité des suffrages » Robespierre pour son président, charge qu'il occupa le temps des opérations électorales du 28 au 31 août136. Puis, le 28, il fut élu « à l'unanimité des suffrages, moins un », premier électeur par sa section137. L'assemblée électorale se tint à l'Évêché du 2 au 19 septembre et l'élut dès le 5 septembre, au premier tour de scrutin, premier député de Paris, par 338 voix sur 525138,139. Le 2 septembre, il avait également été élu premier député du Pas-de-Calais, dès le premier tour de scrutin, par 412 voix sur 721 votants, mais il opta pour la capitale140.


À partir de la huitième séance, le 9 septembre, l'Assemblée électorale résolut de discuter les candidats. Robespierre participa à la discussion, sans jamais citer aucun nom, mais, de l'avis de Jean-Baptiste Louvet de Couvray comme de Jules Michelet et de Gérard Walter, il contribua, grâce à son influence, à l'élection de Jean-Paul Marat, contre le savant Joseph Priestley, présenté par les Girondins – ce dont il se défendit lui-même et qu'Hamel réfute141,142. De même, selon Walter, il favorisa l'élection d'Étienne-Jean Panis et de François Robert, contre Jean-Lambert Tallien143. Enfin, la considération des électeurs à son égard valut, « sans nul doute » selon Ernest Hamel144, à son frère cadet, Augustin, d'être élu député de Paris le 16 septembre.


La Convention girondine



Robespierre accusé de vouloir la dictature

À l’origine de la Convention nationale, élue au suffrage universel, Robespierre était l'une des principales figures de la Montagne avec Georges Danton et Jean-Paul Marat.



Roland de la Platière, croquis dessiné par Georges-François-Marie Gabriel, Paris, musée Carnavalet, vers 1792-1793.

D'emblée, les Girondins attaquèrent les députés de Paris, et en premier lieu Robespierre, accusés d'aspirer à la dictature, en s'appuyant sur les écrits de Marat. Après Marc David Lasource et Charles-Nicolas Osselin, les Marseillais François Trophime Rebecqui et Charles Jean Marie Barbaroux lancèrent le 25 septembre une première offensive, au cours de laquelle le second signala que, lors de la prise de contact qu'ils auraient eue avec le bataillon des Marseillais, à leur arrivée à Paris, les amis de Robespierre leur auraient demandé, après l'accomplissement de l'insurrection, d'investir l'Incorruptible d'un pouvoir dictatorial, ce qui semblait s'accorder avec les appels de Marat à l'installation d'un dictateur. Toutefois, s'il revendiqua sa proposition, Marat affirma que Danton et Robespierre l'avaient l'un et l'autre rejetée145,146,147.


Durant le mois d'octobre, Robespierre, peut-être malade, se tint éloigné de la tribune et n'intervint que le 28 octobre, devant les Jacobins, pour témoigner de son pessimisme : « Ôtez le mot de République, je ne vois rien de changé. Je vois partout les mêmes vices, les mêmes calculs, les mêmes moyens, et surtout la même calomnie. » Le lendemain, Jean-Marie Roland de La Platière, après avoir présenté un tableau de la situation de Paris, demanda à lire les pièces justificatives de son mémoire, parmi lesquelles se trouvait une lettre qui laissait entendre que Robespierre aurait préparé une liste de proscription148. Monté à la tribune pour se défendre, l'Incorruptible fut interrompu par Louvet, qui profita de l'occasion pour prononcer le réquisitoire qu'il préparait depuis des semaines. Dans ce discours, où il passait en revue toute l'activité de Robespierre depuis le début des discussions sur la guerre, il reprochait à Robespierre d'avoir longtemps calomnié « les plus purs patriotes », y compris pendant les massacres de Septembre, d'avoir « méconnu, avili, persécuté les représentants de la nation et fait méconnaître et avilir leur autorité », de s'être offert « comme un objet d'idolâtrie », d'avoir imposé sa volonté sur l'assemblée électorale du département de Paris « par tous les moyens d'intrigue et d'effroi », enfin, d'avoir « évidemment marché au suprême pouvoir149 ». Ayant obtenu un délai de huit jours, Robespierre répliqua, le 5 novembre, par un discours justifiant les mesures du conseil général de la Commune à partir du 10 août150,151. À travers ce discours, dans lequel Robespierre répondit à Louvet : « Citoyens, vouliez-vous une révolution sans révolution ? », les Montagnards, accusés par Brissotins et Rolandins « de soutenir les sans-culottes et de cautionner » les massacres de Septembre, finissaient « par les revendiquer », selon Jean-Clément Martin152.


De son côté, le 8 novembre dans la Chronique de Paris, Condorcet railla Robespierre et lui reprocha d'agir en prêtre de secte sous couvert de défense des pauvres, des faibles et des femmes :


« On se demande quelquefois pourquoi tant de femmes à la suite de Robespierre, chez lui, à la tribune des Jacobins, aux Cordeliers, à la Convention ? C'est que la Révolution française est une religion et que Robespierre y fait une secte : c’est un prêtre qui a des dévotes mais il est évident que toute sa puissance est en quenouille […] il se dit l’ami des pauvres et des faibles, il se fait suivre par les femmes et les faibles d’esprit, il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommage, il disparaît avant le danger, et on ne voit que lui quand le danger est passé : Robespierre est un prêtre et ne sera jamais que cela153. »


Le 12 décembre 1792 au club des jacobins Robespierre répondit :


« Pour apprendre au public à distinguer les écrits empoisonnés, je demande que tous les jours on donne lecture des deux plus mauvais journaux que je connaisse : Le Patriote Français et la Chronique de Paris. Et surtout de l'article de l'Assemblée nationale rédigé par M. Condorcet. Je ne connais rien de plus mauvais et de plus perfide153. »


Procès de Louis XVI

Article détaillé : Procès de Louis XVI.

Le 6 novembre, Charles Éléonor Dufriche-Valazé présenta son rapport sur « l'affaire Louis Capet », suivi les trois jours suivants par cinq autres orateurs, dont Louis Antoine de Saint-Just, l'abbé Grégoire et Pierre-François-Joseph Robert. Robespierre, lui, demeura silencieux, peut-être malade, comme le laissent penser les Mémoires de sa sœur, selon Gérard Walter. Durant le mois de novembre, tandis que les débats sur le procès diminuaient, le peuple était en butte à une pénurie des subsistances, et des troubles éclatèrent dans de nombreux départements. Considérant que les Girondins cherchaient à sauver Louis XVI pour le rétablir sur le trône, il intervint lors de la séance du 30 novembre, afin de remettre en avant la question du procès. Puis, comme l'Assemblée menaçait de traîner en longueur sur des questions légales, il prononça un nouveau discours, le 3 décembre, dans lequel il expliqua qu'il n'y avait « pas de procès à faire », que la journée du 10 août avait déjà réglé la question et que Louis XVI devait être immédiatement déclaré traître à la nation française, affirmant :


« Louis doit mourir, parce qu'il faut que la patrie vive. »


La Convention rejeta cet avis, de même que celui de Saint-Just, qui demandait la mise hors-la loi du roi, mais l'acquittement devenait invraisemblable154,155. En réaction, le girondin Salle proposa le 27 décembre de renvoyer le procès devant les assemblées primaires. Le 15 janvier 1793, l'« appel au peuple » fut rejeté par la Convention par 424 voix contre 283. Le lendemain, la peine capitale fut votée par 366 voix contre 355, puis, après des réclamations, par 361 voix contre 360156.


En revanche, quand, le 21 janvier, après l'assassinat de son ami Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, Claude Basire demanda la peine de mort contre quiconque recèlerait le meurtrier, Robespierre s'y opposa, jugeant la motion « contraire à tous les principes », alors que la Convention devait « effacer [du] code pénal la peine de mort157 ».


Répression de l'ennemi intérieur

Dans les semaines qui suivirent, alors qu'une offensive était lancée sur l'Escaut pour déborder les Provinces-Unies, se constituait une coalition antifrançaise. Le 23 février afin de reconstituer l’armée, dégarnie après le départ des volontaires de 1792, la Convention décrète une levée de 300 000 hommes, et 82 représentants furent envoyés dans les départements pour hâter l'opération ; pour se débarrasser d'une partie de leurs adversaires, les Girondins favorisèrent dans de nombreux cas la nomination de Montagnards, et ce jusqu'en juin, permettant ainsi à ceux-ci d'entrer en contact avec les armées et les autorités locales et de resserrer leurs liens avec les sociétés populaires158. De même, lors des séances du 9 au 11 mars, fut créé, sur la demande de Cambacérès et de Danton et suivant le projet de Lindet, un tribunal révolutionnaire chargé de punir les « conspirateurs » et les « contre-révolutionnaires » (dont Robespierre demanda, le 11, une plus stricte définition, afin que les révolutionnaires ne pussent être compris dans les poursuites, ce qui fut adopté suivant la rédaction, moins restrictive, proposée par Maximin Isnard)159. 


Pour l'historien Jean-Clément Martin, Isnard voyait dans la proposition de Robespierre « le risque de la guerre civile au bénéfice des montagnards », ce qui l'amena à faire voter « un article dénonçant plus largement toute entreprise contre-révolutionnaire », émiettant « ainsi la répression légitimée » et favorisant « la prolifération de la violence160 ». Cependant, des troubles éclataient dans plusieurs départements de l'Est et en Vendée, ce qui amena la Convention à décréter, le 18 mars, sur proposition de Pierre Joseph Duhem et de Louis-Joseph Charlier, la peine de mort dans les vingt-quatre heures pour toute personne convaincue d'émigration, puis, le 19, sur un rapport de Cambacérès, la mise hors-la-loi de tout individu « prévenu d'avoir pris part à quelque émeute contre-révolutionnaire et arboré la cocarde blanche ou tout autre signe de rébellion. La Convention décréta également, le 21 mars, sur le rapport de Jean Antoine Debry, un comité de surveillance révolutionnaire dans chaque commune et section de commune, puis, le 26, sur proposition de Jean-Joseph-Victor Genissieu, le désarmement de tous les nobles et prêtres, ainsi que de leurs agents et domestiques, et en général de toutes les personnes suspectes, enfin, le 28, sur le rapport des comités de législation, des finances, de guerre et diplomatique, le bannissement perpétuel de tous les émigrés, sous peine de mort, auxquels s'ajoutaient la mort civile et la confiscation des biens au profit de la République en cas d'infraction161 ».


Robespierre se joint aux accusateurs de Dumouriez et des Girondins



C'est dans ce contexte que se situe l'affaire du général Charles François Dumouriez. L'attitude de Robespierre à l'égard du général fut d'abord circonspecte. Dans le débat qui eut lieu le 10 mars devant la Convention, au cours duquel furent lus quelques lettres rassurantes de Dumouriez et le rapport de Jean-François Delacroix et Georges Danton, qui rendaient compte de leur mission auprès des armées (où ils avaient été commis afin d'évaluer le rôle des officiers dans les échecs) en louant le patriotisme du général, il jugea, pour sa part, que « son intérêt personnel, l'intérêt de sa gloire même », l'attachait au succès des armées françaises. Toutefois, selon Gérard Walter162, le général avait alors conçu le projet d'établir Louis XVII sur le trône, avec la reine Marie-Antoinette comme régente et lui-même comme « protecteur du royaume » en se servant de ses succès militaires.


