Jacques Auvray LES DERNIERS GROGNARDS (milicien et waffen SS après le 6 juin 1944)
AVANT-PROPOS Voici une histoire d'il y a trente ans... Engagé à la Milice au lendemain du débarquement allié en Normandie, j'ai pris mon service à la franc-garde de Nancy, Je dois dire tout de suite que j'étais à classer dans la catégorie des fanatiques, ou, si l'on veut, des idéalistes ; autant préciser que, pour moi, la Milice était une étape, et l'engagement à la Waffen-ss, le but ; il ne me viendrait pas à l'idée de faire passer pour de la clairvoyance ce qui n'était que de l'inconscience, mais ce passage dans les forces armées allemandes me semblait, dans cette époque difficile entre Normandie cl Pologne, d'une logique irréfutable. Je sortis de France dans l'état d'esprit d'un émigré de 1789. C'est mai élevé de tout le temps parler de soi ; il faut pourtant que je vous dise encore que mon affectation à la Waffen-ss a rigoureusement coïncidé avec mon dix-huilicme anniversaire. Avant de mettre à jour mes souvenirs, je me suis fait un devoir, quelquefois doublé d'un plaisir, de lire ce qui avait pu être écrit sur la présence et l'action des Français dans l'armée allemande. J'y ai trouvé des dénigrements, ou des amoindrissements qui me semblent injustes ; cela paraît écrit selon une méthode un peu sèche, plus habile à lire les statistiques d'Etat-major qu'à sonder les cceurs des exécutants ; à moins qu'un esprit partisan n'en ait inspiré le dédain... J'y ai lu aussi des pages élogieuses, exaltant des vertus qui étaient, pour l'époque, fort banales ; car outre qu'il serait inconvenant de sombrer dans l'apologie, le principe même de la Waffen-ss exigeait qu'on y eût un peu plus de qualités qu'ailleurs, et qu'on y maîtrisât un peu mieux ses angoisses. La vérité est quelque part à mi-chemin : Charlemagne a été une unité SS parmi tant d'autres et si elle s'est distinguée moins que d'autres, les circonstances de son utilisation y furent pour beaucoup plus que ses faiblesses congénitales, L'Europe était, alors, " pleine de bruit cl de fureur ". Les frontières politiques n'y signifiaient plus grand-chose. On trouvait, en dedans de limites qui souvent, d'ailleurs, ne remontaient qu'à la précédente guerre, autant d'ennemis qu'il y avait de partis en cause ; et. par contre, de pari cl d'autre des mêmes limites, et bien au-dessus d'elles, des hommes qui se confondaient dans le même but sans être capables d'en convenir par le langage. Comme l'Empire Romain recevait, à la fin, dans ses légions une grande quantité de Barbares soumis, ainsi le HT"" Reich avait, dans ses dernières années d'existence, incorporé dans sa Garde tout ce que la vieille Europe agonisante pouvait lui envoyer de Fils désorientés et angoissés. Le paroxysme de celle guerre avait jeté tant d'excitation dans les imaginations des jeunes générations, que l'école, le bureau ou l'atelier étaient devenus des fardeaux d'une banalité insupportable ; la lucidité de servir convenablement avait cédé la place à la frénésie de servir à tout prix. Naturellement, l'aveuglement sur l'ambiguïté des choix n'est explicable que vue de l'intérieur de l'Europe assiégée, affamée et ensanglantée. Car, vue de Londres par exemple, la situation était d'une exceptionnelle clarté ; il suffisait d'annexer la vérité pour que tout le reste fût mensonge et trahison ; c'était à peu près aussi simple que de trancher qui, des Serbes ou des Croates, il fallait soutenir.. Mais l'orthodoxie émigrce ne pouvait empêcher qu'il y eût, entre Verdun et Tannenberg, une ébauche d'Europe misérable mais vivante, et après laquelle rien ne serait plus jamais comme avant. Pour autant, ce paroxysme de guerre et cette rage de servir n'étaient pas également partagés dans cette monstrueuse machine de guerre qu'était encore l'Allemagne national socialiste ; le vétéran allemand qui avait survécu à la campagne de Russie, avait fortement envie de ramener à la raison, par une bonne raclée, les morveux de 18 ans, aux écussons noirs, qui, en une demi-douzaine de langues différentes, lui expliquaient insolemment ce qu'il aurait dû faire pour prendre quand même Moscou ; mais ces mêmes morveux de 18 ans, revenant d'un baptême du feu, tenaient quelquefois des propos bla.sés qui paraissaient suspects à d'autres morveux, qui avaient déjà 14 ou 15 ans et apprenaient consciencieusement leur propre apocalypse dans les rangs des Jeunesses Hitlériennes. Mais ces dramatiques divorces, d'expériences sinon de génération, s'annulaient finalement dans le commun apprentissage de l'art de tuer intelligemment, et de courir efficacement ; aussi bien, les hécatombes du front de l'Est préparaient le décor wagnérien convenable pour la gloire de la vieille garde. Car c'était bien une garde ultime, que cette Waffen-ss qui n'avait plus de nationalité, et qui aurait continué de se battre pour une image d'Europe, même après la disparition d'une certaine forme d'Allemagne. Mais l'Europe allemande était aux abois et, comme dans Rome la multiplication des Légions, la profusion des Divisions SS trahissait la décadence. Je n'ai personnellement jamais su pourquoi on avait appelé f^renadicrx les engagés volontan'es des douze ou quinze dernières Divisions SS ; cela ne choquait personne en liurope, et ne pouvait que (latter particulièrcmenl les Françars. Celle tlatterie n'atteignit pas son but. J'essaye de résumer, plus loin, pourquoi la Division Charlcmagne était la plus hétérogène qu'on pût trouver dans toute la Waffen-ss\ comment rien ne lui fait pour améliorer cette situation non plus du côté allemand que du côté français. L'histoire qui va suivre s'appuie d'abord sur des notes qui ont existé ; cela n'a rien d'insolite, beaucoup de jeunes gens, au moins à cette époque-là. tenaient une espèce de journal intime. La première partie de ces notes furent perdues, avec loul mon paquetage, dans la retraite de Poméranie ; la seconde partie eut à peine le temps d'exister car si. au toul début de la captiviié en Russie, on pouvait encore disposer d'un peu de papier, tout ce qui portait des traces d'écriture lut ensuite systématiquement détruit au cours des fouilles qui .sévis.saient à chaque changement de camp. Un an plus tard, le loisir forcé des prisons françaises me permit de presque loul remettre par écrit; j'en remercie l'Administration pénitentiaire, qui auton.sail le papier, et les Camarades de détention qui m'aidèrent à reconstituer des faits précis et des dates exactes que ma seule mémoire aurait peut être trahis. Il n'y a là, au demeurant, aucune prétention à l'œuvre historique ; soldat du rang, je ne témoigne, à ras de terre, que de ce que j'ai vu, entendu, ressenti à ce niveau. J'ai cru, puis j'ai douté ; j'ai été choyé, puis j'ai eu faim et froid ; j'ai appris le métier de soldat, et puis j'ai eu peur ; j'ai 10 battu en retraite avant d'avoir pu beaucoup combattre, et la honte de la captivité a été le prix de mon inexpérience. Je ne cite presque aucun nom, cela n'est pas du mépris ; plutôt que d'inventer d'étranges pseudonymes, j'ai préféré confondre dans l'anonymat tous ceux dont je raconte l'histoire - car il y a dans les landes de Poméranie plus de tombes que je ne pourrais en énumérer, et sur toutes je ne saurais mettre un nom ; si les survivants reconnaissent la longue route que je décris, alors ils se reconnaîtront et se souviendront, car " Notre Honneur s'appelait Fidélité ". 1944, L'ANNEE SS Pendant l'été 1944, le Haut-Commandement allemand était déchiré par une sorte de querelle des Anciens et des Modernes, dont il n'est peut-être pas vain d'imaginer qu'elle précipita le cours des événements. Les Anciens, c'est à dire la Wehrmacht, c'était l'Armée Allemande, le sang, la vie et la survie de la nation allemande. C'étaient, déjà, des millions d'hommes engloutis à tous les points cardinaux de l'Europe. Mais la Wehrmarcht n'existait plus. Décapitée après l'attentat manqué du 20 juillet contre Hitler, elle était totalement évincée des grandes décisions. Elle était réputée molle, défensive, défaitiste. Elle payait le prix de l'aristocratie bien assise à l'aNenturier parvenu. Le vieux Caporal éliminait ses anciens supérieurs, pour manque d'imagination. Il est vrai que la Wehrmacht avait l'esprit plutôt défensif ; il y avait presque deux ans qu'à chaque offensive rus.se. elle demandait un raccourcissement volontaire du front. A défaut de plate-forme de nouvelles offensives, ce front raccourci eijt permis, peut-être, une paix au lieu d'une capitulation. Mais il était maintenant trop tard. Ceux des chefs de la Wehrmarcht qui, farouchement apolitiques ou résolument serviles, survivaient encore, jouaient leur fin de carrière, et même leur restant de vie. dans les grandes batailles de Pologne et de France, L'un des plus glorieux d'entre eux. un instant enfant chéri du Maître, trop glorieux d'ailleurs pour n'être pas encombrant, à peine guéri des blessures du front de Normandie chuchotait ses adieux et préparait son testament et .son poison. Ulm, 15 assombrie à l'automne sur son Danube gris, complotait sans trop le savoir encore les obsèques du Maréchal Rommel. Les Modernes, c'était la H'(///c7/-.v.v. Par là, il ne laiil pas entendre la trentaine de Divisions S,S qui se lais.iil einllcr glorieusement et inutilement de Memel à Odessa en passant par Sainte Mère Eglise, mais celle obscure cour, plus clklaiorialc que le Diclalcur, suppléanl bien sou\enl à ses indécisions, confortant ses chimères. Il y avait longlemps que Himmicr ,i\aii ménagé son vrai règne ; il avait pour pieileslal celte SS combatlanle qui, à mesure qu'elle l'élevail en tlignilc. s'enlisait dans la fange des crimes qu'il lui lallail endosser, gâchant pour la postérité l'image des plus abruptes vertus militaiies qu'on an connues depuis la Grande Armée napoléonienne. Mais enfin, la SS gouvernait l'.Mlemagne et comni.nulail l'Armée. Par une inverse nécessité, mais avec la même ctticaciic. on avait dû supprimer les boues et le salut militaire. On axait réhabilité le brodequin et. pour compenser ce qui manqu.ut en bas. on l'avait symbolisé en haut par l'obligation du salut hitlérien, A partir de là, tout ce qui entrait volontairement dans le combat était SS. et il en entrait encore tellement, que cela n'avait plus grande signification. Mais l'Europe Allemande, à cette époque, ne savait nen de tout cela. Elle savait à peine le complot du 20 |uillet, et elle croyait Rommel mort au Champ d'Honneur L'Europe Allemande croyait au coup d'arrêt sur les frontières de l'Est, croyait que le front de l'Ouest, en se 16 stabilisant, se ferait complice de ce coup d'arrêt. Elle croyait presque au renversement des alliances. A la vérité, l'Europe Allemande croyait encore en elle même. Aussi bien, passer à la Waffen-ss ça n'était pas, pour le combattant, s'assimiler à ce gigantesque complexe politico policier qui, seul désormais, menait l'Allemagne ; le combattant n'avait d'ailleurs plus les moyens d'apprécier ce poids de l'appareil policier, pas plus qu'il ne lui restait le temps de supputer les implications doctrinales, Chaque front, à sa manière, était devenu l'enfer qu'on avait infligé aux autres. Les informations réciproques du pays aux fronts ne circulaient plus guère, faute souvent d'interlocuteurs : des corps d'armées en débâcle reçoivent rarement leur courrier, des villes bombardées ne donnent pas tout de suite de leurs nouvelles. Passer à la Waffen-ss, par contre, n'était pas encore le mythe d'un meilleur équipement, d'un meilleui approvisionnement - car le miracle fut de le croire - k technique de l'élite appliquée à des millions de débris. C'était, tout d'un coup, en pleine débandade, la réédition, à une échelle monstrueuse, de ce que des années de préparation calme et laborieuse n'avaient pu appliquer à une minorité. Dans cette vaste réforme, qui était l'avant-dernière étape de la participation totale de l'Allemagne à la guerre, les volontaires étrangers venaient en vedette. Il y eut en tout M Divisions SS : à peine la moitié existait au moment de l'invasion de la Russie, Sur ces 38 Divisions, 16 n'étaient allemandes m de nationalité, ni d'ethnie. Parmi elles, la 2'^"' Nordland (Scandinavie) remontait à 1943 et faisait 17 figure de vétéran. Venaient ensuite la 15^"" Lettland (Lettonie) et la 20'"'" Estland (Estonie). On trouve en 28'"''' la Wallonu', mais sa position numéruiue n'a pas de signification chronologique, car il y a, à son origine, un Bataillon d'as.saut mené par Degrelle en personne sur le front d'Ukraine en 1943. Enfin, la 33'"'' Charlemaf^ne au moment de sa création, en novembre 1944 a, elle aussi, un passé militaire, à la fois sur le front de Russie Blanche, et sur le front des Carpates. En cet automne 1944, oii tout se prépare en vue du dernier affrontement, chacun compte ses forces. Il est notoire que toutes les Unités Etrangères oni vu leurs effectifs s'augmenter d'une quantité non négligeable de volontaires de la dernière heure, soit par sursaut de conviction devant l'avance menaçante des armées ennemies, et singulièrement de l'armée russe, soit tout simplement par l'afflux de jeunes gens qui venaient tout luste, par leur âge, d'acquérir le droit de participer aux ultimes festivités. 