Mais ces projets furent anéantis par la bataille de Neerwinden, le 18 mars. À la nouvelle de cette défaite, une commission de salut public de 25 membres, réunissant des députés de toutes les tendances, fut instituée le 25 mars en lieu et place du comité de défense générale ; Robespierre accepta d'en faire partie163. Toutefois, quand, le 26 mars, le ministre de la Guerre, Pierre Riel de Beurnonville, transmit au comité, réuni en séance commune avec le Conseil exécutif, une lettre dans laquelle le général proposait de retirer ses troupes de Belgique et d'adopter à l'avenir une stratégie uniquement défensive, Robespierre s'opposa à Danton, qui l'ayant rencontré le 15 mars (trois jours après la lecture d'une lettre à la Convention dans laquelle il rendait l'agitation des Jacobins et des sans-culottes responsable des défaites), avait présenté sa défense, et exigea sa destitution immédiate, le jugeant indigne de la confiance de la nation et dangereux pour la liberté, mais il ne fut pas suivi. Mandé à la barre de la Convention le 30 après une seconde lettre hostile aux « anarchistes » et une tentative, le 27, d'entraîner son armée sur la capitale, le général fit arrêter les quatre commissaires envoyés par l'Assemblée, dont le ministre de la Guerre, et tenta vainement de convaincre ses troupes de se retourner contre la République158, ce qui lui valut d'être déclaré « traître à la patrie » le 3 avril 1793164.


Or, la veille, Brissot avait inséré dans son journal un éloge de Dumouriez. Compromis dans les manigances de Dumouriez, Danton avait subi les attaques de la Gironde, auxquelles il avait répondu le 1er avril en leur retournant l'accusation165. Quand, le soir du 3 avril, Robespierre dénonça l'incapacité du comité de défense générale, la vive réaction des Girondins l'amena à présenter les différents éléments qui, à ses yeux, établissaient leur complicité avec Dumouriez166. Le 5 et le 6 avril, sur la demande des Montagnards, la commission de salut public fut remplacée par le comité de salut public, dominé par Danton, Bertrand Barère et Pierre-Joseph Cambon, puis il fut décidé, le 9 avril, d'envoyer des représentants en mission aux armées167.


Depuis janvier, une lutte opposait, au sein des sections parisiennes et provinciales, les modérés, parfois proches des Girondins, et les radicaux, sensibles aux revendications des Enragés, qui, dans un contexte d'effondrement de l'assignat, d'inflation, de vie chère, de récession et de travail rare, réclamaient la taxation, la réquisition des denrées, des secours publics aux pauvres et aux familles de volontaires, le cours forcé de l'assignat et l'instauration d'une Terreur légale contre les accapareurs et les suspects. Dès le 1er avril, à l'annonce de la trahison de Dumouriez, Jean-François Varlet avait fondé à l'Évêché un comité central révolutionnaire, dit le comité de l'Évêché, tandis que Jacques Roux provoquait la formation d'une assemblée générale des comités de surveillance de Paris, qui obtint le soutien de la Commune et de son procureur, Pierre-Gaspard Chaumette, mais entra en concurrence avec le comité158. Le 4 avril, au lendemain de la dénonciation de Robespierre, la section de la Halle-aux-Blés rédigea un projet d'adresse à la Convention demandant un décret d'accusation contre « les députés coupables », ainsi qu'une loi contre les accapareurs, la destitution des officiers nobles et l'épuration de l'administration168.


Le 8 avril, lors de la séance du soir, une députation de la section de Bon-Conseil vint demander un décret d'accusation contre les chefs girondins et obtint, sur la demande de Marat, les honneurs de la séance. Le 10 avril, Pétion ouvrit les débats de la séance du matin en dénonçant, en termes très vifs, le projet d'adresse de la section de la Halle-aux-Blés, pourtant conçu, selon Hamel, dans le même esprit que celle de la section de Bon-Conseil, et demanda le renvoi devant le tribunal révolutionnaire de son président et de son secrétaire. À sa suite, Élie Guadet détourna l'accusation de complicité avec Dumouriez, selon Hamel, contre « les acolytes d'Égalité, c'est-à-dire, dans sa pensée, les Danton, les Marat ». En réponse, Robespierre réitéra son accusation contre les Girondins dans un long réquisitoire qui situait la trahison du général dans le cadre d'une plus vaste conspiration et auquel Pierre Vergniaud répondit aussitôt169. Le 11, Vergniaud fut suivi dans cette voie par Pétion et Guadet, qui, profitant de l'absence de nombreux Montagnards, envoyés en mission en province, retourna l'accusation de conspiration en faveur d'Orléans contre Robespierre, Danton et la Montagne et demanda la mise en accusation de Jean-Paul Marat, pour avoir initié et signé une adresse des Jacobins aux départements accusant la Convention de renfermer la contre-révolution dans son sein – le décret d'accusation fut voté le lendemain sur un rapport du comité de législation170,171.



Marat porté en triomphe après son acquittement par le Tribunal révolutionnaire.

Gouache de Lesueur, Paris, musée Carnavalet, vers 1793.

Au terme de la séance du 10, Robespierre se rendit aux Jacobins, où il résuma son réquisitoire et critiqua le projet d'adresse de la section de la Halle-aux-Blés, dont les excès de langage, à ses yeux, produisaient « des effets terribles dans les départements ». En lieu et place, il demanda que des assemblées extraordinaires fussent convoquées dans toutes les sections « pour délibérer sur les moyens de dénoncer à la France entière la trame criminelle des traîtres ». Cette démarche aboutit, le 15 avril, à la présentation, par 35 des 48 sections révolutionnaires de Paris, d'une adresse au ton modéré mais qui comportait une liste de 22 « mandataires coupables du crime de félonie envers le peuple souverain », destinée à tous les départements pour demander leur accord, afin de contraindre les députés visés à se retirer de l'Assemblée.


Cette pétition, qui donnait à cette épuration la forme d'une consultation nationale, fut rejetée par la Convention, ce qui, après l'acquittement de Marat devant le tribunal révolutionnaire172, le déclenchement de la guerre de Vendée et le soulèvement de Lyon, favorisa le développement d'une atmosphère de crise dans la capitale. Devant cette situation, la Gironde obtint le 18 mai de la Convention la création d'une commission extraordinaire des Douze, exclusivement girondine, destinée à briser la Commune, qui soutenait la demande de retrait des 22 députés girondins173,174.



Le 2 juin 1793, les députés girondins sont exclus et arrêtés sous la menace de la Garde nationale attroupée devant la Convention nationale.

Estampe de Pierre-Gabriel Berthault, Paris, musée Carnavalet.

Absent du 14 au 23 mai, peut-être malade, Robespierre intervint, malgré sa faiblesse physique, devant les Jacobins le 26, lui qui jusque-là avait prêché le calme et la modération contre les Enragés et les Exagérés, avec l'espoir d'emporter la lutte sur le terrain parlementaire, pour inviter « le peuple à se mettre dans la Convention nationale en insurrection contre les députés corrompus ». Après avoir tenté en vain d'obtenir la parole devant la Convention le lendemain, il prononça un discours, le 28, pour dénoncer les Girondins, mais, interrompu par Charles Barbaroux et trop faible pour faire face, il quitta la tribune en invitant « les républicains » à replonger les brissotins « dans l'abîme de la honte ». Épuisé par ses efforts, il intervint une dernière fois aux Jacobins le 29 pour exhorter la Commune à prendre la direction du mouvement insurrectionnel, se déclarant lui-même incapable, « consumé par une fièvre lente », de « prescrire au peuple les moyens de se sauver175 ».


Article détaillé : Journées du 31 mai et du 2 juin 1793.

Le 31 mai, il demeura silencieux jusqu'à ce que fût proposée la mise aux voix du rapport que Bertrand Barère avait présenté au nom du comité de salut public, dans lequel il se bornait à demander la suppression de la commission extraordinaire des Douze. Jugeant les mesures proposées insuffisantes, il intervint à la tribune pour s'opposer à la constitution d'une force armée chargée de protéger la Convention et demander « le décret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires ». Toutefois, la Convention se prononça en faveur du projet de Barère. Le 2 juin, elle finit par céder, sous la menace des canons de François Hanriot176.


La Convention montagnarde


Bertrand Barère peint par Laneuville, 1794, Kunsthalle de Brême.

Dès le 3 juin, Robespierre revendiqua le rôle des Jacobins qui avaient contribué à l'organisation et au succès de l'insurrection face aux Enragés et Exagérés avec l'appui, selon Patrice Gueniffey, des militants des sections qui « n'entendaient nullement déposer les armes sans avoir recueilli tout le bénéfice de leur victoire177 », ou encore de la droite qui conservait de solides positions à la Convention (où dominait jusque parmi les Montagnards une volonté de conciliation). Maximilien de Robespierre déclara dans ce contexte : « Il faut que nous nous emparions des comités et que nous passions des nuits à faire de bonnes lois ». Or, le 6 juin, Bertrand Barère présenta au nom du comité de salut public un rapport demandant la dissolution de l'ensemble des comités révolutionnaires créés à l'occasion de la crise de mai, l'expulsion de tous les étrangers suspects, l'élection d'un nouveau commandant général de la garde nationale et l'envoi dans les départements dont les députés avaient été décrétés d'arrestation un nombre égal de députés comme otages – Danton appuya cette dernière proposition, Georges Couthon et Saint-Just s'offrant eux-mêmes comme otages. Quand la discussion s'engagea, le 8 juin, Robespierre se prononça contre ce rapport, hormis sur la question d'une loi sur les étrangers, qu'il voulait plus sévère, et obtint son retrait ; Hanriot fut confirmé dans ses fonctions, et les comités révolutionnaires purent poursuivre leur action178,179,180,181.


Après l'adoption de la loi du 3 juin 1793 sur le mode de vente des biens des émigrés, qui stipulait que les lots seraient divisés en petites parcelles, avec un délai de paiement de dix ans, pour favoriser les paysans pauvres, et de celle du 10 juin sur le partage, facultatif, des biens communaux, à parts égales, par tête d'habitant (et non par propriétaire) et au tirage au sort, et avant la loi du 17 juillet sur l'abolition complète et sans indemnité (au contraire de la nuit du 4 août 1789) des droits féodaux, Marie-Jean Hérault de Séchelles présenta un projet de constitution auquel avaient contribué Couthon et Saint-Just et qui fixait un projet de démocratie politique182. Robespierre avait lui-même présenté, le 24 avril, un projet de déclaration des droits (précédé par un discours sur la propriété), prolongé le 10 mai par un discours sur la constitution future183,184, dont l'influence sur le projet final a fait l'objet de discussions185,186. Son discours sur la propriété et sa déclaration entendaient limiter le droit de propriété, face au projet de constitution girondine, par « l'obligation de respecter les droits d'autrui » et de ne « préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l'existence, ni à la propriété de nos semblables », l'établissement d'une fiscalité redistributive et progressive ainsi que d'une fraternité et citoyenneté universelles187.


Engagé le 11 juin, le débat aboutit le 23 juin à l'adoption du projet188. Le dernier jour, une partie des députés de droite étant restés assis sur leurs bancs lors du vote de la déclaration des droits, Robespierre s'opposa aux députés qui, comme Billaud-Varenne, réclamaient l'appel nominal, afin que la France entière connût lesquels de ses représentants « s'étaient opposés à son bonheur ». Il affirma à cette occasion : « J'aime à me persuader que, s'ils ne se sont pas levés avec nous, c'est plutôt parce qu'ils sont paralytiques que mauvais citoyens189 ».



Georges Couthon,

Paris, BnF, département des estampes et de la photographie, 1792.


Louis Antoine de Saint-Just.

Dans le même temps, selon Gérard Walter, il œuvra pour favoriser la position de Georges Couthon, Louis Antoine de Saint-Just et Jeanbon Saint André, qui avaient été adjoints au comité de salut public le 31 mai et que l'historien qualifie de « robespierristes », et pour éliminer Danton, qui aurait cessé de lui inspirer confiance depuis l'affaire Dumouriez, notamment dans son discours aux Jacobins du 8 juillet. Le 10 juillet, la Convention procéda au renouvellement du comité. Tandis que les trois adjoints faisaient leur entrée comme membres, Danton n'était pas réélu. Le même jour, Robespierre entra avec Léonard Bourdon à la Commission d'instruction publique, en remplacement de Jeanbon Saint-André et de Saint-Just. À ce titre, il présenta à la Convention, trois jours plus tard, le plan d'éducation nationale rédigé par son ami Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau en qualité de rapporteur. Puis, le 26 juillet, Thomas-Augustin de Gasparin démissionna ; Robespierre prit part à la séance du Comité de ce jour, avant d'être élu à sa place le lendemain, sur proposition de Jeanbon Saint-André190. Il était courant que les députés pressentis pour faire partie du comité assistent à ses séances. Ainsi Lazare Carnot et Claude-Antoine Prieur de la Côte-d'Or, qui furent appelés le 14 août, assistèrent, le premier, à la séance du 11, le second, à celles des 4, 5, 6, 7 et 12 août191.


Robespierre participa d'abord principalement aux délibérations sur la question militaire, à une époque où les défaites se succédaient. Devant la détresse de la situation, Barère proposa l'entrée de techniciens capables de dresser un plan d'opérations; Carnot, alors en mission dans le Nord, et Prieur de la Côte-d'Or furent appelés à siéger le 14 août192,193. Inquiet, selon Jules Michelet et Gérard Walter, de cette arrivée qui pouvait préfigurer la constitution d'une coalition avec Jacques Thuriot, Barère et Hérault de Séchelles, Robespierre déclara le soir même aux Jacobins : « Appelé contre mon inclination au Comité de Salut public, j'y ai vu des choses que je n'aurais osé soupçonner. J'y ai vu d'un côté des membres patriotes qui cherchaient en vain le bien de leur pays, et de l'autre, des traîtres qui tramaient au sein même du Comité contre les intérêts du peuple194 ». Au contraire, pour Ernest Hamel, il n'y avait alors encore aucune divergence d'opinion entre Robespierre et Carnot, avec lequel il avait été lié d'amitié à Arras, et les paroles prononcées aux Jacobins le soir du 11 août195, qui ont pu selon lui être infidèlement rapportées, ne l'empêchèrent pas, le 25 septembre, de demander à la Convention de déclarer que le comité avait bien mérité de la patrie196.


La Terreur

Article détaillé : Terreur (Révolution française).


Robespierre.

Portrait (physionotrace) anonyme, vers 1792.

Débats sur son rôle

Le rôle joué par Robespierre au sein du Comité de salut public et son influence réelle sur le gouvernement révolutionnaire font débat. Si maints historiens estiment qu'il disposait d'un ascendant réel, le considérant comme le « maître » du comité de salut public, de la Terreur, de la révolution ou de la France197,198, plusieurs autres contestent l'idée qu'il y ait exercé une quelconque prépondérance et jugent qu'au contraire, il fit l'objet de vives contestations parmi ses collègues199,200. Toutefois, il fut présenté par les thermidoriens – qu'il s'agisse des membres des anciens comités (Bertrand Barère, Jean-Marie Collot d'Herbois, Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Marc Vadier et Jean-Pierre-André Amar) ou des anciens représentants en mission qu'il avait voulu dénoncer (Joseph Fouché, Jean-Lambert Tallien, Stanislas Rovère, Louis Louchet, etc.) – comme l’âme de la « dictature jacobine », imposant un régime de terreur. En décrivant la Terreur comme la dictature d'un seul, « bouc émissaire abattu », les Conventionnels espéraient prouver devant l'opinion « leur non-responsabilité, peut-être même leur innocence, voire leur état de victime et rendre alors justifiable et peut-être logique leur volte-face201 ». Si les mesures d’exception étaient jugées indispensables pour sauver la République gravement menacée à l’intérieur par plusieurs soulèvements (insurrection en Vendée, insurrections fédéralistes, notamment soulèvement de Lyon) et à l’extérieur par la menace militaire (guerre contre les monarchies européennes coalisées), on n'a jamais prouvé la responsabilité de Robespierre dans les dérives et les atrocités de la répression en Vendée, à Lyon, dans le Midi, dans le Nord et à Paris, certains historiens, comme Albert Mathiez ou Jean-Clément Martin jugeant même qu'à ses yeux, la répression ne devait frapper que les vrais coupables, et non les comparses, et se réduire au strict nécessaire202. Jean Massin rappelle que le 28 juillet 1790 à l'assemblée constituante il s'était opposé à Mirabeau quand celui-ci réclamait la proscription du duc de Condé. Il ne jugeait pas indispensable de frapper un émigré par définition hostile aux principes203.


Selon Mathiez, quand Marc-Antoine Jullien de Paris, envoyé en mission par le comité de salut public dans les départements maritimes, l'alerta sur le comportement de Jean-Baptiste Carrier à Nantes204 et de Jean-Lambert Tallien à Bordeaux, il demanda leur rappel, de même qu'il réclama celui de Paul Barras et de Louis Fréron, en mission dans le Midi, de Stanislas Rovère et François-Martin Poultier, qui organisaient dans la Vaucluse les bandes noires pour s'emparer des biens nationaux, de Joseph Le Bon, dénoncé pour ses exactions en Artois, et de Joseph Fouché, responsable des mitraillades à Lyon. Selon le témoignage de sa sœur Charlotte, lorsque ce dernier vint le voir à son retour de Lyon, Robespierre lui « demanda compte du sang qu'il avait fait couler et lui reprocha sa conduite avec une telle énergie d'expression que Fouché était pâle et tremblant. Il balbutia quelques excuses et rejeta les mesures prises sur la gravité des circonstances. Robespierre lui répondit que rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s'était rendu coupable, que Lyon, il est vrai, avait été en insurrection contre la Convention nationale, mais que ce n'était pas une raison pour faire mitrailler en masse des ennemis désarmés »205. Toutefois, les mémoires de Charlotte, publiés par le militant républicain Albert Laponneraye quarante ans après la mort de l'Incorruptible, visent à réhabiliter celui-ci en le campant comme « doux, compatissant et martyr206. » Dans une de ses dernières interventions, le 26 messidor an II (14 juillet 1794), au club des Jacobins, l'Incorruptible attaque Fouché, le fait exclure, en le classant parmi « les hommes dont les mains sont pleines de rapine et de sang207 ».



Jean-Marie Collot d'Herbois

(musée Carnavalet).

Publiés en 1842, les mémoires de Bertrand Barère évoquent le rappel à Paris de Jean-Marie Collot d'Herbois en raison de la soi-disant indignation soulevée au sein du Comité de salut public par les excès commis à « Ville-Affranchie. » Les mémoires de Charlotte Robespierre (1835) contiennent des allégations similaires à propos de son frère censément horrifié par le sang répandu à Lyon. Or, à l'encontre de cette « tradition, soigneusement entretenue par certains historiens en général favorables à l'action de Robespierre »n 2, Michel Biard relève que le Comité en général et l'Incorruptible en particulier ne sont pas hostiles à la sévère répression lyonnaise exercée par Collot d'Herbois, comme l'attestent divers écrits de Robespierre : une lettre « qui stigmatise [la] trop grande indulgence » des précédents représentants en mission envoyés à Lyon, et deux discours, l'un non daté (contre Fabre d'Églantine) et l'autre du 23 messidor an II209,210.


De nombreux historiens ont cependant fait de Robespierre le principal théoricien de la Terreur211. Cette idée reçue repose en partie sur l'idée selon laquelle il serait resté pendant toute une année, président de la Convention, lui qui ne le fut qu'un mois au total : 21 août-5 septembre 1793 et 4-19 juin 1794. Ces dernières années, les nombreuses études consacrées à la Terreur, tant par les historiens anglophones (Tackett) que francophones (Michel Biard, Hervé Leuwers), obligent à revenir sur cette interprétation, la Terreur n'ayant pas été institutionnalisée, mais étant plutôt un ensemble de pratiques à la fois provoquées par des mesures venues d'en haut et des initiatives locales212. Dans sa biographie de Robespierre, Hervé Leuwers a ainsi montré qu'en parlant de vertu et de terreur, dans son discours célèbre du 5 février 1794 (17 pluviôse de l'an II), Robespierre tentait de théoriser le gouvernement révolutionnaire (et non la Terreur) en s'appuyant sur la théorie politique de Montesquieu qui distinguait les gouvernements républicains (avec pour principe, la vertu), monarchiques (avec l'honneur) et despotiques (avec la crainte ou la terreur) ; Robespierre n'y parlait donc pas de la « Terreur » des historiens. Dans ce texte, explique Hervé Leuwers, Robespierre veut démontrer que « le gouvernement révolutionnaire repose à la fois sur la vertu, parce qu'il est républicain par essence, et sur la terreur, parce qu'il est despotique par nécessité. C'est un « despotisme de la liberté », totalement distinct du despotisme défini par Montesquieu, car la force est ici utilisée contre les ennemis de la république213 ».