11 est hors de doute aussi que les autorités allemandes leur ont impitoyablement réaffecté tout ce qui, dans les multiples embranchements de la machine de guerre allemande, s'agitait mollement dans des rouages périmés tels que l'organisation Todt. le NSKK - voire la Kiief>smaruH'. où le nombre des bérets était à cette époque sans rapport avec celui des unités en état de flottaison, et la proportion des étrangers et la variété des nationalités non moins surprenante. Mais il ne s'agis.sait là que d'ajouter des éléments disponibles à des corps déjà fortement constitués. 18 La Nordland regroupait à peu près tous les Scandinaves séduits par l'ambition allemande, la Lettland et VEstland concrétisaient la haine atavique du Russe, et la glorieuse Wallonie avait pour principaux soucis doctrinaux l'éviction des Flamands, en tant que minorité pensante, et l'annexion des départements français qu'elle offrirait à une Belgique rénovée par la victoire allemande. Degrelle, chef du parti rexiste belge, et devenu Commandeur de la Wallonie en remplacement d'un autre Commandeur tué à Teherkassy en 1943, traînait en effet dans ses bagages, à côté d'un solide réalisme politique, un certain nombre de vues de l'esprit, parmi lesquelles figurait la reconstitution des Etats de Charles le Téméraire, ce qui lui avait valu le surnom de " Modeste 1" de Bourgogne ". Les Allemands, de même qu'ils avaient exploité les rivalités entre Flamands et Wallons, devaient tenir soigneusement la Bourgogne au chaud, pour la glisser, le moment venu, entre Wallonie et Charlemagne - entre Bruxelles et Paris... Du côté de la Charlemagne, les choses n'étaient pas si simples. L'apport le plus important en effectifs devait lui venir de la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme, créée en 1941. Au repos à Greifenberg, en Poméranie, depuis le mois d'aoiit 1944, elle avait subi, avec le Corps d'Armée Centre, la longue retraite qui avait ramené le front allemand de Minsk à la frontière polonaise. Cela était accidentel. Après l'hiver 1941, dans les derniers efforts allemands pour Moscou, la LVF avait cessé d'être une unité de première ligne ; elle était cantonnée dans des opérations de protection contre les Partisans. Le 19 retraite de Minsk était sa première participation à un grand mouvement frontal, et cette participation n'était duc qu'à la rapidité de l'avance russe, qui avait bouleversée la hiérarchie des lignes de défense. La LVF, c'était le prestige ; c'était aussi le désordre. Le prestige, parce que ses premiers engagés, tout de mcnic. ça ne datait pas d'hiei-, et qu'ils avaient acquis de l'cxpcricnce ; mais, même si on n'osait pas le leur dire, ils avaient vieilli sans gloire, et leur expérience était dépassée. Le désordre, parce que cette légion-là, c'était la légion étrangère, moins la discipline. Il y avait un peu de tout dans la LVF. Il y avait des soldais de métier, des aventuriers, des curieux, un peu de vovous comme dans toute légion de ce genre. Mais il n'v a\.iit pas de lâches, et beaucoup étaient des patriotes. Lntendons par iii ce que les allemands n'ont Jamais compris, et qui devait peser lourd dans l'organisation de la Brigade Charlemagne : c'est c|uc les gens de la LVF, traînant leurs mrsères des faubourgs de Moscou aux pièges de la Bérésina. entendaient le fane en tant que Français. Une des premières déceptions à la LVF fut de ne p.i^ pouvoir inonter au Iront avec l'uniforme français. Il saute aux yeux, connaissant les règles internationales, ou le peu qu'on en respectait encore à cette époque, que l'exhibition d'un uniforme kaki desanl Moscou n'était pas imaginable, mais les premiers volontaires de la L\'F ne pardonnèrent ïamais celte première compromission, ils ne la pardonnèrent m à l'Alleniagne, m a Vichy d'ailleurs. 11^ se foutaient pas tnal de l'Allemagne, qui le leur rendait bien. Les Allemands, en effet, ne pou\aient pas apprécier ce ramassis de gars tellement xolontaiics que chacun aurait bien mené sa propre guerre selon sa nieiliode personnelle. Il n'a\ail 20 jamais semblé aux Allemands qu'une troupe armée puisse être autre ehose qu'un rassemblement d'individus complètement déshumanisés, amenés par une savante formation à l'état de robots. L'idéal de l'instruction militaire restait la méthode des S,S : elle semblait d'ailleurs avoir fait ses preuves, et on approcha de la perfection chez l'adversaire, avec les Marines américains et, plus tard, les Paras français. Dans la LVF, il y avait des gens qui avaient appris à se débrouiller tragiquement seuls dans la débâcle française de 1940 et qui sentaient revenir la même chose ; alors ils resteraient fidèles à leur engagement, mais aussi à leur indiscipline, mieux préparés que personne au chacun pour soi du désastre final. Le bataillon SS français, créé en 1943, semblait aux Allemands, par comparai.son. une aristocratie de la guerre. Ils avaient réussi à le façonner au modèle du guerrier éternel ; ce bataillon était évidemment un frère jumeau de tous les bataillons de choc européens créés à la même époque ; on assista d'ailleurs à un méritoire effort de propagande, déployé par Degrelle à Paris, pour convaincre du bien-fondé de la cause les jeunes Français hésitants ; bien peu de gens, à ce moment, savaient qu'un morceau de frontière empêcherait de toute façon la fraternité des deux bataillons. A la création de la LVF et du bataillon SS, on avait trouvé des parrains d'un comportement douteux. On avait assisté à de sordides intrigues entre Doriol, Déat. Deloncle et quelques autres, se fabriquant entre eux. de façon très Horentine. d'ob.scurs attentats terroristes afin qu'il n'en reste qu'un seul pour promouvoir auprès des Allemands la glorieuse idée de la LVF. Tous survécurent à cette naissance laborieuse, mais Doriot, tout de même, domina le peloton braillard par une certaine honnêteté et un certain courage, qui lui tirent prendre l'uniforme dans les premiers. Sur les deux batadlons péniblement constitués, il y en avait bien la valeur d'un en militants du Parti Populaire Français de Doriot ; que l'un au galvanisé les autres, que ceux-ci aient pous.sé celui-là, cela faisait en tout cas à Doriot la majorité politique absolue. Au reste, les neiges moscovites de l'hiver offrirent, après trois mois à peine d'instruction militaire, d'autres sujets de palabres. Si Darnand était resté à l'écart de ces grenouillages, c'est sans doute qu'il pensait déjà à plus, à mieux, Darnand pensait à la Milice et. toujours exlrémiste, n'envisageait une unité combattante française que dans le cadre européen de la Waffen-ss. •Vraisemblablement, cette idée lui avait été discrètement inspirée par des émissaires proches de Himmier et. apparemment, elle le séduisit rapidement. La Milice naquit en janvier 194.1. La Brigade SS enregistra ses premiers engagements en octobre 1943, 11 n'y eut pas une foule d'engagements, mais le gros bataillon qu'on put mettre en ligne assez rapidement, notamment sur le front d'Ukraine, était de bonne qualité. Parmi les preiTiiers engagés, il y avait un homme pour qui se préparait l'insolite honneur de défendre, en 1945, la Chancellerie de Berlin, à la tête du petit groupe de rescapés de la Légion Charlemagne. 22 Nées, en apparence, d'une seule volonté et vouées à un but unique : valoriser la France aux yeux de l'Allemagne, et lui servir de caution dans l'établissement de la Paix Allemande, Milice Française et SS Française devinrent immédiatement aussi dissemblables et étrangères l'une de l'autre que pouvaient l'être une force de police française et une Unité de l'Armée allemande. Bien que beaucoup d'engagés SS aient d'abord été Miliciens, l'éloignement, la formation militaire et surtout la rigueur du front rus.se en avaient fait des hommes différents ; ils croyaient encore que la victoire de l'Allemagne était possible ; ils pensaient que c'était préférable à une victoire russe, ils espéraient que la tutelle allemande serait douce à la France, à cause d'eux ; mais il espéraient qu'il y aurait en France de profonds changements ; ils pensaient être en droit et en mesure de décider et d'appliquer ces changements, et surtout, ils croyaient de plus en plus que ces changements devraient commencer à Vichy... Ces deux formations si disparates, LVF et SS allaient donc fusionner en cet automne 1944. On pouvait craindre que leurs particularismes en fassent un tout difficile à commander. On devait redouter que les relents politiques, répercutés à tous les niveaux de la hiérarchie, en fassent une unité peu fiable dans l'âpreté croissante des combats. Pourtant, il y avait pire encore, du strict point de vue militaire. Le pire, c'était l'arrivée de la Milice. La Milice, organisation politique, avait sa formation de combat : la Franc-Garde. 23 Dans la Franc-Garde, qui était ofilcicllement armée, mais ne le fut jamais tout à fait, on acquérait des rudiments niihlancs. L'encadrement, selon les régions, y était quelquefois fort hm. La Franc-Garde avait fini par se prendre pour la Milice. \':{ elle commençait à ne pas aimer du tout la Milice dont elle était issue. D'autant que la Franc-Garde avait ses propres prohicines moraux : celle de la Zone Sud n'appréciait pas beaucoup celle de la Zone Nord, tard venue, n'ayant " rien fait ". et considérée comme hautement germanophile. Ce manque d'estime n'était pas spécialement réciproque, mais la Franc-Garde de Zone Nord, eriectivement peu structurée, sauf à Paris, fai.sait des complexes au récit des opérations de Savoie, du Dauphiné. et du Limousin menées par sa brillante cousine du sud; au reste, faute d'informations préci.ses et de récits objectifs, le bruit de ces batailles bénéficiait d'appréciations allant du prestige des hauts laits d'armes au ridicule des gasconnades. Il faudrait attendre le grand repli pour sasuir que la xeriié avait une place, plus ou moins honorable selon les cas, entre les deux,,, La Milice était tantôt très âgée, tantôt tics jeune ; mais sa mentalité générale était dans la bonne vie qu'en plein drame mondial un peu d'autorité et un peu de brutalité pou\aienl encore procurer. C'était ii peu près le même ramassis (|ue les gens de la LVF, mais il leur manquait la considération du combat, le pardon accordé au courage. Il y avait pas mal de rigolos qui se prenaient pour de grands détectives ; un peu plus, ou un peu moins de voyous qui avaient provisoirement ba.sculé du côté des Ilics, et encore plus de gens effrayés par leur propre engagement, prêts à crier : " Nous 24 n'avons pas voulu cela ! Et, pour certains, déjà engagés dans les négociations du double jeu. Beaucoup de miliciens de la première heure, ceux du premier élan vers Darnand, avaient déjà payé de leur vie, dès que les maquis avaient été en mesure de mener à bonne fin des attentats dans n'importe quelle condition. Naturellement, cela ne se chiffrait que par dizaines d'hommes, mais c'étaient des hommes de qualité, d'expérience et d'ordre ; ayant perdu cette qualité, et tracassée par le problème des effectifs qui se refusaient à grossir à la mesure de ses ambitions, la Milice recruta n'importe qui, et c'est peu dire... On ne peut pas décrire dans le détail tout ce qui, sous le signe de la Milice, se mit à fuir devant les armées alliées et devant les maquis, tout au long de l'été 1944. La Franc-Garde constituant naturellement l'ossature défensive, on forma généralement des convois où il fallut prendre en charge tout ce qui pouvait avoir touché au Gamma, et quand on eut chargé des miliciens avec leurs nauséabonds souvenirs de " perquisitions ", on s'aperçut que, par crainte des représailles, il fallait emmener leurs familles, du grand-père au nouveau-né. Un chiffre sérieux fait état de 6000 miliciens et 4000 parents. Il faudra longtemps pour apprendre qu'entre-temps, le 20 août, à "Vichy, les Allemands ont emmené de force le Maréchal Pétai n. 25 Nancy fut un des points de regroupement des Milices Régionales. Darnand y arriva le 18 aoijl. Déat était avec son RNP, le PPF sans Doriot, était là aussi. Belfort fut un autre point de ralliement important, où durent