Opinion de contemporains

Certains députés comme Laurent Lecointre ont relativisé dès l'an III la responsabilité de Maximilien Robespierre dans la Terreur. De même, sous le Directoire, Reubell a confié à Carnot : « Je n'ai jamais eu qu'un reproche à faire à Robespierre, c'est d'avoir été trop doux214. »


Par la suite, d'autres acteurs ou témoins, comme Napoléon Bonaparte, ont critiqué la thèse thermidorienne selon laquelle Robespierre était l'inspirateur de la Terreur puisque le phénomène avait cessé avec sa mort : « Robespierre, disait Napoléon en présence du général Gaspard Gourgaud et de Mme de Montholon, a été culbuté parce qu'il voulait devenir modérateur et arrêter la Révolution. Jean-Jacques de Cambacérès m'a raconté que, la veille de sa mort, il avait prononcé un magnifique discours qui n'avait jamais été imprimé. Billaud et d'autres terroristes, voyant qu'il faiblissait et qu'il ferait infailliblement tomber leurs têtes, se liguèrent contre lui et excitèrent les honnêtes gens soi-disant, à renverser le « tyran », mais en réalité pour prendre sa place et faire régner la terreur de plus belle215 ». De même, selon Emmanuel de Las Cases, il le pensait « le vrai bouc émissaire de la révolution, immolé dès qu'il avait voulu entreprendre de l'arrêter dans sa course […]. Ils (les terroristes) ont tout jeté sur Robespierre ; mais celui-ci leur répondait, avant de périr, qu'il était étranger aux dernières exécutions ; que, depuis six semaines, il n'avait pas paru aux comités. Napoléon confessait qu'à l'armée de Nice, il avait vu de longues lettres de lui à son frère, blâmant les horreurs des commissaires conventionnels qui perdaient, disait-il, la révolution par leur tyrannie et leurs atrocités, etc., Cambacérès, qui doit être une autorité sur cette époque, observait l'Empereur, avait répondu à l'interpellation qu'il lui adressait un jour sur la condamnation de Robespierre, par ces paroles remarquables : « Sire, cela a été un procès jugé, mais non plaidé. » Ajoutant que Robespierre avait plus de suite et de conception qu'on ne pensait ; qu'après avoir renversé les factions effrénées qu'il avait eu à combattre, son intention avait été le retour à l'ordre et à la modération216 ». Ernest Hamel fait remarquer que Napoléon avait été très proche d'Augustin Robespierre à l'époque du siège de Toulon et que les lettres de Maximilien à son frère ont disparu, probablement détruites par les thermidoriens217.


Robespierre est entré dans la légende noire car cette thèse a trouvé une utilité auprès de quelques grands dictateurs des temps modernes qui se sont réclamés, et de Robespierre et de la Terreur comme une nécessité (les « sévérités nécessaires » pour assurer le « salut public »)218.



Le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins, no 3, 15 décembre 1793.

Parmi les « soixante-treize », d'ailleurs, plusieurs ont écrit à Robespierre pour le remercier de les avoir sauvés, comme les députés Charles-Robert Hecquet, Jacques Queinnec, Alexandre-Jean Ruault, Hector de Soubeyran de Saint-Prix, Antoine Delamarre, Claude Blad et Pierre-Charles Vincent le 29 nivôse an II (18 janvier 1794)219, ou pour lui demander de proposer une amnistie générale, comme Pierre-Joseph Faure, député de Seine-Inférieure, le 19 prairial an II (7 juin 1794), veille de la fête de l'Être suprême220 et Claude-Joseph Girault, député des Côtes-du-Nord, enfermé à la prison de La Force, le 26 prairial 1794221.


Actions de Robespierre

Le 30 frimaire an II (20 décembre 1793), Robespierre proposa devant la Convention l'institution d'un comité de justice, qui allait dans le sens du « comité de clémence » réclamé par Camille Desmoulins dans le quatrième numéro du Vieux Cordelier (20 décembre), pour rechercher et élargir les patriotes injustement détenus. Toutefois, cette proposition fut rejetée le 6 nivôse (26 décembre), après un débat confus, devant l'opposition du Comité de sûreté générale, jaloux de ses prérogatives, et celle de Jacques-Nicolas Billaud-Varenne222. Aux Jacobins, lors de la séance du 29 ventôse (19 mars 1794), il s'opposa à la discussion sur les signataires des pétitions royalistes dites des 8 000 et des 20 000223. De même, il tenta en vain de sauver Madame Élisabeth de France, s'opposant ainsi à Jacques-René Hébert le 1er frimaire an II (21 novembre 1793) qui demandait notamment aux Jacobins « qu'on poursuive l'extinction de la race de Capet224 », et, d'après le témoignage du libraire Maret, rapporté par le royaliste Claude Beaulieu225, affirma, après son exécution en mai 1794 : « Je vous garantis, mon cher Maret, que, loin d'être l'auteur de la mort de Madame Élisabeth, j'ai voulu la sauver. C'est ce scélérat de Jean-Marie Collot d'Herbois qui me l'a arrachée. » Il tenta de la même façon de sauver l'ancien constituant Jacques-Guillaume Thouret, que l'on avait compromis dans la soi-disant conspiration des prisons, et, seul, refusa de signer le mandat d'arrestation226.


Dans une brochure publiée au début de la Restauration, Ève Demaillotn 3, un agent du Comité de salut public, nommé en mai 1794 commissaire dans le Loiret, affirma y avoir été envoyé par Robespierre afin d'élargir les suspects arrêtés sur l'ordre de Léonard Bourdon, qui furent presque tous délivrés, et parmi eux « l'abbé Le Duc227, fils naturel de Louis XV, prêt à aller à l'échafaud, [qui] dut la vie à Robespierre228 ».


Enfin, le 9 thermidor - 27 juillet 1794 Jacques-Nicolas Billaud-Varenne reprocha à Robespierre son indulgence, expliquant : « La première fois que je dénonçai Georges Danton au Comité, Robespierre se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je voulais perdre les meilleurs patriotes229 ».


Or, pour le publiciste royaliste Claude Beaulieu, « il reste pour constant que les plus grandes violences depuis le commencement de l'année 1794, ont été provoquées par ceux-là mêmes qui ont écrasé Robespierre. Uniquement occupés, dans nos prisons, à rechercher dans les discours qu'on prononçait, soit aux Jacobins soit à la Convention, quels étaient les hommes qui nous laissaient quelque espoir, nous y voyions que tout ce qu'on disait était désolant, mais que Robespierre paraissait encore le moins outré230 ».


La « liquidation des factions »


Mandat d'arrêt de Danton et de ses amis par le Comité de Salut public, le 30 mars 1794 (Archives nationales, Paris).

Fin 1793, la majorité des Conventionnels continua à soutenir le Comité de salut public qui obtint ses premières victoires militaires, mais les luttes pour le pouvoir entre révolutionnaires s’exacerbèrent, dans un contexte de crise économique aggravée par la loi sur le maximum général. Ceux qui voulurent arrêter la Terreur, jugée inutile et dangereuse, autour de Danton et de Desmoulins, reçurent le surnom d’Indulgents. Ceux qui entendirent la radicaliser et l’étendre aux pays voisins, autour des dirigeants du club des Cordeliers, Hébert, rédacteur du Père Duchesne, le journal des sans-culottes, François-Nicolas Vincent, secrétaire général du ministère de la Guerre, Charles-Philippe Ronsin, chef de l’armée révolutionnaire parisienne, avec l’appui de Commune, reçurent a posteriori celui d’Hébertistes.


De la fin de novembre 1793 au milieu de janvier 1794, il se forma comme un axe Robespierre-Danton pour combattre la montée des Hébertistes et la déchristianisation qui se déchaîna en novembre. Il semble que Danton ait espéré détacher Robespierre de la gauche du Comité (Billaud-Varenne, Collot d'Herbois et Barère) et partager avec lui les responsabilités gouvernementales. Les amis de Danton attaquèrent les leaders hébertistes avec l’approbation tacite de Robespierre et firent décréter d’arrestation par la Convention le 27 frimaire an II (17 décembre 1793), Ronsin et Vincent, sans même en référer aux Comités. Cette offensive fut appuyée par le nouveau journal de Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier, qui obtint un grand succès. En même temps, les Indulgents passèrent à l’offensive : le 15 décembre, le Vieux Cordelier s’en prit à la loi contre les suspects.


Robespierre mit fin aux espoirs d’alliance de Danton le 25 décembre, après le retour de Collot de Lyon, et amalgama les deux factions adverses dans une même réprobation : « Le Gouvernement révolutionnaire doit voguer entre deux écueils, la faiblesse et la témérité, le modérantisme et l’excès ; le modérantisme qui est à la modération ce que l’impuissance est à la chasteté ; et l’excès qui ressemble à l’énergie comme l’hydropisie à la santé231. » À égale distance des factions, il condamna ceux qui auraient voulu voir la révolution rebondir ou rétrograder. Stratégie politique efficace qui lui donna une position de juge moral et d’arbitre et lui permettra de renforcer son contrôle du pouvoir et d’éliminer ses opposants. C'est cette stratégie qui explique qu'il décida de lancer, le 5 nivôse (28 décembre 1793), le processus d'héroïsation de Joseph Bara, en demandant sa panthéonisation à partir d'une lettre envoyée par le chef de Bara, Jean-Baptiste Desmarres232.



Hébert, Chaumette, Vincent et Gobel sur la charrette les menant à la guillotine. Tableaux historiques de la Révolution française, Paris, BnF, département des estampes, 1802.

Les deux factions se combattirent en vain pendant deux mois. À la fin de l’hiver, la situation économique catastrophique (attroupements devant les boutiques, pillages, violences) précipita le dénouement. Les Hébertistes tentèrent une insurrection qui, mal préparée, non suivie par la Commune, échoua. Le Comité fit arrêter les dirigeants cordeliers dans la nuit du 13 au 14 mars. La technique de l’amalgame permit de mêler à Hébert, Ronsin, Vincent et Antoine-Français Momoro des réfugiés étrangers comme Anacharsis Cloots, Berthold Proli, Jacob Pereira, afin de les présenter comme des complices du « complot de l’étranger ». Tous furent exécutés le 24 mars sans que les sans-culottes ne bougent.



Hébert conduit à la guillotine (à droite), et Danton durant son procès (à gauche). Croquis pris sur le vif par Dominique Vivant Denon (collection particulière).

Le lendemain de l’arrestation des Hébertistes, Danton et ses amis reprirent l’offensive. Le numéro 7 du Vieux Cordelier, qui ne parut pas, réclamait le renouvellement du Comité et une paix aussi rapide que possible. Ce numéro, contrairement aux précédents, attaquait frontalement Robespierre, à qui il reprochait son discours prononcé aux jacobins contre les Anglais, le 11 pluviôse an II (30 janvier 1794) : vouloir, comme autrefois Brissot avec l'Europe continentale, municipaliser l'Angleterre. Mais Robespierre disposait contre les chefs des Indulgents d’une arme efficace, le scandale politico-financier de la liquidation de la Compagnie des Indes, dans lequel furent impliqués des amis de Danton.


Le 30 mars, le Comité ordonna l’arrestation de Danton, Delacroix, Desmoulins et Pierre Philippeaux. Comme pour les Hébertistes, on amalgama aux accusés politiques des prévaricateurs et des affairistes, étrangers de surcroît, pour rattacher les accusés à cette « conspiration de l’étranger ». Le procès, ouvert le 2 avril, fut un procès politique, jugé d’avance. Danton et ses amis furent guillotinés le 5 avril. Pour les Hébertistes comme pour les Dantonistes, ce fut Saint-Just qui se chargea du rapport d’accusation devant la Convention, en utilisant et en corrigeant pour les Dantonistes les notes de Robespierre.


La question coloniale

Contre l'esclavage et pour l'égalité des humains dans les colonies

Robespierre gagne la toute première fois dans l'opinion ses galons de défenseur de la liberté dans les colonies le 11 janvier 1791 lorsqu'il s'oppose victorieusement avec Pétion au club Massiac, en la personne de Médéric Moreau de Saint-Méry qui voulait imposer, pour l'outre-mer, un droit de blocage du comité colonial sur les décisions prises par l'Assemblée constituante233. Après s'être opposé à la reconnaissance constitutionnelle de l'esclavage, proposée par Bertrand Barère le 13 mai 1791, et au refus du droit de vote aux affranchis, présenté par Jean-François Reubell le 15 mai suivant56, Robespierre dénonça à l'assemblée constituante le 5 septembre 1791 le refus par les assemblées coloniales d'appliquer le décret, puis le 24, sa révocation ainsi que les concessions faites aux tenants du statu quo colonial, emmenés par le triumvirat et Médéric Moreau de Saint-Méry. Henri Guillemin a relevé qu'au sortir de la séance du 5 septembre Robespierre s'est fait insulter, bousculer et menacer d'arrestation par des membres ou des députés proches du club Massiac, mais qu'il « aura l'audace de récidiver le 24 »234.