fatalement se rencontrer Darnand et Laval, à la recherche triin Gouvernement de rechange. Belfort lut ainsi, pendant quelques jours, presque la capitale de la France, car pendant ce temps-là. on ne savait rien du Maréchal Pétain. A Nancy, rue Saint Jean, au siège de la Milice, on entendait beaucoup d'informations, et peu de vérités. Tout n'allait pas pour le mieux, car le moral était bas dans les " Régions " repliées. La quasi disparition de Darnand, le 21 ou le 22 août lit de Nancy un foyer de mécontentement que l'avance alliée calma de force : le 25 août, il fallait évacuer Nancy ; on ne sait pas combien de Miliciens désertèrent ce jour-là. Contrairement à la \ersion officielle, tout ce qui était ;i Nancy ne fut pas évacué sur Belfort. Entre autres, la franc Garde de Nancy prit la route des Vosges ; les itinéraires, par Lunéville et Saint-Dié. furent laborieusement tâtés ; on savait le maquis vosgien fortement constitué, mais il ne sembla pas que l'on souhaitât l'affronlemenl et. pratiquement, il n'y en eut pas. La route, néanmoins, .se faisait lentement, comme à regret ; il .se passait quelque chose d'irréversible et si, dans le calme des nuits, se rapprochait le bruit du front, derrière son dos. là haut au col de Saint Marie était la Irontière, et la descente sur Sélestat, dans quelques jours, allait faire des miliciens des émigrés. Pour ceux qui étaient toujours là, le choix ne faisait plus de doute, mais il donnait à penser... Pour un milicien idéaliste, plus rien ne tenait : il avait eu une idée d'une certaine France, mats, dans les bras des armées 26 alliées, on voyait bien que eette Franee là n'avait jamais existé. Il avait fait une idole du Maréchal, mais, entre les mains des Allemands, le Maréchal avait complètement disparu . Il avait cru en un Chef, jusque-là prodigue de son prestige, de ses encouragements et de ses directives pour vingt ans, mais Darnand, empêtré dans ses intrigues, et surtout dans celles des autres, se taisait obstinément. Certains sentaient, d'ailleurs, que ce qu'il aurait pu dire - ce qu'il allait dire un peu plus tard était effrayant et tragique. Pour se remonter le moral, il ne restait plus que la sinistre hypocrisie, le navrant mensonge à soi-même, de se dire qu'on resterait entre Français de bonne qualité. Pour le restant de tourbe milieienne que les embûches du repli et les agitations de Nancy n'avaient pas semé en route, la situation morale était paradoxalement bien pire. Trop timorés pour déserter, trop peu motivés pour désirer combattre, ils survivaient du souvenir de leurs " exploits ", et se demandaient si l'Allemagne les nourrirait pour rien. Certains avaient des antennes du côté des polices parallèles allemandes. C'était le commencement d'un long néant, asphyxie entre la menace de la Justice Française et le mépris de la machine de guerre allemande. Dans les premiers jours de septembre, toute la Milice est passée en Alsace ; Nancy est arrivé à Colmar ; Belfort évacue sur Mulhouse. Le moral est médiocre mais, si les cantonnements de Mulhouse restent anarchiques, Colmar semble reprendre de la discipline. On assiste même à des séances d'instruction militaire, à des marches et des exercices sur le terrain ; l'aviation alliée se charge de donner un aspect vrai à cette petite guerre ; les chasseurs américains tiennent les 27 routes dans leur collimateur en permanence et plongent sur Kuit ce qui bouge, fût-ce un camion civil, voire un cycliste. Darnand ayant décidé un regroupement total de sa Milice, les Allemands lui octroient un vaste emplacement au cd'ur des Vosges ; c'est le camp du Struthof Personne ne connaît le camp du .Struthof ; les camps de concentration sont encore, pour tous, dans la brume des légendes forgées par la propagande alliée. Celui-ci est réel. L'aspect en est sinistre ; ça n'est dcjii pas aimable qu'on affecte à l'hébergement d'alliés de i'.AIIemagne cet horrible ensemble de barbelés et de miradors ; le comble est de constater qu'il est encore partiellement occupe par des détenus. Mais on ne peut pas discuter là-dessus ; au.x questions, qui n'ont pas manqué, la réponse officielle allemande est qu'il s'agit de prisonniers de droit commun ; et la surveillance ne permet pas d'aller demander la \énte aux intéressés. Vers le 12 .septembre, le regroupement de hi .Milice est terminé. On croit savoir que les familles des miliciens sont de|à en Allemagne. C'est, sur le moment, un grand soulagement moral, Darnand vient au Struthof et, à grands coups de gueule, y rétablit la discipline ; il en était grand temps : uniformes débraillés, armes inutilisables a force de crasse, galons de fantaisie éclos au long du repli, tout y passe, et tout rentre dans l'ordre. Darnand avait aussi quelque cho.se à annoncer : c'était le départ pour l'Allemagne. 11 ne fut pas accueilli d'enthousiasme, mais une impérieuse nécessité faisait loi ; tous ceux qui étaient 28 arrivés jusque-là devaient continuer jusqu'au bout. Pour quelques-uns, le bout, il est vrai, c'était, après une attente de quelques semaines, le retour triomphal sur les pas de la contre offensive allemande qui se préparait, disait-on... Le 21 .septembre, la Milice quitte le Struthof avec les allures d'une infanterie convenable : pas cadencé et chants de marche, jusqu'à la gare de Schirmack. Bien que le temps fût toujours resplendissant, le convoi n'avait pas été inquiété par l'aviation et, franchi le Rhin non sans un serrement de cœur, la traversée de la Forêt Noire avait été un enchantement propre à faire oublier la guerre et l'avenir. On ne s'était guère préoccupé de faire connaître la destination du convoi, mais n'importe quel milicien est capable de lire un panneau sur un quai de gare, quand on lui dit de descendre du train. Il .se trouva que, le 22 septembre 1944. des miliciens descendirent d'un train et lurent un panneau : Ulm am-Donau. Ulm ne semblait pas plus affectée par la guerre en cours que s"il s'était agi de la bataille livrée 139 ans plus tôt par Napoléon 1" Epanouie autour de sa très belle cathédrale gothique, elle regardait fièrement, du haut de son rempart restauré, par-delà les faubourgs de l'Insel, les vastes parcs de camions neufs sortis des ateliers de Neu-Ulm, et sur lesquels les filets de camouflage faisaient comme de verts pâturages. Des esprits chagrins disaient que tout n'allait pas pour le mieux dans cette cohabitation d'une population heureuse et d'une émigration sourcilleuse. Peut-être, en effet, le Wurtemberg était-il moins apte que le Bade à saisir la fronde et la nonchalance françaises. 29 Pour la Milice, en tout cas, ça n'allait pas plus mal, l'encasernement à Ulm marquait une troisième étape dans l'épuration des effectifs. Outre que Darnand poursuivait l'effort di.scipimairc commencé en Alsace, et qu'après des dégradations il prononçait des exclusions, les plus corrompus qui, nous l'avons vu, avaient souvent des relations avec l'Abwehr ou le SD, rejoignaient ouvertement ces formations ; il était seulement dommage qu'ils aient été d'abord miliciens. Ainsi régénérée, la Milice était prête pour la Waffen-ss ; elle ne le savait pas encore, mais c'était une question de jours. Dans tout ce remue-ménage, il y avait des gens qui n'avaient pas le choix : c'étaient les familles de Miliciens qui avaient suivi le repli en Allemagne. Leur nombre, nous l'avons vu, était estimé à 4000 personnes, qui étaient regroupées au camp de Siessen. en octobre 1944. La plupart étaient absolument étrangères aux activités de leurs parents miliciens : il y avait des parents âgés et, surtout, des épou.ses avec leurs enfants. Sur le moment, la dureté des représailles de la Résistance était si évidente dans les imaginations, que le repli total des familles s'imposait comme une nécessité. Cet exode familial avait été plus marqué chez les Miliciens de l'appareil politique que chez les Francs-Gardes, Les politiques, en effet, militaient dans leur milieu originel, 011 ils avaient leur foyer et leurs occupations professionnelles. Ils étaient donc catalogués et répertoriés dans la meilleure tradition de la province cancanière ; une fois les vrais Miliciens 30 partis, on découvrit encore des Miliciens par déduction, pour lesquels une justice sommaire fut expéditive. On trouva, et prouva de ces erreurs... dix ans plus tard. Même les Miliciens déviés, qui mouchardaient pour les polices allemandes et que leurs " Missions " amenaient à " travailler " en dehors de leur lieu de résidence, étaient rapidement connus, car ils ne détestaient pas la publicité, et leur réputation se transmettait lentement, mais sûrement, de la plus haute préfecture à la plus petite bourgade. D'ailleurs, étant les représentants d'un futur âge d'or, ils avaient parfois, dans leur village, des uniformes et des comportements surprenants... Les Francs-Gardes, par contre, souvent encasernés loin de chez eux, ne souhaitaient nullement la publicité ; ils méprisaient déjà pas mal les Politiques et ne se souciaient pas de tomber dans leurs travers de matamores. Beaucoup se mettaient en civil et prenaient mille précautions pour aller voir leur famille, et certains n'y allèrent plus du tout, à partir du 6 juin 1944 et jusqu'au départ pour l'Allemagne. On ne peut pas savoir si les représailles de la Résistance auraient fait plus de victimes que la mortalité naturelle au camp de Siessen... Car Siessen n'était pas une villégiature. Ce fut un lourd grief des Miliciens, qui n'en manquaient déjà pas. Il n'est cependant pas permis d'y voir une intention délibérée des Allemands. L'Allemagne, en octobre 1944, était déjà saisie d'un vaste frisson d'évacuation de ses zones frontalières. Les colons transplantés aux marches de l'Est n'avaient pas attendu qu'un ordre concerté ait planifié leur repli : l'extrême rapidité de l'offensive russe de l'été les avait jetés sur les routes de l'ouest, et ils tenaient pour plus sûr de franchir l'Oder que d'attendre derrière l'ancienne frontière polonaise. A l'ouest, la situation 31 restait calme du fait que les américains n'inspiraient pas la terreur que les russes soufflaient devant eux ; il v a\aii néanmoins des évacuations systéinaliques de populations improductives, de sorte que des fractions de villes périphériques se retrouvaient dans les campagnes du centre du pays ; il y avait en outre, depuis longtemps, des camps d'évacuation des enfants de Berlin et de quelques autres \illes. En tout cela faisait des camps, quelquefois préconçus, souvent improvisés ; la tniscre .se met d'emblée sur les gens qui ont quitté leur foyer, et la maladie les suit. La sé\enie du rationnement, la difficulté croissante d'acheminer ce qui était attribué, la dureté naturelle des .Allemands pour ce qui est improductif, aggravaient cette détresse des foules apatrides. L'Allemagne, qui était déjà une vaste ca.serne, supportait mal de dégénérer en un vaste camp. Les rigueurs de l'hiver 1944-1945 allaient faire le reste. Sies.sen, là-dedans, n'était qu'un très petit fragment d'une vaste mi.sère... Un mois après l'arrivée à Ulm. et après avoir entre-temps assisté, de près ou de loin, aux obsèques nationales du Maréchal Rommel - et ne sachant toujours pas comment il était mort, naturellement - la Milice apprit de Darnand son a\enir. Le discours fut assez confus; d'une part, on en\isageail l'enrôlement à la Waffen-ss de " tous les Miliciens \alides " ; d'autre part, on Jurait de " n'accepter que des volontaires ". ce qui, à coup •'^ûr. n'eût pas fait la même addition. La seule chose claire était confirmation de la garantie de ne pas être engagé sur le Front de l'Ouest ; cette garantie avait, en son temps, été donnée lors de la création de la LVF, puis du Bataillon 32 d'Assaut, il n'était de toute façon pas possible de revenir dessus sauf, pour les Allemands, à envisager l'internement pur et simple de toutes les formations françaises concernées. D'aucuns prétendirent qu'on avait aussi parlé de la couleur de l'uniforme ; cela avait fait une querelle après la fondation de la LVF, et peut-être y avait-il là une réminiscence, mais à Ulm, il ne fut quesdon que d'une unité française, à commandement français, " intégrée à la "Walfén-ss ". Il est à peu près certain, pour des oreilles qui, à l'époque, étaient jeunes et, de surcroît, aux aguets, que Darnand ne dit pas un mot de l'uniforme ; s'agissant de la Waffen-ss, la forme et la couleur allaient de soi, mais on n'avait pas encore fini de débattre de ces pitoyables illusions... Il n'y avait d'ailleurs pas besoin de soulever la question d'uniforme pour sentir le malaise et le mécontentement des Miliciens. Paradoxalement, les Miliciens " politiques " étaient