J. P. Brissot, député à la II.me législature et défenseur des hommes de couleur,

estampe gravée par Marie-Anne Croisier, Paris, BnF, département des estampes et de la photographie, 1791-1793.

Alors que la régression feuillante de l'été 1791 parvenait à son aboutissement, les triumvirs réussirent le 24 septembre à faire révoquer le décret du 15 mai 1791 relatif à l'état politique des gens de couleur dans les colonies, qui n'admettait pourtant que « les gens de couleur nés de père et de mère libres [...] dans toutes les assemblées paroissiales et coloniales futures », à condition qu'ils aient « les qualités requises ». Les historiens Bernard Gainot et Jean-Clément Martin considèrent que dans la mesure où, après 1791, Robespierre combattit la politique belliciste des Girondins, il choisit tactiquement de rester muet sur leur politique coloniale émancipatrice235,236. Pourtant, quand les Girondins firent voter à l'Assemblée législative un décret-loi accordant — cette fois-ci définitivement — l'égalité des droits politiques de tous les hommes de couleur et noirs libres avec les colons blancs, les 28 mars et 4 avril 1792, Robespierre leur rendit grâce « au nom de l'Humanité » dans le no 3 du Défenseur de la constitution, le 31 mai237,238 d'avoir « fait triompher une cause que j'avais plusieurs fois plaidée devant la même tribune. » Il désavouait également — sous peine d'« injustice » et « d'ingratitude » — le pamphlet Jacques-Pierre Brissot démasqué (février 1792) de Camille Desmoulins, son ami et allié dans le combat contre le bellicisme girondin. Camille Desmoulins avait reproché à Brissot sa politique coloniale, supposée diviser le mouvement patriote239. En avril 1793, lorsque Robespierre rédigea son projet de déclaration des droits de l'homme, il associa, à la partie relative à un projet de limitation de la propriété privée, la suppression de la traite et de l'esclavage des Noirs, aussi scandaleux à ses yeux que la royauté et l'aristocratie terrienne. Il y désigna les navires négriers sous l'expression « longues bières », puisée à une brochure de Brissot publiée deux ans plus tôt, en février 1791, elle-même dérivée de l'expression de Mirabeau insérée dans un discours, prononcé au club des jacobins les 1er et 2 mars 1790 : « bières flottantes »240,241. D'autres auteurs en avaient souligné l'inspiration personnelle. Il existe dans ses papiers un manuscrit du document, dans lequel les mots « bières flottantes » ne sont pas prononcés. Il a été publié en 1906 par Alphonse Aulard, analysé ensuite par Albert Mathiez : « Propriété- ses droits-. Marchand de chair humaine, navire où il encaisse les nègres, voilà mes propriétés »242. En fati il faudrait plutôt voir dans cette mesure la validation d'un décret peu connu voté huit mois plus tôt, le 11 août 1792 par l'Assemblée Législative qui supprimait les primes annuelles accordées par la Monarchie depuis 1784 aux armateurs des villes maritimes, trafiquants d'esclaves noirs : les négriers venaient régulièrement demander leurs primes moyennant le calcul statistique de leurs prises d'esclaves sur les côtes d'Afrique243.


Le 3 juin 1793 au club des Jacobins, les députés Bourdon de l'Oise, Chabot, Robespierre, Jeanbon Saint-André, Legendre, Maure et d'autres sociétaires reçoivent avec enthousiasme une délégation de Noirs, notamment la vieille femme Jeanne Odo de 114 ans. Ils applaudissent quand Chabot jure solidarité avec les hommes de couleur244. Le lendemain 4, à la Convention, une source découverte récemment (une affiche du mulâtre martiniquais Julien Labuissonnière) indique que Robespierre, Jeanbon Saint André « et le reste de ces justes » ont, aux côtés de l'abbé Grégoire, « tonné du sommet de la Montagne » pour faire passer par pétition l'abolition de l'esclavage réclamée par Anaxagoras Chaumette et le créole antiesclavagiste Claude Milscent245,246.


En ce qui concerne les positions de Robespierre sur la question coloniale en l'an II, que Georges Hardy affirmait inexistantes dans les papiers de la commission Courtois247, on y a récemment découvert des éléments qui plaident en faveur de son abolitionnisme. On avait pourtant jusque là l'impression, soulignée par des thermidoriens de gauche, qu'il était devenu hostile à l'abolition de l'esclavage en raison d'une phrase, d'inspiration colonialiste, prononcée contre les Girondins le 27 brumaire an II (17 novembre 1793) :


« C'est ainsi que la même faction qui en France voulait réduire tous les pauvres à la condition d'Hilotes et soumettre le peuple à l'aristocratie des riches, voulait en un instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies248,249,250. »


Jean Poperen en déduisait, sans en donner d'explication, « que la position de Robespierre sur la libération des Noirs depuis sa polémique avec Barnave semble avoir évolué »251. Cette fois-ci, il semblait s'inspirer du rapport Jean-Pierre-André Amar, montagnard assez proche des colons, présenté à la Convention, le 3 octobre 1793 qui accusait Brissot d'avoir voulu, dans le passé, livrer les colonies, « sous le masque de la philanthropie », aux Anglais. Par ailleurs, il n'existe aucune trace publique de ses positions sur le décret du 16 pluviôse an II (4 février 1794) proclamant l'abolition de l'esclavage des Noirs dans toutes les colonies et qui aurait dû logiquement l'enthousiasmer. En privé, il existe une allusion négative à ce décret dans les notes de Robespierre contre les Dantonistes : il y reproche à Danton et Delacroix d'avoir « fait passer un décret dont le résultat le plus vraisemblable sera la perte des colonies »252. Mais le recoupement des papiers saisis par la commission Courtois avec les polémiques thermidoriennes laisse à penser que la première phrase, par ses motifs, au contraire, n'altère en rien les opinions coloniales égalitaires qu'il avait exprimées en mai-septembre 1791, mai 1792 et avril 1793. En octobre 1793, Amar attaquait toute la politique coloniale égalitaire de Brissot tant celle en faveur des esclaves que celle beaucoup plus énergique des hommes de couleur libres. Amar n'avait de ce fait pas la caution de Robespierre contrairement à ce qu'affirma Brissot253. Car en novembre 1793, Robespierre qui attaquait l'anti-esclavagisme des girondins, était influencé par Janvier Littée, un député de la Martinique mulâtre (donc bénéficiaire de la loi égalitaire du 4 avril 1792, que Robespierre avait louée, on s'en souvient) et esclavagiste.


Guerre à l'aristocratie de la peau


Portrait de Jean-Baptiste Belley par Girodet-Trioson, 1798.

Musée de l'Histoire de France, Versailles.

Or, au contraire, les papiers de la Commission Courtois montrent qu'en messidor an II (juillet 1794), quelques semaines avant sa mort, Robespierre, par l'intermédiaire de son bureau de police et de l'agent Claude Guérin, surveillait ce député et ses accointances avec deux intrigants de Saint-Domingue, Page et Brulley, en prison depuis le 17 ventôse an II (7 mars 1794)254. Les mêmes papiers signalent que dans sa correspondance avec Robespierre, son agent Jullien de Paris, alors en mission avec Prieur de la Marne, lui avait, en janvier 1794, annoncé l'arrivée prochaine à Paris de trois députés de Saint-Domingue – un blanc, Louis-Pierre Dufay, un mulâtre, Jean-Baptiste Mills, et un noir, Jean-Baptiste Belley, élus dans la colonie après l'abolition de l'esclavage par Sonthonax en août 1793255. Deux d'entre eux (Dufay et Mills) furent alors arrêtés le 10 pluviôse an II-29 janvier 1794 sur dénonciation des commissaires esclavagistes, Page et Brulley, auprès du Comité de sûreté générale (notamment Amar qui recevait souvent depuis septembre 1793 les deux intrigants). Mais ils furent quatre jours plus tard libérés par le Comité de salut public après intervention de Belley et intégrés à la Convention, à la Montagne et au club des Jacobins. Après leur entretien avec Belley, les membres du Comité de salut public présents à Paris (à l'exception de Robert Lindet qui comme Amar au Comité de sûreté générale sympathisait avec Page et de Brulley) qualifièrent les Blancs de Saint-Domingue de « princes colons », d'aristocrates et assimilèrent les Noirs de Saint-Domingue aux patriotes des colonies256,257,254,258. La Feuille du Salut public, journal officieux du Comité de Salut Public, se montrait parmi les périodiques les plus enthousiastes dans la défense du décret. Dans son numéro du 25 pluviôse an II-13 février 1794 il présenta l'extrait du livre d'anticipation, L'an 2440, écrit par Louis-Sébastien Mercier en 1770 qui imaginait la victoire d'esclaves noirs insurgés dans une colonie, comme une prédiction. Or Louis-Sébastien Mercier était l'un des soixante-treize détenus girondins que Robespierre avait, en octobre 1793, sauvé d'une comparution devant le Tribunal Révolutionnaire.[réf. nécessaire]