ravis de ce pas en avant dans la Collaboration, mais n'iraient pas beaucoup à la Waffen-ss ; les Francs-Gardes, par contre, iraient presque tous, mais n'en étaient pas ravis du tout. Si, pour quelques-uns, généralement les plus jeunes, l'enrôlement dans la Waffen-ss "allait de soi", constituait comme un aboutissement logique de ce qui s'était dit et fait ju.sque-là, la majorité pensait que Darnand et les Allemands avaient triché ; la guerre ne leur faisait pas peur, mais ils avaient rêvé d'autres combats ; ils étaient encore dans leur rêve et la sordide réalité les abattait de plein fouet. Darnand lança alors une vaste cainpagne de propagande, espérant même recruter chez les travailleurs du STO, puis finalement fit exercer les plus fortes pressions sur ses propres troupes, allant ju.squ'à la menace et décrétant Fincorporation de 33 tous les Francs-Gardes, ce qui lui donnait environ 4000 hommes. Les critères des médecins SS ramenèrent cet eneclit'à 2500 hommes. Dans cette émulation des choix et des réticences, la Milice offrait, en plus de sa Franc-Garde, le plus précieux de son avenir et le plus éloquent de .son sacrifice. Son Avant-Garde, jalou.sement cultivée en France, comme en couveuse, pour un meilleur avenir ; son Avant-Garde presque tout entière s'en allait, du haut de ses seize à dix-sept ans, endosser, avec beaucoup moins de complexes que son aînée, l'uni forme et la foi de la Waffen-ss. Les 5 et 6 novembre, les 2500 hommes " sélectionnés " de la Milice embarquèrent pour le camp de Wildlleckcn, dans le massif de la Rhon. Le massif de la Rhon, pour des touristes, bénéficiait du prestige de la Was.serkuppe qui, avant-guerre, avait ete un haut lieu du vol à voile ; il avait par contre, pour des militaires, le défaut de .se trouver dans les confins nord-est du Land de Hesse, lequel ne passait pas pour un des plus souriants de la Fédération Germanique, Au demeurant, la Hesse était une de ces provinces, comparables en cela à la Haute-Auvergne ou à la Bas.se Lorraine, oir m guerre ni paix ne semblent devoir changer grand-chose à la dureté des temps; et, i\ l'intérieur de cette froideur, Wildfiecken, conçu bien avant-guerre, et affecté alors aux •' Jeunesses Hitlériennes " avec, sans doute, toutes les arrière-pensées des enfants qui grandissent. Wildtlecken était fait pour la soldatesque, et le vide s'était figé autour de lui. 34 SACRE CHARLEMAGNE Wildflecken était un camp moderne, bien conçu, bien organisé, très propre, bien que les premiers entrés dans les blocs aient juré y renifler la crasse laissée par " ces cochons de Wallons " ; les rescapés de Degrelle, rentrant d'Ukraine, avaient en effet séjourné à Wildflecken... en mars 1944. Avec l'arrivée de la Milice, la Brigade Charlemagne prenait sa forme, au moins du point de vue de l'effectif ; la LVF et la SS étaient déjà là ; au premier contact, chacun semblait tout à fait étranger, et même un peu hostile à l'autre ; les uniformes miliciens attiraient les railleries des SS, dont la germanisation superficielle mais provocante choquait en retour les Miliciens. Le véritable signe de l'incorporation à la Waffen-ss, surtout trois mois après l'Attentat, c'était la prestation de Serment ; cela fit rebondir les scrupules et les rancœurs. La formule, en effet, voulait qu'on y obéisse jusqu'à la mort à Adolf Hitler et, si à la rigueur la mort pouvait aller de soi pour des soldats, Hitler n'avait pas fait l'unanimité. Il paraît qu'on avait trouvé une formule de compromis qui ne fut intelligible qu'aux premiers rangs quand, le 12 novembre, se déroula cette cérémonie, précédée d'une messe célébrée par Monseigneur Mayol de Lupé, Aumônier de la Cavalerie Françai.se, puis de la LVF et, tout naturellement, aumônier de la nouvelle Brigade. Le serment lui-même fut une grincheuse formalité ; au dernier moment, quelques Miliciens l'avaient refusé et avaient été mis aux arrêts, Darnand, qui assistait à la cérémonie, quittait le camp aussitôt après, ayant vu la Brigade une seule fois, et ses Miliciens pour la dernière fois. 37 Dès lors était formée une Brigade à deux régiments ; les Miliciens, qui gardaient provisoirement l'uniforme avec lequel ils avaient quitté la France, avaient entre temps reçu des armes allemandes et commencé leur entraînement Les commandements et le inaniement d'armes se faisaient à l'allemande, tout était à réapprendre ; les noms de grades, ultra germanisés en réaction de ceux de la Whermacht, étaient à eux seuls un véritable casse-tête, même pour ceux qui possédaient des rudiments de la langue. la Le commandement allemand avait donné son agrément à la nomination de Puaud, Colonel commandant la LVF et péniblement devenu entre temps Général, comme commandant de Brigade, flanqué d'un "Général Inspecteur", Kruckenberg, On a beaucoup dit que la médiocrité de Puaud avait fait de Kruckenberg le véritable commandant de la Brigade ; ce tjui est certain, c'est que Kruckenberg éprouvait pour les Français en général une solide aversion, que jusqu'à la fin il ne ménagea pas son mépris à ces Français-là en particulier, et que, dans ces conditions, la Brigade était déjà à moitié désarmée Le Général-Inspecteur avait pour adioint le Colonel Zimmermann, fortement francophile en dehors des heures de service ; pour ce qui était du service lui-même, Zimmermann, responsable de l'instruction, était bien placé pour connaître les faiblesses de la Brigade et il ne pouvait être conciliant au-delà des exigences de sa tâche, Puaud, ancien officier de la Légion Ltrangère, et qui avait commandé la LVF dans l'esprit de la guerre du Rif, n'avait pas évolué au-delà de la mystique des patrouilles héroïques ; l'improvisation restait sa méthode préférée. Adoré par .ses 38 "Anciens" de la LVF, il était d'un grand courage personnel, mais il était incapable d'insuffler ce courage à une unité fortement malmenée dans une guerre moderne qu'il n'avait pas su lui apprendre, l'ignorant lui-même. Puaud était à peu près tout ce que Kruckenberg, au double titre d'Allemand et de SS, ne pouvait supporter. Tout comme Kruckenberg était insupportable à Puaud, à cause de sa rigidité, de son sens administratif pointilleux, de son orgueil de caste. Enfm, si pendant l'engagement de la Brigade Charlemagne sur le front de l'est, Puaud fut officiellement écarté de son commandement les premiers jours de mars 1945 au profit de Kruckenberg, il y eut sans doute une raison plus impérieuse que l'incapacité de l'un et l'hostilité de l'autre ; la Brigade, déjà à moitié étripée, n'en devenait pas moins une Division ; rattachée au groupe d'armées de la Vistule, ce qui était un doux euphémisme géographique, elle était de ce fait sous le commandement direct du Reichsfuhrer SS Himmier Dans ces conditions, seul Kruckenberg pouvait encore garantir l'efficacité de la Charlemagne... D'autres erreurs, dont on se demande si elles étaient involontaires, présidaient au dosage des origines militaires ou politiques dans les deux régiments. La logique commandait impérieusement que les Miliciens, totalement inexpérimentés dans la guerre, fussent littéralement éparpillés à tous les échelons de toutes les Unités, parmi les " Anciens " SS et LVF. En réalité, on aboutissait à un régiment " fort ", le 57"™ oiî se retrouvaient pratiquement tous les anciens de la SS et de la LVF, et un régiment " faible ", le 58'"", presque uniquement compo.sé de Miliciens. 39 Tout de suite, le 57*^'™ Régiment s'était distingué par sa raideur au goût germanique ; les commandements y claquaient plus sec, les crosses y étaient plus sonores sous la paume, l'exercice s'y taisait avec plus de vigueur. Le 58™' Régiment, pendant longtemps, allait con,ser\cr ses commandements et ses maniruvres à la française, et un coude réticent au salut hitlérien. Son allure de Canard boiteux était encore accentuée par la disparité des unih)rmcs. Paradoxalement, la Milice, qui comptait dans ses rangs une forte proportion d'officiers, avait été amenée à fournir une part importante de l'encadrement ; c'est ainsi notamiuenl que. par le jeu des équivalences de grade admis par les Allemands, le Chef d'Etat Major et les commandants des deux régiments étaient Miliciens. Cela faisait la consolation du 58''""' Régiment, et la fureur du 57'""' ; cela faisait surtout le malheur de la Brigade, sous forme de cabales et d'agitations qui risquaient bien de la cantonner dans une médiocrité redoutable. Tels chefs, tels hommes... sauf des cas individuels, asse?. rares, il n'y avait aucune camaraderie entre les deux Régiments et il était presque exclu que l'on aille en visite che/. "les autres ", On restait entre soi. C'est à dire qu'au 57™'', on forçait de plus en plus sur le style néo-prussien ; les plus anodines considérations même hors service faisaient semblant de s'échanger en langue allemande ce qui, d'ailleurs, supposait de la part des plus doués un effort pédagogique méritoire ; pour plus de sûreté toutefois, les rares Miliciens égarés là-dedans venaient au 58™' faire traduire les rares lettres reçues d'Ulm ou de Sigmaringen, Au 58'"" on se chicanait sur les photos des anciens Chefs ; à tour de rôle Darnand, Doriot, Déat, Bucard, disparaissaient 4(J mystérieusement ou brutalement des murs où les avaient épingle la piété des émigrés. Pendant des semaines, les récits enflammés de ceux qui avaient " fait " le Vercors, avaient bercé l'imagination de ceux qui n'étaient jamais partis en opérations ; mais devant l'ampleur de la science militaire qui restait à acquérir, les bleus devenaient sceptiques à ces récits ; que tant de hauts faits d'armes n'aient pu empêcher le repli en Allemagne, cela finissait par sentir la tartarinade. L'unanimité se refaisait un peu contre la neige et le froid, au cours des longues journées d'exercice en dehors du camp. On ne savait trop s'il s'agissait d'un hiver particulièrement rigoureux, ou si l'on était mal aguerri ; en tout cas, la nourriture était fort pauvre en calories, ce qui était une tradition bien établie pour des troupes à l'instruction ; à peine l'Intendance, qui était allemande, aggravait-elle peut-être la situation. Les uniformes neufs arrivés en décembre étaient une piètre consolation ; on manquait généralement de lainages et, par surcroît de disgrâce, on avait reçu d'informes capotes de l'armée italienne, d'une coupe hideuse et à travers lesquelles passaient tous les vents de la montagne. On décida d'essayer de ne pas les porter : l'amour-propre y aida... Comme on avait longtemps hésité pour le baptême de la Brigade, entre Jeanne d'Arc et Charlemagne, l'Intendance allemande fut prise de court, et ne put jamais fournir les insignes avant le départ pour le front ; les cols de tunique SS, en effet, portaient aux pointes des Spiegel de velours noir, dont le gauche recevait les insignes de grade, et le droit, pour les unités allemandes, le double S runique ; pour les unités 41 étrangères, l'insigne propre à chacune. A part ceux des anciens du Bataillon d'Assaut qui avaient conservé leur Spiegel SS. tous les autres restèrent avec le col vierge de tout symbole ; seul l'écusson national au bras identifiait la Brigade française. De même, hormis pour quelques pseudo-fanatiques, il n'était pas question de têtes de mort sur les casquettes ; celles de la Brigade étaient simplement timbrées à l'aigle hitlérien. Tous ces petits détails manquants étaient puérilement perçus par les nouveaux volontaires : I'.AIIemagne avait pris si grand soin du cérémonial wagnérien propre à la Waffen-ss. que la moindre défaillance dans l'orchestration semblait une volonté de rabaissement. Hélas, on s'apercevrait bientôt que le rabais .sévissait autant sur l'essentiel que sur le superficiel, et que les armes étaient issi rares que les insignes... Pour le moment, on n'avait, encore et toujours, que faim et froid ; les deux se multipliant réciproquement donnaient parfois envie de se coucher là où on était, dans la neige, et d'y dormir ; les voix des adjudants, dans ces moment-là, semblaient insupportables et, en même temps, estompées comme en une langue inconnue. C'était à crier, le matin, de savoir répéter le jour précédent ; sa même route verglacée, ses mêmes landes enneigées au genou, ses mêmes pieds gourds, ses mêmes onglées. Mais pour sortir de cette monotonie, il y avait, bien sijr, quelques pedts raffinements de la vie du soldat comme, dans la nuit, les tours de garde en plein vent, dans l'attente des parachutistes dont on parlait beaucoup depuis Arnhem ; ou encore, après quatre heures au champ de tir, le ramassage systématique des douilles usagées, douillettement éjectées dans la neige gelée. 42 Peu de nouvelles de l'extérieur, peu d'informations plausibles ; le bruit de l'offensive des Ardennes s'étouffa comme un songe ; il était parvenu au camp si tard, qu'il était devenu sans objet. Entre l'abrutissement physique de l'entraînement militaire et les essais de géométrie destinés à répartir équitablement sur 24 heures la ration de pain quotidienne - laquelle ration d'ailleurs, suivant la température extérieure, ne se laissait pas toujours couper dans le sens du couteau - l'ambiance n'était pas propice aux hautes spéculations intellectuelles. Cette vérité première était surtout valable au 58'™ Régiment ; dans la mesure, en effet, oir le 57™' s'essayait à penser en allemand, il valait mieux le laisser échapper à toute hypothèse logique. Au 58'"" donc, il y avait toujours eu des gars qui se demandaient " comment " ils étaient arrivés jusque là ; maintenant, il y en avait d'autres qui se demandaient " pourquoi " - pour les premiers, une carte Michelin eût aussi bien pu leur donner la réponse. Pour les seconds, il n'y avait pas de réponse... Noël 1944 fut triste à Wildflecken - mais pouvait-il être gai quelque part en Allemagne ? - Partout maintenant, les armées allemandes touchaient aux frontières allemandes. Pour parader, on pouvait bien parler des Ardennes, oîi était accouru Degrelle, avec sa Division ; il croyait apporter la nouvelle Constitution Belge, il n'y donna qu'une messe... de peu, les alliés touchaient au Rhin. On se gargarisait de ce que les pays Baltes et les Carpates étaient encore allemands, mais il y avait moins de troupes allemandes entre la Vistule et Berlin qu'on n'en avait 43 laisse pour défendre les Provinces Teuloniques el celles des Sudctes ! L'Allemagne civile avait sombré dans une grisaille oîj se confondaient les pages nécrologiques des journaux, qui n'imprimaient que ce qui était connu, c'est a dire la minorité, les problèmes du ravitaillement et les angoisses multi quotidiennes des alertes aériennes. A supposer qu'on rencontrât des civils, ils ne parlaient pas volontiers ; simplement, les yeux des enfants étaient fanatiques, ceux des femmes étaient craintifs, ceux des vieillards étaient vides. Un jour, il avait fallu envoyer deux ou trois compagnies à Fulda. qui venait d'être bombardée et où l'ampleur des dégâts nécessitait une main-d'ieuvre importante, surtout devant la feare. C'avait été. pour les hommes de Wildllecken. une bi/arrc impression de camp nomade où, entre militaires, civils, travailleurs étrangers, prisonniers russes, cette vaste Babel ne semblait tenir ensemble que par les l'eklgcndannes qui gardaient les quatre coins. Quelques tentatives d'amélioration de l'Ordinaire par la fouille des wagons éventrés avaient tourné court devant la densité du service d'ordre : un SS abattu par un gendarme, ça n'aurait pas fait sérieux. Ainsi finit 1944 et commença 1945. La neige s'épaississait, le froid se fit plus vif encore. L'entraînement s'accéléra. Le ravitaillement diminua. 44 Dans le repas chaud du midi - le seul de la journée - les pommes de terre prenaient les tâches noirâtres d'une pourriture en bonne voie, que ne parvenait pas à masquer la limpidité de la sauce à la viande - à ne pas confondre avec la viande en sauce. Dans le menu du soir, le pain était tombé à 250 grainmes d'une ration qui, malgré la pénurie, sentait souvent le gas-oil ; la margarine était justiciable du pèse-lettres, et la marmelade " de fruits " donnait des briâlures d'estomac ; de plus en plus rarement, apparaissait une sorte de .sauci.sson-salami mortadelle, dans un boyau synthétique à couper à la baïonnette. Le dimanche était encore parfois le jour des boulettes de farine roulées à côté de la viande et que. grâce à une louche de sauce brunâtre, l'éclectisme européen en vigueur à la Waffen-ss baptisait du doux nom de " goulash " - Pauvres alliés hongrois ! Seul le café du matin restait le même, pour la bonne raison que ça n'avait jamais été du café. Simplement, les corvées avaient de plus en plus de mal à marcher assez vile pour le ramener chaud des cuisines aux blocs - sans compter les porteurs de brocs semés sur le verglas, dans les allées du camp... Il y avait eu de sombres histoires de braconnage... dans les clapiers de la périphérie du camp. C'aurait bien pu se produire - c'était peut-être même bien arrivé réellement - mais ça n'avait aucun rapport avec le caractère criminel que les civils de l'endroit entendaient donner à ça. Ceux-là se croyaient encore vraiment en pleine paix ; ils oubliaient aussi quel froid et méfiant accueil recevaient, dans leurs tavernes montagnardes, les rares soldats qui parvenaient, un court moment, à s'évader de la grfsaille du camp. 45 Il y avait aussi ces chevaux... la Brigade en avait reçu une importante dotation ; l'Artillerie el le Train seraient vraisemblablement hippomobiles, ce qui était une sage restriction. Mais c'étaient de braves chevaux de plaine, des chevaux de Fri.se ou du Jutland, el qui ne s'habituèrent ïamais à la montagne. Et ils fireni ce qu'un volontaire .S.S ne pouvait se permettre : ils moururent en cours d'instruction. L'équarnssagc étant sommaire, il y eut d'alfreuses rumeurs de charognes converties en steaks, de sorte qu'il tallul monter une garde au cimetière des chevaux - chose qu'on n'avait pas laile pour les clapiers d'alentour. L'affaire du tatouage sembla raviver la querelle des .Anciens et des Modernes - mais de toute manière, ça n'était qu'une disposition sanitaire qui consistait à vous marquer la lettre de votre groupe sanguin ; il s'est trouvé, bien des années plus tard, des gens mal informés qui attribuaient au tatouage SS une signification ésotérique, et qui avaient tendance a l'imaginer placé tout à fait ailleurs que là oii il était. Au demeurant, c'était pour l'époque, une audacieuse manière de simplilier le travail du Service de Santé, et on aurait bien pu, avec du temps, étendre eette méthode à l'armée allemande tout entière. Il y en eut qui réu.ssireni à échapper à cette formalité qui, effectivement, avait pour l'avenir une valeur d'accusation certaine. D'autres, beaucoup plus lard, essayèrent de faire disparaître cette marque, mais la cicatrice qu'elle laissait était aussi accusatrice que la lettre qu'elle avait effacé. Une fois le groupe sanguin connu, il y eut une campagne de don du sang. Il y eut beaucoup de donneurs. D'abord c'était une sorte de devoir, ensuite c'était une espèce de volontariat auquel il était difficile de se dérober, et enfin il y avait un 46 casse-croûte supplémentaire... la collecte fut un grand succès, on refusa des donneurs - et tout le sang récolté fut jeté à l'égout : la Brigade Charlemagne témoignait d'un taux d'anémie incompatible avec la survie des grands blessés du front. Si le Général-Inspecteur Kruckenberg avait médité là dessus, peut-être le sort de la Brigade Charlemagne en aurait-il été adouci... ? Il s'en suivit, de la part des Allemands de l'Inspection, une suite de réflexions désobligeantes sur l'état de dégénérescence de la France. Ils ignoraient peut-être, en toute bonne foi, que depuis quatre ans ils avaient consommé sur le dos de la France plus qu'ils ne lui avaient laissé ; somme toute, si les derniers Alliés de l'Allemagne étaient si pâles, c'était par une tragique imprévoyance allemande... Malgré, ou à cause de toul cela, la Division Charlemagne mûrissait. Non seulement Darnand et Doriot, qui étaient loin géographiquement, s'estompaient dans le souvenir des chambrées de Wildllecken, mais encore on se sentait devenir des soldats, et l'impatience du front se faisait jour. La Brigade était, dans ce moment, étrangement éparpillée dans une multitude de cours de formation qu'on n'aurait pas cru capables de fleurir encore au milieu de l'inquiétude générale ; l'Allemagne n'était déjà plus qu'un gigantesque camp retranché mais, à l'intérieur de ce camp, la Waffen-ss était encore une vaste école pour l'avenir. 47 Il y avait des Fxolcs d'Otïicicrs, de Sous-OITiciers, de Secrétaires, d'Interprètes, de Pionniers, de 'rransmissions, d'Intendance, d'Artilleurs antiaériens (FLAK), d',\rtilleurs antichars (PAK) - on procédait, en outre, à la formation des laineux chasseurs de chars {Panzcrjdgcr) qui axaient pour l'heure à leur disposition trois accessoires précipitamment élaborés : Le Panzerschrcvk. " la terreur des chars ", long tuyau de poêle qui avait des prétentions de canon sans recul et qui, servi par deux hommes, pouvait être utilise plusieurs fois, à condition que les munitions suivent ; car c'était une aristocratie du courage que de servir un tel tromblon, où la cible dexait s'inscrire dans quelques di/.aines de mètres. Le Panzeijaus!. présentait "coup de poing" plus modeste, se comme une sorte de grenade longuement emmanchée, qui naturellement ne servait qu'une fois ; elle était une arme individuelle redoutable et, à condition que la dotation fût suffisante, une unité d'infanterie pouvait ïon bien, par ce moyen, enrayer une attaque de chars... quelques mètres. La T-Mine était une mine magnétique qu'il fallait aller poser sur des points bien déterminés du char adverse, de préférence à l'articulation de la tourelle, au pis-aller sur une chenille, Les deux premières armes avaient en commun que, redoutables sur la cible, elles étaient fort dangereuses pour l'arrière, à cause de la flamme provoquée par la charge de propulsion ; cette même flamme permettait que l'emploi de ces armes en faisait repérer rapidement les ,servants, et que dans la mesure où un char n'était pas seul, il était aussi sûrement vengé qu'il avait été rapidement détruit. 48 Quant aux poseurs de T-Minen, ils étaient si irrémédiablement condamnés, qu'on avait imaginé une variante selon laquelle, s'étant ereusé un trou individuel, ils attendraient que le char passe sur leur trou, pour lui coller la mine sous les entrailles... Cela réussit jusqu'au jour où les tankistes rus.ses, informés, se mirent à pivoter sur place, à larges coups de chenilles, sur tous les trous qu'ils pouvaient repérer au fur et à mesure de leur avance. Ce qui fit des enterrements décents à une époque où l'armée n'avait plus tellement le temps de s'en occuper. Au demeurant, ces trois armes étaient de la génération des " charges creuses ", et terriblement efficaces ; elles agissaient par une sorte de fusion de la paroi qu'elles rencontraient, et n'explosaient vraiment qu'à l'intérieur de cette paroi ; l'effet, sur l'équipage d'un char, était irrémédiable. L'odeur dégagée par un char détruit de cette façon était indéfinissable et atroce, car on y percevait bien autre chose que du métal fondu et du caoutchouc brûlé... Presque tout le monde, à la Brigade, fut instruit du maniement du Panzeifaust, et beaucoup eurent des notions sur le Panzerschreck ; chacun avait à cœur d'en savoir le plus possible. La FLAK, quant à elle, était pour lors en position autour de Fulda, où elle n'avait que trop d'occasions de faire des exercices à tir réel. Fin janvier 1945, il sembla que les informations se raréfiaient encore. Non seulement les fantômes de Sigmaringen ne donnaient plus de leurs nouvelles, ce qui avait cessé d'être 49 important, mais même les courriers d'Ulm cl de Siessen ne passaient plus, ce qui clail plus grave pour le moral. Joseph Darnand n'avait pas reparu à Wildllecken. L'eûl-il fait, qu'il n'aurait pas reconnu ses hommes ; ils avaient appris à exister en dehors de lui, el sa réappariti(ui aurait sans doute été malvenue. D'ailleurs, il songeait à ITlalic... Jacques Doriot avait disparu encore plus radicalement ; on le disait en effet mort sur une route, dans un mitiaillagc. Ces provinces du Bade-Wurtemberg dans lesquelles se complaisait la coterie de Sigmaringen étaient si riantes et calmes, qu'on n'eijt su imaginer la survenue d'un avion ennemi • aussi n'est ce pas ce qu'on imagina... Quant à savoir ce qui se passait sur les deux fronts, il fallait se résoudre à digérer les informations officielles, lesquelles étaient impossibles à reporter intelligemment sur une carte d'Europe de qualité courante. Dans les tout premiers jours de février, on sut que le départ était proche ; il avait d'abord été cpiestion d'aller toucher les équipements de combat à Greifenberg, qui était l'ancien camp de base de la LVF, devenu celui de la Brigade. Puis il fut question d'un camp plus avance en Poméranie ; on pen.sait que cela .se trouvait à une distance prudente du front russe, dont on supposait qu'il épousait sensiblement la frontière occidentale de l'ancienne Pologne dans ce secteur-là. Il n'y avait pas d'appréhension dans ces suppositions, mais on n'avait toujours que l'équipement d'instruction : il n'y avait pas de casques, pas de tenues de camoullage dans le paquetages de Wildflecken ; les fusils étaient vétustés, il y avait très peu d'armes automatiques légères, el aucune lourde ; on était inquiet de n'avoir aucune unité de mortiers, alors que les 50 Russes en faisaient un grand usage, II n'était pas imaginable d'arriver tel quel, au front,,. Les départs de convois de Wildtlecken devaient se succéder à partir du 15 février, A partir de ce moment-là, il fut très difficile d'avoir une vue d'ensemble de la Brigade Charlemagne, Chaque convoi dut avoir un itinéraire différent dans lequel il fut retardé, bombardé, détourné. Le front, entre temps, avait cessé d'être ce qu'on croyait. Il avait surtout cessé d'être logique à ce point qu'on y sentait, en haut et en bas, des poussées à contre-courant, ce qui n'était pas forcément perceptible immédiatement à un de ces Généraux qui survivaient à cette époque ; ça n'était pas le moment de savoir si cela avait été visible pour Puaud ; quant à Kruckenberg, s'il l'avait senti, il s'était bien gardé d'en parler. Par une dangereuse rémission du mauvais sort, il devint aussi sage, à partir du 25 février en Poméranie, de fuir vers l'est que d'escarmoucher vers l'ouest. Les Russes, centrés sur l'objectif Berlin, avaient foncé tout droit et, comme écartant les bras dans un vaste exercice respiratoire, avaient rejeté de chaque côté d'eux les débris de la retraite de Pologne. Au sud, où il y avait autant de troupes allemandes qu'avant l'invasion de la Russie, cela donnait de brillantes forteresses, comme Posen et Breslau, qui, après Budapest, scellaient le tombeau glorieux des marches de l'Est, pour lesquelles on avait refusé de rameuter ces troupes en couverture de la Capitale. 