Le 8 germinal an II (28 mars 1794), Dufay, Mills et Belley écrivirent au Comité de salut public une lettre précisant leurs requêtes quant à l'exécution de l'abolition de l'esclavage qui partit le 23 germinal an II (12 avril 1794). Mais ils s'inquiétaient surtout du décret relatif aux modalités d'arrestation de Léger-Félicité Sonthonax, et de Étienne Polverel, mis en accusation le 16 juillet 1793 pour avoir été girondins. Il s'agissait pour Dufay, Mills et Belley d'évincer de la commission le créole Simondes, un proche de Page et de Brulley. Après enquête, le 22 germinal (11 avril) Robespierre cosigna avec Barère, Carnot et Collot d'Herbois un arrêté de mise à exécution de l'injonction259. Simondes fut ainsi remplacé par le capitaine Chambon. Le lendemain 23 germinal- 12 avril le décret d'abolition lui-même à mettre à exécution à Saint-Domingue par le même capitaine Chambon, est signé par Barère, Collot d'Herbois, Carnot et cette fois-ci Billaud-Varenne. Mais le 3 floréal an II-22 avril 1794, tous les cinq ainsi que Prieur de la Côte d'Or signent pour les petites Antilles françaises - Guadeloupe, Martinique, Sainte-Lucie - la nomination d'un troisième commissaire, Sijas, sur demande des deux autres, Victor Hugues et Pierre Chrétien. Ceux-ci jugèrent (par lettre du 26 germinal an II- 15 avril 1794 adressée en deux exemplaires à Barère et Billaud-Varenne) pour eux la tâche trop ardue « à l'échelle de trois grands colonies séparées par des bras de mer », souhaitaient se prémunir d'une catastrophe en cas de mort ou de maladie de l'un d'entre eux et demandaient à être arbitrés et départagés par un tiers en cas de divergence. Mais l'ordre arriva trop tard et Sijas ne put embarquer260. On relève aussi que Robespierre ne signa pas la veille, 2 Floréal an II-21 avril 1794, l'ordre de suspension d'envoi du décret d'abolition aux Mascareignes, pourtant signé par les cinq autres collègues du CSP261. Or le 6 thermidor an II (24 juillet 1794), Robespierre eut une assez violente altercation publique au club des jacobins avec le député créole des Mascareignes, Benoît-Louis Gouly, esclavagiste camouflé. Toutefois, il n'y était pas question de l'oppression des Noirs mais de grossières flagorneries que ce député suspect aurait formulées à l'égard de Robespierre à propos d'une conspiration que ce dernier dénonçait. Mais le 23 avril 1794 les trois députés de Saint Domingue, lui avaient écrit personnellement une lettre à la fois chaleureuse en souvenir de son attitude passée ferme et courageuse à l'assemblée constituante le 15 mai 1791, vis-à-vis de "l'ami du peuple de Saint-Domingue" et inquiète quant à la nécessité de vaincre les réticences dans l'application du décret de pluviôse an II qu'ils ressentaient chez un Barère, un Lindet, un Amar ou un Rewbell 262. Belley pouvait se sentir concerné par l'amendement Rewbell du 15 mai 1791 qui l'avait discriminé en sa qualité d'affranchi et que Robespierre avait tenté de faire annuler. Aussi à contre-courant de la mode thermidorienne, Jean-Baptiste Belley instrumentalisa-t-il en l'an III, dans ses réponses aux insultes écrites négrophobes de Gouly, la réaction de Robespierre263.


Quant à la deuxième phrase écrite en privé pendant la crise des factions, elle peut aussi lui avoir été à nouveau influencée par Janvier Littée, mais elle fut de toute façon supprimée par Saint-Just quand il mit au propre les notes de son ami contre les Dantonistes pour son réquisitoire du 11 germinal an II (31 mars 1794), sans que leurs relations en fussent troublées. Saint-Just, qui connaissait d'ailleurs Page et Brulley pour s'être souvent entretenu avec eux264, n'en signa pas moins avec Collot d'Herbois, au nom du Comité de salut public, l'ordre d'arrestation des deux colons, le 17 ventôse an II (7 mars 1794) sur requête le 6 ventôse (24 février) de la députation de Saint-Domingue265. La Convention nationale vota le 19 ventôse an II (9 mars 1794), à l'encontre des colons esclavagistes, le décret suivant : « Article 1. Tous les colons qui ont été membres de l'assemblée de Saint-Marc et de celle connue depuis sous le nom d'Assemblée coloniale, les agents de ces assemblées actuellement en France, et les membres des clubs de Massiac et des colonies, seront mis en état d'arrestation »265. Les dossiers de la police générale « indiquent qu'à la fin mars 1794, la nouvelle Commune robespierriste relaya la politique entamée par Chaumette et les Hébertistes, peu avant leur élimination, d'arrestations massives des membres d'assemblées coloniales, symboles vivants de l'aristocratie de la peau »254. À partir d'avril deux membres du comité de salut public en mission dans les ports de l'Ouest de la France, Prieur de la Marne et Jeanbon Saint-André, agirent en ce sens à Nantes et à Brest266,267. Enfin dans le climat jacobin d'alors de février à la fin juillet 1794 la Convention reçut en provenance de la France entière plusieurs centaines de lettres de félicitations pour l'abolition de l'esclavage et de dizaines d'annonces de fêtes de cette même émancipation, organisées souvent sous la houlette de représentants en mission. La Convention thermidorienne arrêta, immédiatement après la chute de Robespierre, ces annonces et lectures d'adresses de félicitations268. Le 21 ventôse an II-11 mars 1794 deux représentants en mission, Adam Pfiegler à Châlons-sur Marne, Joseph Fouché à Lyon, informèrent par lettre le CSP de l'organisation de fêtes de l'abolition de l'esclavage. Le 20 prairial un colon de Saint-Domingue, Thomas Millet, détenu à la prison des Carmes, protesta par une lettre envoyée également au comité de salut public contre le dévoiement de la fête de l'Être Suprême : la présence de Dufay « agent de Pitt » et le soutien aux esclaves noirs insurgés. Cas unique à ce jour d'un colon esclavagiste qui ait perçu en Robespierre, de son vivant même, et non après sa mort dans le contexte des polémiques thermidoriennes, comme un partisan et acteur de l'application du décret du 16 pluviôse an II269.


L'Être suprême


Fête de l’Être suprême au Champ de Mars, le 20 prairial an II, toile de Pierre-Antoine Demachy en 1794 (Musée Carnavalet, Paris).

Robespierre n'a jamais caché sa foi, commune à l'époque, en un Être suprême. Dès le 26 mars 1792, aux Jacobins, Guadet lui avait fait un crime d'invoquer la Providence – les Girondins ne lui pardonnaient pas d'être le principal opposant à leur projet guerrier. Loin de se dérober, il assuma270 :


« La superstition, il est vrai, est un des appuis du despotisme, mais ce n’est point induire les citoyens dans la superstition que de prononcer le nom de la divinité, j’abhorre autant que personne toutes ces sectes impies qui se sont répandues dans l’univers pour favoriser l’ambition, le fanatisme et toutes les passions, en se couvrant du pouvoir secret de l’éternel qui a créé la nature et l’humanité, mais je suis bien loin de la confondre avec ces imbéciles dont le despotisme s’est armé. Je soutiens, moi, ces éternels principes sur lesquels s’étaie la faiblesse humaine pour s’élancer à la vertu. Ce n’est point un vain langage dans ma bouche, pas plus que dans celle de tous les hommes illustres qui n’en avaient pas moins de morale pour croire à l’existence de dieu. Oui, invoquer le nom de la providence et émettre une idée de l’être éternel qui influe essentiellement sur les destins des nations, qui me paraît à moi veiller d’une manière toute particulière sur la révolution française, n’est point une idée trop hasardée, mais un sentiment de mon cœur, un sentiment qui m’est nécessaire ; comment ne me serait-il pas nécessaire à moi qui, livré dans l’assemblée constituante à toutes les passions, à toutes les viles intrigues, et environné de tant d’ennemis nombreux, me suis soutenu. Seul avec mon âme, comment aurais-je pu soutenir des travaux qui sont au-dessus de la force humaine, si je n’avais point élevé mon âme. Sans trop approfondir cette idée encourageante, ce sentiment divin m’a bien dédommagé de tous les avantages offerts à ceux qui voulaient trahir le peuple271. »


À l'automne 1793, il se jette en travers de la vague déchristianisatrice. Les 21 et 28 novembre, aux Jacobins, il dénonça la déchristianisation comme une manœuvre contre-révolutionnaire272.


Déjà, le 27 octobre, le Comité (Collot-d'Herbois, Robespierre, Carnot et Billaud-Varenne) avait écrit à André Dumont, représentant dans la Somme et l'Oise : « Il nous a paru que dans vos dernières opérations vous avez frappé trop violemment sur les objets du culte catholique. Une partie de la France, et surtout du Midi, est encore fanatisée. Il faut bien se garder de fournir aux contre-révolutionnaires hypocrites, qui cherchent à allumer la guerre civile, aucun prétexte qui semble justifier leurs calomnies273. » Tout est dans cette lettre. La déchristianisation violente allait non seulement à l'encontre du principe de liberté des cultes mais risquait d'allumer partout de nouvelles Vendée. Les représentants en mission signalèrent des incidents à Mantes, Versailles, Corbeil, dans plus de 50 communes aux alentours de Coulommiers, à Rouen, à Meymac (en Corrèze, où 3 à 4 000 hommes s’insurgèrent le 10 décembre), à Poitiers, Metz, Tulle, La Charité, Périgueux, Montpellier, Troyes, Sézanne (dans la Marne), Château-du-Loir (dans la Sarthe), Dourdan (près de Versailles), à Dole et dans tout le Jura, à Argent et dans le Cher, dans la Haute-Vienne, dans le Gers, la Nièvre, en Eure-et-Loir, en Ariège, en Seine-et-Oise, dans le Gard, l’Aveyron, la Lozère, les Ardennes, le Mont-Blanc, etc.274. Le risque d'embrasement était réel.


Le 6 décembre, Robespierre entraîna la Convention à défendre « toutes violences ou menaces contraires à la liberté des cultes », sans du reste « improuver ce qui a été fait jusqu'à ce jour en vertu des arrêtés des représentants du peuple »275,276.


Le 16 décembre, de Cassel, Hentz et Florent-Guiot, représentants à l'armée du Nord, écrivirent au Comité : « Robespierre a sauvé ce pays-ci ; ses inquiétudes étaient fondées. Il résultera pourtant un bien de tout cela ; c’est que le fanatisme est anéanti, non par les actes de violence commis, puisque nous les réparons, mais par la lâcheté de plusieurs prêtres, qui venaient d’eux-mêmes abdiquer, les uns pressés par la peur de la guillotine, les autres parce qu’ils étaient les scélérats moteurs du mouvement contre-révolutionnaire qu’on avait médité. Nous apportons de la consolation au peuple, et il nous bénit ; mais surtout attachons-nous à lui montrer que ce n’est que des faux patriotes qui, de concert avec Pitt et Cobourg, ont dirigé l’incartade sur les prêtres277. »


Ceci étant, la déchristianisation n'était pas un mouvement athée. Le culte de la Raison, qui l'accompagnait, n'était rien moins que le culte de l'Être suprême270. Le 30 novembre, lors d'une fête de la Raison, à Paris, dans l'église Saint-Roch, l'orateur déclara : « Ils sont renversés ces autels, où, pendant dix-huit cents années, on insulta l’être suprême, la raison et l’humanité278. » Nombre de lettres de représentants en mission attestent le même sentiment. Un seul exemple suffira, celui de Cavaignac et Dartigoeyte, ardents déchristianisateurs, qui, le 9 novembre (donc bien avant la prise de position de Robespierre), de Auch, avaient envoyé à la Convention les déclarations de plusieurs prêtres, dont celle de Michel Ribet, professeur de philosophie, qui renonçait à ses fonctions, reconnaissant « que tout ce que les prêtres enseignent, excepté l’amour d’un Être suprême et celui du prochain, n’est qu’un tissu d’erreur279. ».



Vue du jardin national et des décorations, le jour de la fête célébrée en l’honneur de l’Être suprême (Musée Carnavalet, Paris).