51 Au nord, cela faisait à peu près une ligne Koenigsberg Stettin, à Tintérieur de laquelle, comme une suprême ironie, la symbolique Dantzig pouvait encore se sentir à l'abri. Là dedans, il y avait encore quelques numéros de l'annuaire de la SS, la 2'™ Scandinave Nordland, la 15'"" lettone Lettland regroupée avec les restes de sa sœur cadette, la 19'"" Latvia. la 25^"'"" hongroise Himxiadi, la 27'"" flamande Langemark, la 32'"" allemande 30 janvier, la 35'"" allemande Polizei //, la 36'"" germanique Dirlewanger. Ces noms fabuleux ne contenaient plus que des débris de Divisions qui marchaient, couraient, nageaient ou naviguaient, depuis la Pologne ou la Courlande. Tout ce beau monde avait le dos à la mer, hypnotisé par 300 kilomètres de côte où ils devait être tout juste possible de pêcher par temps calme. Pour tenir la porte ouverte de Stettin, on avait envoyé la 28'"" Wallonie ; elle avait trouvé les Russes plus avancés que prévu et, depuis le 6 février, Degrelle devant Stargard s'évertuait à garder le dernier passage possible sur l'Oder inférieur. Par un raffinement d'aberration, cette porte ne s'ouvrait que d'ouest en est, ce qui permit d'y faire passer la 33'"" Charlemagne ; après quoi, il ne lui restait plus que 200 kilomètres à faire, plein est, pour être sur sa position de combat. Comme si ce passage suicidaire de la Charlemagne avait été sa seule raison d'être là, Wallonie matraquée, épuisée, saignée de ses meilleurs hommes, lâchait Stargard et remontait lentement vers Stettin. 52 A l'est de l'Oder, aucun front cohérent ne pouvait plus être tenu ; les unités enfermées en Poméranie se fondaient dans la neige pulvérulente des landes, dans la glace pourrie des étangs, dans l'oubli des combattants passés à temps de l'autre côté, La Brigade Charlemagne ne put pas être regroupée avant d'occuper le secteur de front qui lui avait été assigné ; les premiers convois qui parvinrent au camp avancé de Hammerstein n'y arrivèrent guère avant les Russes et il fallut, par Bataillon et presque par Coinpagnie se porter, dès la descente du train, souvent en pleine nuit, à vingt kilomètres en avant. Les derniers convois n'arrivèrent pas à Hammerstein et. détournés sur Neu-Stettin, y rencontrèrent les Russes dans la gare. Les Gardes-mites d'Hammerstein, imperturbables à 24 heures de l'assaut des blindes russes, n'avaient aucun ordre à ce sujet et surtout, aucun matériel à affecter ; non seulement l'armement de combat n'avait vraisemblablement pas franchi l'Oder, mais l'équipement individuel resta celui du camp d'instruction ; même la distribution de casques ne put être assurée et la plupart des hommes arrivèrent au combat en casquette. La brève bataille qui .suivit fut conduite par des initiative isolées ; ne trouvant ni à droite ni à gauche les unités auxquelles elle devait s'articuler, la Brigade éclata en de nombreux hérissons entre lesquels la cohésion était d'autant plus problématique que dès les premières heures, le PC de la Brigade lui-même fut pratiquement encerclé ; la plupart des hommes qui le dégagèrent ne purent d'ailleurs se replier que vers le nord-est, et furent ainsi perdus pour la Brigade. Après 24 heures de ressaisisseinent sur l'appui naturel d'un remblai de chemin de fer, le front de la Brigade fut définitivement rompu faute de soutien, La nuit suivante. 53 commençait une éprouvante retraite, dans un no man's land glacé et grouillant d'hostilité. Mais il est temps de savoir le peu qu'en a vu un simple grenadier du 58'"" Régiment... 54 LES LOULOUS DE POMERANIE 15 FEVRIER 1945. Des unités du 57""' Régiment vont partir aujourd'hui. D'autres convois vont suivre à cadence régulière ; il semble que la Brigade doive se regrouper rapidement derrière le front. Au hasard des bruits de cuisine, il est question d'un camp de Prusse Occidentale où nous devons parfaire notre instruction et toucher l'armement de combat, Les anciens de la LVF connaissent ce camp ; c'est Hammerstein - il y a un autre camp, de prisonniers celui-là, et un polygone d'artillerie - c'est tout près du couloir de Dantzig. Ça doit être d'un gai ! Mais quand nous arriverons, il n'y aura plus de prisonniers, plus de polygone et, peut-être, plus d'équipement de combat ; plus que des Russes... car le front vient de pivoter brusquement et, tandis que l'axe tient ferme à Posen et la droite à Breslau, la gauche qui couvre Stettin, le long de l'ancienne frontière polonaise, va sûrement lâcher. D'ailleurs, il faut qu'elle lâche ! Il n'y a plus rien à défendre, et rien pour se défendre, rien que des pins, du sable, quelques lacs, une côte quasi dé.serte. Rien à défendre avant Stettin, rien pour se défendre avant l'Oder, A quoi bon user ses troupes ? Seules quelques unités sacrifiées,.. L'ambiance du camp est allègre ; même le soleil commence à se montrer, et le froid en est rendu moins pénible. Les blocs et leurs îlots de sapins resplendissent de tous leurs cristaux. Les remous tranchants que font dans l'air glacé les moindres mouvements de l'exercice, prennent un avant-parfum d'aventure et de gloire. Vite, notre tour, pendant qu'il y a encore des trains,,, ! 57 22 FEVRIER. Après deux jours passés en préparatifs nerveux, ordres, contre-ordres, sac à dos, sac à terre, nous embarquons de bonne heure ce matin. Il fait beau, et le soleil est déjà chaud. Cela signifie simplement recrudescence d'alertes, et ce, au moment où nous allons rouler, au moment où le train va quitter l'abri de la montagne - un train noyé parmi des centaines d'autres, au milieu des lignes mitraillées, des gares pilonnées... il fait toujours beau quand j'embarque pour une grande circonstance... peut-être que c'est bon signe ? Le train part... il est pard ! Quelques kilomètres déjà, on descend sagement la rampe, jusqu'à la plaine ; après, on ira plus vite. Un bruit, un choc ! Le chauffeur n'a rien vu, le mécanicien n'a rien vu, les Officiers n'ont rien vu, les hommes n'ont rien vu. Seuls les servants du wagon DCA ont vu quelque ehose ; ils sont tous blessés... L'avion coupable est déjà loin : il tourne, en ayant bien l'air de se payer notre figure. La locomotive perd sa vapeur de partout, le chauffeur a perdu ses lunettes en sautant de la machine, et ne les retrouve pas. Tandis qu'on mande à la gare la plus proche l'indispensable locomodve de secours, nous cherchons les balles, à quatre pattes sur le ballast. Car ça n'est pas la peine de s'émotionner, le bois le plus proche est à 1500 mètres, et tout le reste, ce sont des prés - alors, si " il " revient, être ici ou là... il a eu le train ; s'il veut avoir les hommes aussi, il les trouvera bien : qu'est-ce qu'un homme dans un pré ? 58 C'est égal ; le voyage commenee bien ! Nous sommes à trois kilomètres du camp, et déjà stoppés... les blessés partent en ambulance, l'air vexé. Comme on est bien portants, on peut toujours les envier : ça n'engage ni notre peau, ni notre courage... 23 FEVRIER. Nous sommes terriblement aux aguets, maintenant. Ça ne serait tout de même pas un sort que d'être tué sans savoir comment ! Mais à peine quelques alertes anodines depuis hier midi. Le soir... grande gare inconnue. Plein d'eau et de charbon pour la machine, pour les wagons aussi - ce sont nos dernières nuits au chaud ! Plein de soupe - je n'ai plus faim - j'ai mal au foie... je n'ai pas voulu aller à la visite avant le départ - ô honte ! - mais maintenant j'ai des problèmes ; au moins, si c'était le hoquet, ça guérirait bien à la prochaine alerte ! L'ambiance du wagon est bizarre : un entrain un peu forcé de petits fous, et puis, comme un pavé dans une mare, un oiseau de malheur, tout seul, droit sur sa litière, un ancien de la LVF se souvient... comme un ancêtre chargé de perpétuer les tribulations de son Peuple, il parle, et ses doigts se raidissent de fatalité pour énoncer que c'est dans trois jours le 26, et qu'il se peut que ce soit ce jour-là que nous arrivions au but... or, le 26 février, c'est une des dates mémorables de l'histoire de la LVF. La Légion formait alors le 638'"" Régiment d'Infanterie et pardcipait aux opérations de nettoyage que nécessitait, au début de 1944, la recrudescence de l'activité partisane sur les bords 59 de la Bérésina. Le 26 février donc, il y avait eu un rude accrochage d'un détachement de la Légion avec un fort groupe de Partisans, et de fortes pertes chez les Légionnaires. Et le copain est superstitieux... mais bon Dieu ! tu n'es pas le .seul dans ce wagon, à avoir été là le 26 février ! Fais donc comme les autres, tais-toi ! Au moins pour les " bleus ", tais-toi... Mais non, il ne se taira pas maintenant, il est trop remonté. 24 FEVRIER. Alerte, en gare de Nordhausen - pour une fois, nous sommes prioritaires et, sortant du triage, allons voir si nous pouvons passer. Il n'y a pas encore d'avions. Si ! La garde barrière les signale ! Pas sitôt en bas des wagons, nous essuyons la première rafale ; ils sont quatre, qui font le grand tour par la ville et tournent dans le soleil pour nous reprendre. Le premier piqué a fait des dégâts : tôles cisaillées, rails ébréchés et déjà des blessés, des morts... D.., n'a pas eu de chance ; milicien d'Orléans, il avait eu un repli mouvementé, mais s'en était .sorti ; mais ici,,, il a été touché en plein front, en photographiant l'avion qui devait le tuer.,, moi, j'avais la tête à peine plus bas.se que lui - alors, pourquoi ? C'est le premier homme que je vois mourir d'aussi près : sa tête repose à cinquante centimètres de la mienne - j'ai du sang et de la cervelle sur la manche,., on lui met une couverture, c'est tout ce qu'on peut faire pour lui. Il faut aller vite, essayer de se cacher un peu plus loin, car voici qu'ils reviennent ; heureusement, ils sont obligés de piquer par le travers, alors, collés contre le remblai, du côté ombre, on a une 60 impression d'abri. Et ça recommence : staccato crispant des armes de bord, et qui n'en finissent plus de tirer, crissements de tôles hachées, claquements du bois perforé... et tout cela semble durer une éternité, il semble qu'ils n'arrêteront plus de piquer, puis de tourner, puis de revenir. Au troisième piqué pourtant, ils ne sont plus que trois... mais alors, une explosion secoue tout le terrain, nous vrille les tympans, soulève la terre en dessous de nous... Puis, un wagon prend feu, et on attend la fm patiemment - non, même pas patiemment - on n'attend même plus rien. On regarde si on vit, et on a peur, impitoyablement peur, parce qu'on n'a pas de réponse à ça... si on pouvait bouger... mais non ! Ah ! tu crois que c'est le sang-froid qui te dit de rester là, parce qu'ailleurs il y a le danger ? Non ! il n'y a rien que la peur, et la peur ne te dit pas de ne pas bouger, elle t'empêche de bouger, tu n'es plus un homme - tu es un animal traqué. Tu pourras bien crâner, tout à l'heure, d'avoir gardé ton fusil, de ne pas avoir égaré ta casquette en sautant du wagon - mais ta peur, inaintenant que tu sais qu'elle existe, il va bien falloir vivre avec elle... Un petit farceur avait une dizaine de grenades dans son paquetage - les balles ont touché le sac, mais pas le reste... des trous un peu partout dans le linge... le wagon volatilisé tout à l'heure était bourré de charges antichars : plus de wagon, plus de rails, un grand trou, c'est tout... La maison de la garde-barrière est une partie de ce trou et des hommes, probablement, sont au fond du trou... là-bas. dans un pré, le quatrième avion flambe... Le wagon du ravitaillement brûle joyeusement. L'Officier allemand de l'Intendance est indemne, mais l'herbe du talus a dû déteindre sur .sa figure,,, Oij est le sang pauvre,,, ? Les avions nous ont quittés, ils s'acharnent sur la gare et ont dû toucher un dépôt de carburant. Explosions, fumée noire.,. 61 cerf-volant à queue de flammes dans un ciel d'azur, mais l'heure n'est pas au lyrisme. Les blessés et les tués sont évacués, puis une locomotive vient nous faire changer de voie. La garde-barrière, le visage en sang, est partie toute seule se faire soigner... si elle n'avait pas fait arrêter le train, un des convois de la Brigade aurait peut-être été porté manquant. Le soldat, comme l'enfant, ne s'arrête pas longtemps à ce qui le chagrine : il souhaite rire. Aiguillés sur une autre voie, nous filons sur Halle, que nous atteignons à la nuit. Enfin, avec la nuit, du repos, peut-être... ? 25 FEVRIER. Nous n'avons pas vu Berlin. Nous ignorons même si nous y sommes passés ; c'est peu probable. Au petit matin, c'est Stetdn, sur le qui-vive. Tout le monde se hâte, les trains se font rares. Ici se matérialise ce qui pourrait passer pour le plus grand bluff de ce Crépuscule des Dieux, qui n'en est pas avare ; la Levée Populaire, la dernière étape de la guerre totale est là, devant nous, surveille nos trains, garde nos passages à niveau, protège nos ponts : le Volksturm est bien présent. Les petits-enfants sont aux batteries de FLAK, à la régulation du trafic, aux ambulances, à l'information et à l'accueil ; prêts aussi à moucharder les défaillances physiques ou morales. Les grands-pères sont à la garde des ouvrages d'art, à la permanence des barrages antichars, et à la merci des pires complicadons pulmonaires. 62 Des gamins de treize ou quatorze ans sont parfaitement capables de " se payer un déserteur ", et il serait vain de croire qu'on leur échapperait plus aisément qu'à un Feldgendarme ; tandis que leurs sœurs aînées canonnent allègrement toute aviation qui se présente, leurs aïeuls s'initient encore aux rudiments du Panzeifaust ; on ne peut s'empêcher de songer qu'il entre dans le maniement de cette arme une dose d'immobilité sépulcrale tout à fait convenante à ces septuagénaires. La jeune génération porte haut et fier l'uniforme de la Hitler Jugend ; à peine si l'on a renoncé au fifre et au tambour matinaux ; on voit bien que ce pays là vit encore ! Les anciens ont les panoplies qui conviennent à leur long passé ; on y démêle des tenues de schupos, des uniformes vert acide de la vieille Landwehr, de cérémonieux habits de dignitaires du Paru, d'une couleur un peu fienteuse et où le brassard, déjà, glisse fâcheusement de la manche. Nous, là-dedans, avec nos équipements d'instruction au rabais, on est un peu des " Marie Louise " qui se seraient trompés de direction... Train stoppé, quelque part entre une plaque de neige et un passage à niveau, un Hitlerjunge refuse absolument de nous dire où nous sommes ; par contre, il daigne nous faire partager sa grande excitation ; des pointes de chars sont signalées dans toute la région ! Son énervement allège un peu son accent prussien ; ses yeux brillants me rappellent... un jeune garçon qui, au printemps 1940 en Lorraine, sachant approcher les chars, vibrait de sentir venir la guerre assez près de lui pour la voir, et parlait à des soldats hagards qu'il ne croyait pas encore vaincus... 63 Mais quelque chose ne va pas ; sur une carte extraite d'un quelconque adas de poche, nous nous situons sur une ligne Stettin - Stargard, ou un peu au nord, soit à 200 kilomètres d'Hammerstein ; alors, si les Russes étaient venus à notre rencontre entre Stettin et Stargard, pourquoi irions-nous les chercher entre Hammerstein et Dantzig ? Décidément, ce gamin est mal informé... mais, de toute évidence, nous approchons... c'est le moment de mettre ses idées au net ; point de lettres à relire, ou si vieilles... à peine le temps de regarder une photo, mais ce n'est pas la bonne soludon, pour se remonter le moral... Pour nous, il n'est rien au secours du moral. Nous ne sommes pas chez nous, nous ne savons rien de chez nous - nous ne sommes pas de vrais soldats, nous ne nous battons pas pour quelque chose d'avouable ; l'enjeu ne nous appartient pas, pas plus que ne nous appartiendra le dénouement. Traîtres pour les Français, éléments peu sûrs pour les Allemands, à quoi se raccrocher... ? ,,, A l'amour propre. Montrer qu'on se f,., de tout, même de ceux qui .se f... de nous. Tâter de l'orgueil : se battre non pour protéger les autres, mais pour s'affirmer soi-même. Se battre pour le sport, en dilettante. Point de soldat ne peut avoir l'esprit aussi libre que le mercenaire ; il n'est pas chez lui, il ne mange pas le pain de son pays, ne touche pas son argent, ne se bat que pour lui-même. Son propre pays se moque de lui, les autres aussi, pourvu qu'il fasse bien son travail, qui est de se battre. Finie la guerre, il rentre chez lui,.. Mais où est la vérité ? Personne ne nous a vendus, personne ne nous a achetés,,, nous étions des joueurs, non des commerçants. Nous demandions des chefs avant même que des chefs songeassent à nous demander ; nous étions libres alors et nous attendions.,. 64 Il s'en serait fallu de peu ; autant d'égales aspirations se sont brisées dans les deux eamps ; d'aussi fermes volontés n'ont pas vu le même but. C'est que des Chefs de guerre ne se ehoisissent pas d'après photo,., nous avons suivi ceux qui étaient nôtres, parce que nous les voyions, et qu'ils nous parlaient... " On a revendiqué plus qu'on a servi... " Nous n'avions rien à revendiquer, ça n'était pas de notre âge. Nous ne voulions que servir... servir, c'est avant tout une Idée - ceux qui se font servir n"ont pas forcément d'Idée ; ils peuvent du moins en changer à volonté : ils auront toujours dans chaque catégorie une domesticité prête à bondir. Mais lorsqu'ils varient, ils brisent, déchirent, ravalent à chaque fois car c'est la condition de leur propre survie - ceux qui ont eu l'irrésrstiblement comique, incongrue et embarrassante idée de les servir. Et pour ceux-là, point question de regarder en arrière ; s'aperçoivent-ils qu'ils sont dupés, qu'il est déjà trop tard. Us n'avaient qu'une signature, ils l'ont donnée pour deux mots en l'air ; les mots envolés, reste la signature. Ils en sont prisonniers comine d'une dette de jeu,,, Hammerstein ! C'est ici le tapis vert. Maréchal, nous voilà, pauvre poignée de jetons qu'on va faire rouler au hasard, parce qu'il faut bien en faire quelque chose. 26 FEVRIER, Il devait être environ 17 heures hier, quand nous sommes descendus du tram. Puis, c'a été des appels et des attentes 65 interminables, la nouvelle que le camp ne pouvait nous recevoir, enfin que nous allions installer notre cantonnement dans un autre village. Il y avait environ cinq kilomètres à faire. Cinq kilomètres ! il est peut-être trois heures du madn, et nous marchons toujours... à chaque village, nous avons dit " c'est là ! " et devant chaque village nous sommes passés toujours... Dès la sortie de Hammerstein, il a fallu alléger les voitures, serrer les chevaux de près ; la route est noyée de verglas... La campagne est silencieuse mais, loin, droit devant, là où va la route, le ciel est tout rouge : aurore boréale, disent les rêveurs. Le long de la colonne, on en rit, en espérant que c'est vrai. Hammerstein avait l'air inquiet hier soir, quand nous l'avons traversé. Il faisait nuit et personne n'avait clos sa maison. Au moindre bruit, des sursauts, des entrebâillements de porte. Et ces petits villages, mamtenant, semblent déserts. Pas même un chien pour aboyer... La colonne s'édre tout au long d'une côte assez raide. Ce n'est pas la première côte qu'il faut grimper, arc-boutés aux ridelles des charrettes, mais on a toujours espoir que ce sera la dernière... Bârenhùtte, un village courbé d'angoisse sous une crête neigeuse ; le rideau se lève ; devant, un bas-fond coupé de bois où s'enfonce la route. De l'autre côté du bois, un village, et qui briile. Bàrenwald... Quinze cent mètres, deux mille peut être... La colonne se démembre. Sans bruit - presque sans juron, sans cigarette. Le village éclaire suffisamment notre route ; même trop... Chemin faisant - chemin creux dans des prairies suspectes quelques nouvelles : le 57™' Régiment s'est fait piéger. En 66 montant en position, il a rencontré une troupe russe,,, habillée d'uniformes allemands ! Surprise, flottement, des tués, du matériel perdu ; et puis, en position tant bien que mal. Mais assez mal, A gauche, les Allemands ont perdu pied - à droite, on ne sait pas. Des Lettons, croit-on ! L'Etat-Major le sait peut être,,, Enfm, le 57™' n'attend que nous pour continuer. Mais il faut faire vite : on craint un mouvement des Russes avant le jour,,. Pour le moment, la bataille ne fait pas beaucoup de bruit : détonations isolées, quelques rafales d'automatiques,,. En avant de Bàrenwald, la Brigade doit tenter de verrouiller une porte enfoncée. Elle est arrivée en position, presque compagnie par compagnie : retards dans les trains, bombardements ; mais les unités allemandes ont décroché au jour J, à l'heure H,, et même avant,,, le vide a passé inaperçu pendant un petit moment, soit que les Russes s'en désintéressent encore, soit que l'avance à outrance leur ait posé des problèmes logistiques. Pour les Anciens, il suffit d'attendre l'aube, chacun fait son trou,,. Le jour s'est levé blafard. Il neige ; nous prenons position dans une combe boisée, A gauche, il y a la route, et le village qui flambe est un peu plus loin : le 57'"" est là, mais nous ne savons rien de notre droite, et il faut envoyer voir,,, aucune liaison téléphonique n'a pu être établie. Jusqu'ici, pas beaucoup de pertes ; quelques blessés par les mortiers qui ont commencé avec le jour,,, mais il y a des chars sur la route, les vétérans reniflent l'infanterie sibérienne ; chaque vide entre deux sapins se peuple de menaces, et nous connaissons la grande peur que fait naître l'immobilité. Un brin de toilette dans nos trous. Un mortier manque m'enterrer avant l'heure ; ce n'est que du sable gâté et j'y perd mon peigne. 67 Il y a eu quelqu'un sur notre droite. Maintenant, il n'y a plus qu'un P.C. abandonné, avec un téléphone relié, sans doute... au Paradis... ? Il faudrait déguerpir au plus vite... d'ailleurs, l'ordre en arrive, mais il est confus, et la plupart des Officiers n'ont pas de carte. Le commandant de Bataillon, contraint de réviser ses concepdons, qui remontent à 14-18, choisit de raccourcir son front, et surtout de retrouver un contact ami. Bien lui en prend ! Nous décampons gaillardement sous un concert d'orgues de Staline, à travers un vallon tout émaillé de capotes rus.ses, le long d'un cimeUère où le bombardement entrouvre les tombes comme à notre intention. Le cliquetis des chars, sur la route, répond à la clameur scandée des fantassins dans le sous-bois, invoquant Staline et la "Victoire, Un char aposté en lisière nous rejette vers le bas-fond où l'infanterie nous talonne ; tandis que nous tiraillons nos rares munitions, un copain avec le Panzei-faiist se dévoue ; un champignon de fumée qui crève une coupole ; c'est ça, une action d'éclat ? - T'en fais une tête ! T'auras pourtant droit à la médaille ! - Ouais - Laisse-nous d'abord sortir de là !... Nous sommes, en effet, la dernière ligne : il suffirait que nous nous retournions pour être la première ligne, mais c'est impossible, puisque la première ligne est prise : les Russes sont à vingt mètres. Nous sommes les derniers à décrocher, les autres nous attendent derrière la voie ferrée ; nous sommes très près, mais pas encore hors d'affaire, et les copains ne peuvent rien pour nous. Sur la route, un autre char. Dans le bois, une Maxim obsédante de lenteur prend la haie en enfilade - aucun Adjudant 68 instructeur ne pourrait trouver à redire à notre technique du bond individuel en ce moment : nous ne laissons aucun blessé dans ces derniers mètres, et roulons enfin à l'abri du remblai. Ceux qui sont reconnus par leurs Officiers s'entendent demander ce qu'Us on! foutu, depuis le