Mais la déchristianisation, ayant entraîné le 5 octobre l'adoption du calendrier républicain, posait un autre problème, celui du remplacement des semaines de 7 jours par 3 décades de 10 jours, et donc le remplacement du dimanche par le décadi. Le 12 janvier, d'Auch, Dartigoeyte écrivit au Comité : « Le peuple avance chaque jour vers la raison et la morale publique. C’est à la marche sagement révolutionnaire du gouvernement que l’on doit ces succès. Une bigarrure existe cependant encore entre les prêtres déprêtrisés et les non-déprêtrisés ; cela forme l’objet d’une jalousie de commune à commune ; c’est même un moyen de fanatisme, qu’il faudrait peut-être extirper en décrétant que chaque citoyen payerait son ministre. Si l’on accordait une somme suffisante pour la célébration des fêtes décadaires, nous verrions bientôt le peuple oublier le dimanche et se façonner aux usages républicains. Le jour du décadi n’a pas d’attrait dans les campagnes, faute de quelques fonds pour payer des instruments, etc. C’est à vous, citoyens collègues, d’apprécier ces observations, que j’ai cru devoir vous soumettre280. » Cette lettre était la première d'une longue série. Nombre de représentants signalèrent la nécessité de meubler le décadi et d'organiser les fêtes décadaires. Le 13 janvier, alors que la lettre de Dartigoeyte n'était pas encore arrivée, Musset et Delacroix, à Versailles, écrivirent au Comité : « Pressez le Comité d’instruction publique d’organiser promptement l’éducation nationale, l’instruction publique, les fêtes. L’édifice judaïque que la raison ébranle achèvera bientôt de s’écrouler, si vous savez le remplacer. Mais il ne faut pas perdre de temps ; car, surtout dans les campagnes, l’intervalle peut devenir terrible281. »



Le peuple français reconnaît l'être suprême et l'immortalité de l'âme, estampe anonyme, 1794, Paris, BnF, département des estampes et de la photographie.

Le comité d'instruction publique s'était déjà saisi du dossier. Dès le 10 janvier (21 nivôse), il avait adopté, sur un rapport du député Mathieu (de l'Oise), qu’« il y aura des fêtes révolutionnaires qui perpétueront les événements les plus remarquables de la Révolution », disposition déjà adoptée en principe le 2 janvier (13 nivôse)282,270. Le 22 janvier (3 pluviôse), Mathieu fit un rapport au comité d’instruction publique sur les fêtes décadaires283,270. Le 27 février (9 ventôse), le comité d'instruction publique distribua aux députés de la Convention un projet de fêtes décadaires préparé par Mathieu (de l'Oise), dont l'article 5 portait : « Ces fêtes, instituées sous les auspices de l’Être-suprême, auront pour objet de réunir tous les citoyens, de leur retracer les droits et les devoirs de l’homme en société, de leur faire chérir la nature et toutes les vertus sociales284. » Le 31 mars (11 germinal), le comité d'instruction publique autorisa Matthieu à se concerter avec le Comité de salut public au sujet de ce plan. Le 6 avril (17 germinal), Couthon annonça à la Convention que le Comité de salut public lui présenterait sous peu de jours « un projet de fêtes décadaires dédiées à l’Éternel, dont les Hébertistes n’ont pas ôté au peuple l’idée consolante ». Et le 7 mai (18 floréal), Robespierre fit son fameux rapport sur les idées religieuses et morales qui, pour finir, reprenait dans les grandes lignes, en le simplifiant, le projet de Matthieu (de l'Oise) sur les fêtes décadaires. L'article premier portait : « Le peuple français reconnaît l’existence de l’être suprême, et l’immortalité de l’âme », les articles 6, 7 et 15 :


« La République française célèbrera tous les ans les fêtes du 14 juillet 1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793. Elle célèbrera, aux jours des décadis, les fêtes dont l’énumération suit : À l’Être suprême et à la Nature – Au Genre humain – Au Peuple français – Aux Bienfaiteurs de l’humanité – Aux Martyrs de la liberté – À la Liberté et à l’Égalité – À la République – À la Liberté du Monde – À l’amour de la Patrie – À la haine des Tyrans et des Traîtres – À la Vérité – À la Justice – À la Pudeur – À la Gloire et à l’Immortalité – À l’Amitié – À la Frugalité – Au Courage – À la Bonne foi – À l’Héroïsme – Au Désintéressement – Au Stoïcisme – À l’Amour – À la Foi conjugale – À l’Amour paternel – À la Tendresse maternelle – À la Piété filiale – À l’Enfance – À la Jeunesse – À l’Âge viril – À la Vieillesse – Au Malheur – À l’Agriculture – À l’Industrie – À nos Ayeux – À la Postérité – Au Bonheur. Il sera célébré le 20 prairial prochain (8 juin) une fête nationale en l’honneur de l’Être suprême285. »


Ce rapport, diffusé par le Comité de salut public à des centaines de milliers d'exemplairesn 4, fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme inimaginable. La Convention croula sous les félicitations. Rares furent cependant les félicitations adressées directement à Robespierre qui, à cette occasion, avait été l'organe du Comité de salut public, lequel, pour tous, était lui-même l'organe de la Convention. Néanmoins, quatre jours avant la fête de l'Être suprême, prévue le 20 prairial (8 juin), celle-ci l'élut à l'unanimité à sa présidence, ce qui l'amena à présider la fête.


On parle souvent de « culte de l'Être suprême », comme si le décret du 18 floréal instituait une nouvelle religion, voire un culte de la personnalité. En fait, la fête annuelle de l'Être suprême ne se différenciait guère des fêtes de la Raison, ni dans les discours ni dans les décors ni dans le déroulementn 5, comme l'attestent les tableaux d'époque. Mais le terme « Être suprême » ne prêtait plus à confusion, contrairement à « Raison », ce qui explique sa popularité dans tous les milieux. Cette fête, organisée à Paris par Jacques-Louis David, fut en effet la plus somptueuse, la plus grandiose de la Révolution. À Paris, qui comptait alors 600 000 âmes, la fête réunit, d'après un contemporain, plus de 400 000 personnes286. Ce chiffre paraît improbable ; du moins témoigne-t-il du succès indiscutable de cette fête. L'impression fut si forte que Jacques Mallet du Pan, rapporteur pour les Cours étrangères, écrivit : « on crut véritablement que Robespierre allait fermer l’abîme de la Révolution287 ».


Le seul point noir de cette fête furent les invectives de quelques députés, le dantoniste Laurent Lecointre en tête, contre Robespierre qui marchait devant eux en tant que Président de la Convention. Ils le traitèrent notamment de « Pontife ». Ces paroles insignifiantes, noyées dans la foule, mais que Robespierre semble avoir entendues, traversèrent l'histoire et arrivèrent jusqu'aux oreilles de Jules Michelet qui, viscéralement hostile à Robespierre, ne vit plus en lui que le Pontife de l'Être suprême, ne trouvant pas de meilleur moyen pour le discréditer. Alphonse Aulard reprit à son compte le procédé, inauguré par les Girondins288. C'est oublier un peu vite que la croyance en un Être suprême n'était pas une exclusivité de Robespierre, que la fête de l'Être suprême ne fut pas son invention, et que ni cette croyance ni ces fêtes ne disparurent avec lui270. Par ailleurs, le 26 Floréal II-15 mai 1794 au club des Jacobins, contre certains soutiens zélés en provenance du député montagnard de la Corrèze, Jacques Brival, Robespierre prit la défense d'un autre député montagnard du Morbihan présent, Joseph Lequinio, qui avait plaidé l'athéisme en novembre 1792 dans son livre Les Préjugés détruits. Selon l'Incorruptible, la Convention ne devait pas surveiller les consciences de chacun. Il fallait, considérait-il, distinguer « opinions personnelles » et « morale publique » ; Lequinio était à ce titre un bon patriote289. Les déclarations des droits de 1789, 1793 et 1795 sont toutes trois placées sous les auspices de l'Être suprême. Le Journal de la Montagne du 22 messidor an II-10 juillet 1794 rendit compte de la fête de l'Être Suprême à Brest par son collègue du Comité de Salut Public, Prieur de la Marne, placée sous l'angle de l'universalité des principes dont la liberté des Noirs qui sera maintenue après Thermidor jusqu'en 1802290.


La chute

Article détaillé : Chute de Robespierre.

Deux attentats sont réputés avoir été perpétrés contre Robespierre. Le premier est dû au royaliste Henri Admirat qui, le 22 mai 1794, aurait suivi Maximilien de Robespierre et, par suite de hasards, ne réussissant pas à le rencontrer, avait déchargé en vain un ou deux coups de pistolets – les versions divergent – sur Jean-Marie Collot d'Herbois. Il fut arrêté, mis au secret et exécuté, sans jamais pouvoir s'expliquer publiquement, en compagnie d’un groupe de personnes qu’il ne connaissait pas, mais que l’on[Qui ?] accusa d’avoir comploté avec luin 6.



Cécile Renault arrêtée devant le domicile de Robespierre

(Paris, BNF, département des estampes).

L'autre fut celui prêté à Cécile Renault, jeune fille qui fut accusée d'être une seconde Charlotte Corday. Le 23 mai 1794, la jeune fille avait quitté son domicile de l'île de la Cité avec des garnitures destinées à la robe que sa couturière, demeurant rue des Deux-Ponts, lui confectionnait. C'est rue des Deux-Ponts, dans l'île Saint-Louis (loin de chez Robespierre), que Cécile Renault disparut assez mystérieusement pour réapparaître quatre heures plus tard dans les locaux de la police politique, qui cherchait à prouver qu'elle désirait assassiner Robespierre. Selon des procès-verbaux d'interrogatoire signés d'une croix, Cécile Renault aurait avoué s'être rendue chez Robespierre, rue Saint-Honoré. Contrairement à ce qu'indiquent de nombreux auteurs, comme Jean-François Fayard295 ou Gérard Walter, il n'existe aucune source selon laquelle Éléonore Duplay, la jugeant suspecte, l’aurait empêchée d’entrer et aurait appelé la garde. Emmenée au Comité de sûreté générale, où elle fut interrogée, Cécile Renault ne s'expliqua ni sur ses motivations ni sur l'acte lui-même qui reposait uniquement sur la déclaration d'agents du Comité de sûreté générale et du Tribunal révolutionnaire296. Elle fut néanmoins condamnée à mort sans avoir pu s'expliquer publiquement, en même temps que sa famille, qui avait été arrêtée et placée au secret immédiatement après son arrestation.


Au printemps, Robespierre fut la cible de collègues de la Convention, anciens dantonistes comme Bourdon de l'Oise ou envoyés en mission rappelés à Paris comme Fouché et Barras, animés par la crainte ou un esprit de revanche, mais aussi du Comité de sûreté générale, qui lui reprochait la création du Bureau de police générale – habilité à prononcer des relaxes et destiné à diminuer l'influence de ce Comité – et la fête de l'Être suprême. Enfin, des conflits l'opposèrent à des membres du Comité de salut public.


Le 27 prairial (15 juin), Vadier présenta à la Convention un rapport sur une prétendue « nouvelle conspiration » – l'affaire Catherine Théot –, montée de toutes pièces par le Comité de sûreté générale, et obtint le renvoi de la prophétesse et de dom Gerle devant le Tribunal révolutionnaire. À travers cette « conspiration imaginaire », il visait Robespierre et le « culte de l'Être suprême »297 – mais aussi, selon Claude François Beaulieu, « l'extermination générale des prêtres, sous la dénomination de fanatiques298 ». Après s'être fait remettre, le soir même, le dossier de l'affaire par René-Dumas et Antoine Fouquier-Tinville, Robespierre obtint de ses collègues du Comité de salut public, le 29 prairial (17 juin), qu'un nouveau rapport soit présenté à la Convention et qu'il en serait chargé. Le 9 messidor (27 juin), il réclama la révocation de Fouquier-Tinville, trop lié à ses yeux au Comité de sûreté générale. Le lendemain, lors de la séance du Comité de salut public, réunissant Barère, Billaud-Varenne, Carnot, Collot-d'Herbois, Robert Lindet, Robespierre et Saint-Just (arrivé à Paris dans la soirée), cette demande fut refusée. Gérard Walter suppose également que Robespierre put donner lecture de son projet de rapport. Toujours est-il que la conversation dégénéra, des critiques lui furent adressées, peut-être sur son rapport, et il fut traité de « dictateur ». Selon le député René Levasseur, il serait alors sorti en s'écriant : « Sauvez la patrie sans moi », suivi de Saint-Just297.



Discours de Robespierre du 26 juillet 1794, Archives nationales.

À partir de ce jour, Robespierre cessa d'assister aux réunions du Comité, jusqu'au 5 thermidor (23 juillet)297. En revanche, il continua de prendre part aux séances de la Convention et surtout des jacobins, où il avait de vrais amis et de solides soutiens.


Après un long silence, une tentative de conciliation fut orchestrée par Saint-Just et Barère le 5 thermidor (23 juillet). Durant cette réunion, Billaud-Varenne, qui avait précédemment traité Robespierre de « Pisistrate », lui dit : « Nous sommes tes amis, nous avons toujours marché ensemble », et il fut décidé que Saint-Just présenterait un rapport sur la situation de la République. Robespierre se rendit finalement devant la Convention, où il mit au jour les attaques dont il était victime et proposa de modifier la composition des Comités de salut public et de sûreté générale, et de subordonner le second au premier, le 8 thermidor (26 juillet).


Ce 8 thermidor (26 juillet), une violente polémique l'oppose à Pierre-Joseph Cambon sur le coût pour les finances publiques de l'affaire dite des rentes viagères299, que Cambon veut liquider, ce qui risque de jeter des « bons citoyens » dans le champ de l'anti-Révolution selon Robespierre.


D'abord applaudi, le discours de Robespierre suscita finalement l'inquiétude parmi la Convention travaillée par les adversaires de Robespierre, qui finirent par obtenir le soutien du groupe du Marais, peu soucieux, après la victoire de Fleurus, le 26 juin 1794, de maintenir le gouvernement révolutionnaire et le dirigisme économique.


Le 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), Robespierre fut empêché de s’exprimer à la Convention et invectivé de toutes parts quand un des représentants « à mauvaise conscience », Louis Louchet, qui était proche de Fouché, demanda le décret d’accusation contre lui. La proposition fut votée à main levée et Robespierre arrêté en compagnie de Louis Antoine de Saint-Just et de Georges Couthon. Augustin Robespierre et Philippe-François-Joseph Le Bas se joignirent volontairement à eux et le groupe fut emmené par les gendarmes. Toutefois, aucune prison n'accepta d'enfermer les prisonniers, qui se retrouvèrent libres à l'Hôtel de Ville de Paris. La Commune de Paris avait fait sonner le tocsin et s'apprêtait à l'insurrection, mais Robespierre tergiversa à donner l'ordre du soulèvement. Affolés, les députés votèrent sa mise hors-la-loi, ce qui équivalait à une mort sans procès. La nuit avançant et l'ordre d'insurrection ne venant pas, les rangs de la Commune finirent par se clairsemer et, le 10 thermidor, vers deux heures du matin, une troupe dirigée par Paul Barras fit irruption dans l'Hôtel de Ville sans rencontrer beaucoup de résistance.


Lors de cette arrestation mouvementée, Le Bas se suicide et Augustin de Robespierre saute par la fenêtre et se brise la jambe. Maximilien, lui, est gravement blessé à la mâchoire sans que l'on sache précisément si c'est le gendarme Charles-André Merda dit Méda300,n 7 qui lui a tiré dessus ou s'il s'agit d'une tentative de suicide.


 

Appel adressé à la section des Piques, celle de Robespierre, par le Comité d'exécution de la Commune dans la nuit du 9 thermidor, avec la signature interrompue de Robespierre (Ro…) et une tache (de sang ?) au bas de la page.

 

 

Lettre du 10 thermidor écrite par Augustin Robespierre et signée par lui, de son frère Maximilien et Saint-Just à l'intention de Georges Couthon encore emprisonné : « Couthon, tous les patriotes sont proscrits, le peuple tout entier est levé, ce serait le trahir que de ne pas te rendre avec nous à la Commune, où nous sommes actuellement. »

 

 

L'attaque de l'Hôtel-de-Ville par les troupes de la Convention (10 thermidor an II - 28 juillet 1794). La colonne de la Convention arrive sur la place de Grève vers deux heures du matin. Robespierre se tire une balle dans la bouche mais il échoue dans sa tentative de suicide. Son coup de pistolet lui fracture complètement la mâchoire et la joue est percée par des éclats d'os. Philippe Le Bas manie son arme d'une main plus sûre et ne se manque pas. Augustin Robespierre désespéré de la blessure de son frère se jette d'une fenêtre sur la place. Georges Couthon, laissé au bord de l'escalier de l'Hôtel de ville, est poussé, tombe et se blesse grièvement à la tête. Saint-Just, impassible, se laisse emmener sans un mot. Jean-Baptiste Coffinhal parvient à s'échapper, mais dénoncé, il est arrêté quelques jours plus tard. Dessin de Charles Monnet (1732-1810), gravé par Isidore Stanislas Helman.

 

 

Arrestation des robespierristes à l'Hôtel de Ville, le 10 thermidor. Au centre de l'image, le gendarme Merda tire sur Robespierre. Détail d'une gravure coloriée de Jean-Joseph-François Tassaert, musée Carnavalet.

L'exécution


Exécution de Robespierre et de ses complices conspirateurs contre la liberté et l'égalité : vive la Convention nationale qui par son énergie et surveillance a délivré la République de ses tyrans, estampe anonyme, 1794, Paris, BnF, département des estampes et de la photographie.


Robespierre amené blessé, dans l'anti-salle du Comité de salut public, le 28 juillet 1794, ou 10 Thermidor An II. Gravure de Berthault d'après un dessin de Duplessis-Bertaux, Collection complète des tableaux historiques de la Révolution française, 1802, Paris, BnF.

Article détaillé : Exécution de Maximilien de Robespierre.

Le 10 thermidor après-midi, les prisonniers furent conduits au Tribunal révolutionnaire, où Fouquier-Tinville fit constater l’identité des accusés, qui, mis hors la loi, ne bénéficiaient pas de procès.


Ainsi, Robespierre fut condamné sans procès et guillotiné l'après-midi même du 10 thermidor, sous les acclamations de la foule, en compagnie de vingt et un de ses amis politiques, dont Saint-Just et Couthon ainsi que son frère, Augustin Robespierre. Les vingt-deux têtes furent placées dans un coffre en bois, et les troncs rassemblés sur une charrette. On jeta le tout dans une fosse commune du cimetière des Errancis et l’on répandit de la chaux, afin que le corps du « tyran » Robespierre ne laissât aucune trace. Le lendemain et le surlendemain, quatre-vingt-trois partisans de Robespierre furent également guillotinés. Une épitaphe courut à son sujet301 :


Passant, ne pleure point mon sort

Si je vivais, tu serais mort.


En 1840, des partisans de Robespierre fouillèrent le sol du cimetière des Errancis, alors fermé depuis une trentaine d’années, sans découvrir aucun corps.


Sa chute contribua, dans les jours et semaines qui suivirent, à un démantèlement progressif du gouvernement révolutionnaire, emporté par la réaction thermidorienne : adoption, dès le 11 thermidor, du renouvellement par quart tous les mois des comités (les membres étant inéligibles pendant un mois) ; nomination de dantonistes et de modérés au sein des comités de salut public et de sûreté générale ; rattachement, le 1er fructidor (24 août), de chacune des douze commissions exécutives remplaçant depuis le 1er floréal (20 avril) le Conseil exécutif aux douze principaux comités, et non plus au seul comité de salut public, et cantonnement des compétences de ce dernier et du comité de sûreté générale aux domaines de la guerre et de la diplomatie, pour l'un, de la police, pour l'autre (le comité de législation récupérant l'administration intérieure et la justice) ; suppression de la loi de Prairial ; réduction du nombre de comités de surveillance révolutionnaire à un par district en province et douze à Paris (au lieu de quarante-huit), limitation de leurs prérogatives et modification des conditions d'accès dans un sens défavorable aux sans-culottes302. Ce démantèlement du système de l'an II, et particulièrement de l'appareil répressif n'aboutit pas, cependant, à la mise en accusation de tous ceux qui avaient organisé la Terreur et en avaient largement profité en mettant la main sur les biens des nobles et des banquiers exécutés, ces derniers chargeant Robespierre de tous leurs méfaits et n'hésitant pas à falsifier les documents historiques. La chute de Robespierre conduisit également à la remise en cause de la politique dirigiste, démocratique et sociale pratiquée par ce gouvernement afin de satisfaire le mouvement populaire des sans-culottes303.


Dès sa chute, tous les Duplay furent emprisonnés ; la femme de Maurice Duplay, âgée de cinquante-neuf ans, fut, quant à elle, retrouvée pendue dans son cachot le 11 thermidor. Éléonore Duplay ne se maria jamais et vécut le reste de sa vie dans le regret de son grand homme.


 

La mort de Robespierre.

Cette gravure anglaise représente Robespierre comme un lâche hypocrite incapable de se conduire avec dignité lors de son exécution304.

Estampe gravée par Giacomo Aliprandi d'après un dessin de Giacomo Beys, Paris, BnF, département des estampes et de la photographie, vers 1799.


M.J. Maximilien Robespierre : surnommé le Catilina moderne, exécuté le 10 Thermidor an 2.e, de la République, estampe anonyme, Paris, BnF, 1794.

 

 

Notes rédigées par Robespierre à 7 nivôse (27 décembre 1793), saisies chez lui le jour de son exécution. Archives nationales.

Culture philosophique et politique

Robespierre a subi l'influence intellectuelle de l'esprit des lois de Montesquieu. Il était fasciné par l'histoire politique de la Rome antique, ce qui est attesté par des discours émaillés de métaphores antiques qui exaltent l'héroïsme de Caton et de Brutus305.


Mais le fondement essentiel de la culture politique de Robespierre, devenu député d'Arras, réside dans l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Il s'est profondément inspiré du contrat social, ainsi que de l'article « Économie politique » de l'Encyclopédie, où l'on voit Machiavel dénoncer la tyrannie. Il reste attaché à la parole de son maître Rousseau qui a défendu Le Prince de Machiavel, d'où il ressort une manière de concevoir le rapport entre morale et politique chez Robespierre qui associe l'immoralité au despotisme306.


Robespierre est à l'origine de la fête de l'Être suprême (voir paragraphe Être suprême). Bien que certains thèmes maçonniques soient discernables dans les festivités du 20 prairial an II, notamment par le biais de la terminologie employée (allusions à l’Univers, au Temple de l’Être suprême, aux nœuds de la fraternité universelle, etc.), Robespierre lui-même n'a pas intégré la franc-maçonnerie, contrairement à certains membres de son entourage307 comme Georges Couthon308.