temps qu'on les cfierche... Comme ça n'est pas facile à expliquer, il vaut mieux exploiter l'air abruti qui, chez la plupart d'entre nous tient lieu du masque résolu des vétérans que nous voilà devenus. Il vaudrait mieux parler de la .soupe bien chaude qui est supposée nous suivre depuis vingt quatre heures sans réussir à nous rejoindre ; de fait, en haut du talus, vers la gauche, une roulante encore fumante trône à côté d'une demi-douzaine de canons, au milieu de ce qui doit être la gare de Bàrenwald ; mais, outre qu'il faudrait retraverser la voie ferrée, deux insolites cavaliers, entre deux salves, ont l'air résolu à défendre comme leur bien personnel cette popote, dernier vestige organisé du 57'"" Régiment. - Alors, ta soupe - dit l'Ancien - t'iras la cixercher au bord de la mer ! - et de cracher., d'accord, ça peut attendre encore un peu ; mais la mer, elle est à deux cent kilomètres ! ! On devient dur, à la guerre ; mais je crois bien qu'il y a deux sortes d'endurcissements, selon qu'on est vainqueur ou vaincu. Cela fait une grande différence d'avoir faim et froid en avançant, ou en reculant ; laisser derrière soi les blessés d'une attaque réussie s'adoucit de la consolation des ambulances qui suivent ; abandonner sur le terrain cédé à l'ennemi les dernières victimes d'un effort inutile, c'est monstrueux. Les petits garçons qui rêvent de la guerre laissent souvent derrière eux de grands cimetières d'ennemis, et rentrent 69 toujours à la maison avec leurs quatre membres en plus de leurs médailles. Depuis cette nuit, il y a beaucoup de petits garçons à jamais endormis sur les landes de Poméranie, serrant en guise de décoradon un dernier pansement maculé. Considérant la guerre comme un jeu viril, le premier tricheur ayant découvert la fronde, et le suivant inventé l'artillerie, il eût été logique et sage de supprimer les fantassins, puisqu'aussi bien on s'efforçait de les empêcher d'approcher les uns des autres, c'est à dire de se battre loyalement. Depuis ce temps, le fantassin est devenu un curieux automate chargé d'avancer en trombe ou de reculer avec circonspecdon ; comme il arrive souvent qu'il se passe le contraire et qu'aucun être pensant ne peut supporter de telles contradiedons, le fantassin pense le moins possible, et ses facultés s'oblitèrent curieusement. L'oreille réinvente une note pour chaque pétoire qu'il convient de saluer, se consolant d'un à-peu-près qui veut que l'obus n 'est pas pour celui qui l'entend passer.. Au bout de son fusil, l'œil ne croit plus qu'il y ait de vraies herbes ni de vraies branches, et mitraille des souffles de bise. L'odorat descend dans le secret des charognes et nomme les carcasses vieillissantes d'après leur fumet. Le goût, dans l'âere fumée des âtres déserts, se gave de souvenirs et salive sur un mégot éteint. Mais l'automate réussi, je veux dire le fantassin accompli c'est, avant tout, une bonne paire de jambes. Les nôtres, les ingrates, sont en train de s'engourdir dans le répit qui leur est accordé ; il va pourtant falloir repartir, ça se sent. 70 Pas la moindre section n'a pu progresser depuis midi ; la maigre artillerie du 57"'" tire ses derniers obus ; sans hâte, les chars russes achèvent le carrousel qui rend le village à leur merci ; crispés au talus, aspergés par les geysers de sable et de glace soulevés par les mortiers, giflés par la mitraille de branches arrachées aux sapins par les rafales longues des chars nous espérons, dans un peut coin d'âme encore tiède, l'ordre de repli qui ne peut pas ne pas être donné. Allons-nous en ! Seulement un peu ; on est si mal ici pour se battre... juste un petit recul, jusqu'à l'autre village, par exemple : c'est bien, un village, pour se défendre... Si le salut de l'Allemagne est suspendu là, à nos guêtres et à nos musettes, alors l'Allemagne a bien faim, et elle est bien fatiguée. D'ailleurs, plus rien ne se passe dans ce petit bout de forêt prussienne. L'intérêt de la guerre n'est visiblement plus ici - mais y a-t-il jamais été ? Non, décidément, nous ne sommes pas autre chose qu'une unité mercenaire qu'on a enfournée dans cet endroit dégueulasse pour la faire taire ; à gauche, aucune unité allemande ne répond plus aux contacts ; à droite, la Division Lettland semble s'être dissoute dans ce cloaque qu'elle n'a pas, sans doute, de goijt particulier à défendre ; et les Lettons, matraqués comme nous, ont cédé avant nous. Pourquoi ne pas se décider à nous dire : ''Assez, c'est fini " - Mais ça serait une économie d'hommes, et l'Allemagne n'a plus besoin d'économiser ses hommes ; un pays qui tombe d'aussi haut ne fait pas d'économies. Pourquoi faire ? Pour la prochaine guerre ? Mais il y a des enfants en Allemagne, ils pousseront bien sans leur père... Pour l'heure on va jusqu'au 71 bout, avec ce qui reste, parce-que l'Allemagne va jusqu'au bout. Y aura-t-il une révolution ? Non, probablement, à cause des armées d'occupation ; et puis, il ne reste pas grand-chose, pour faire une révolution sinon, dans les rues, assez de gravats pour faire des barricades. Le régime a dû réussir à tuer les courants d'opinions contraires - même sa chute n'entraînera rien - on y assistera dans la stupeur avec, aussi, plus ou moins d'indifférence, parce qu'il est beaucoup moins urgent de savoir qui vous gouverne, que ce qu'on va manger et où on va loger d'aujourd'hui pour demain. Nous avons reculé jusqu'à Bârenhùtte où nous étions dispersés cette nuit. Distribution de vivres, mais les roulantes n'y sont plus, nos paquetages non plus... Allons, ça de moins à traîner, s'il faut aller jusqu'à la mer... La Brigade est éparpillée sur plusieurs kilomètres, on ne peut avoir une idée d'ensemble des opérations. On ignore le nombre des morts qui, avec presque tous les blessés, sont restés sur le terrain ; les Sibériens d'en face n'ayant ni le goût de faire des prisonniers ni la vocation de relever les blessés, le sort de la plupart de nos infortunés camarades se réglera probablement à coups de pelle individuelle, cet instrument étant bien connu pour sa valeur d'exorcisme contre le Démon Nazi. Il y a devant nous quatre divisions d'infanterie et cent cinquante chars. S'ils sont méchants, nous ne verrons pas demain madn. Car notre gauche est aveugle et notre droite est découverte. Le 32"™ Division allemande a subi le premier choc, juste le temps de permettre notre mise en place ; depuis, elle n'existe 72 plus que par les moyens que nous pouvons lui procurer de fuir en sécurité. La 15'™ Division lettone ne vit plus depuis qu'elle ne se bat plus dans son pays ; elle a, en plus, un potendel d'hostilité anti allemande qui la rend suspecte dès l'instant que ses éléments se meuvent à l'arrière du front. D'une manière générale, tous ces gens se demandent pourquoi nous tenons absolument à continuer à nous battre... Il semble bien alors qu'ils se heurtent à une psychologie du Français qui, à l'instar de la Légion Etrangère, dont beaucoup de nos Officiers sont issus, se délecte particulièrement de nos défaites, pourvu qu'elles soient somptueuses. Celle-ci le sera ; à peine repliés à Bârenhiitte, nous apprenons que nous y sommes encerclés. La nuit tombe, il y a vingt quatre heures nous étions des attaquants ; ce soir, nous sommes des pourchassés. J'ai trouvé asile, provisoirement, dans une ferme oij des copains dont j'ignore le nom et que je ne reverrai sans doute plus, me donnent du lard et des confitures ; je bouffe, il n'y a pas d'autre mot. Un sergent croit me reconnaître et m'entraîne, la bouche pleine, vers un destin qu'il voudrait sans doute grandiose - mais j'ai encore faim, et c'est de mauvaise grâce que j'entends, d'abord que nous sommes isolés, et ensuite que nous allons rompre l'encerclement. Car je n'ai pas l'âme héroïque... J'ai sommeil et je voudrais pouvoir me coucher là, quelque part, et dormir - dormir - comme en un rêve, passent des images de village en feu, de soldats qui courent, puis tombent, puis tirent et enfin meurent... li C'est tout à la fois Sehiller, Stendhal et Tolstoï - mais ce n'est ni l'un ni l'autre. Si vous n'avez pas connu cela, il est inudle que vous hsiez plus avant, je ne peux rien pour votre éducadon... Car je n'ai pas bonne allure avec mes notes ; à quoi ressemblent mes petits bouts de phrases hachées ? Est-ce que vraiment ce qu'on fait à longueur de journée mérité d'être relaté ? Fi donc ! Mais le soldat ne fait rien à la guerre ! La soldat marche et court, et tombe et tire... Mais il ne peut pas dire qu'il fait quelque ehose ! Un village en feu, des soldats qui courent, d'autres qui tombent, un char qui tire puis saute, des canons qui crachent... Non, ce n'est semblable qu'à soi-même et les images manquent, parce qu'avant tout une image suppose une comparaison et ici, il n'y a pas de comparaison possible... Le bruit du canon ne ressemble pas plus à la foudre que le cri des mourants à celui des abattoirs. C'est le canon, et ce sont les blessés : si vous n'avez ni subi le canon, ni rampé parmi les blessés, tournez la page... Dès qu'on écrit le mot " guerre ", on est tenu d'aligner des chiffres de tués, des descriptions de blessés, des faits d'armes, des remises de décoradon. Sous le mot " guerre " il y a des chevaux mourants entre les brancards, des hommes à l'agonie qui percent l'ennemi dans un dernier sursaut... Il y a des fuites spectaculaires, des accolades émues ou bien des drapeaux qu'on brûle à la hâte, des consignes chevrotées par des Officiers-Samouraïs. Mais ici, il n'y a presque rien de tout cela - rien que des hommes qui se terrent, qui cherchent à manger, qui luttent contre le froid, contre les poux, contre le sommeil, contre l'envie de s'allonger là, à demi-raides, et d'y attendre la fm. Rien que des Officiers hâves et un peu hagards qui 74 cherchent désespérément une liaison, engueulant le Téléphoniste ou le Radio - qui sont déjà, comme l'on dit. " morts au champ d'honneur "... 27 FEVRIER. Aïe ! mes pieds ! Est-ce qu'on a pas bientôt fmi de marcher ? Il fait froid, noir comme dans un four - on peut rencontrer n'importe qui, n'importe quoi, sans avoir le temps de faire ouf ! - Mais quand il fera jour, ça ne vaudra pas mieux - on se verra de plus loin. Je voudrais bien connaître un individu qui, dans cette colonne, en ce moment, soit capable de savoir où nous sommes. Nous ne sommes même pas d'accord sur le temps écoulé depuis notre départ de Bârenhiitte. Encore une sortie mémorable celle-là ! En pleine nuit, une automitrailleuse russe s'est amenée jusqu'à cinq cent mètres du village et a mis le feu à une maison - histoire d'y voir un peu, sans doute - c'est seulement après qu'on est partis, comme des voleurs, en étouffant nos pas, et en butant sur tous les débris. Et depuis, on marche. Il s'est écoulé à peine vingt quatre heures depuis notre baptême du feu - et l'impression de défaite s'est définitivement installée en nous, comme une honte à la fois corrosive et anesthésiante ; nous traînons sur la route obscure de notre débâcle un profond sendment d'injusUce ; les moyens n'étaient pas égaux ; depuis des mois l'armée russe avance inexorablement sans rencontrer plus que quelques jours de résistance et nous aurions dû, nous, changer le cours de ce drame ? Charlemagne est disloquée, mais nous aurions besoin qu'on nous dise que ce n'est pas de façon honteuse. 75 Il n'y a personne pour nous le dire ; de même que chaque compagnie connaît à peine le sort de sa suivante, pareillement l'ensemble ignore où sont ses Chefs ; Puaud est apparu aux avants postes, pour quelques privilégiés, mais Kruckenberg demeure invisible. Ce n'est pas un repli, c'est une retraite, La colonne, importante, mène grand bruit malgré les précautions prises, La route est un étroit couloir, maquillé de sécurité par le réconfort du nombre. A droite et à gauche, des phosphorescences trahissent le tracé de routes parallèles où des cyclopes montent la garde : à grands coups de projecteurs, les chars russes sondent la broussaille environnante mais, inexplicablement, n'exploitent pas leur avantage et restent au large. Un silence soudain, dans la colonne, montre bien le peu de kilomètres qui nous protège de l'obsédant cliquetis de chenilles. Il y a beau temps qu'on a retraversé Hammerstein, en flammes du fait de l'aviation. Et on marche, droit au nord. " La mer, je te dis ! " La voix de l'Ancien me poursuit,,. J'ai trouvé une petite place sur le côté d'une charrette, mais j'ai à peine le temps de commencer à m'apitoyer sur la lourdeur de mes jambes, qu'on m'expulse sans ménagement. Il paraît que je m'endormais et que, si on ne me surveille pas, je vais tomber sous les roues ; le gars qui m'éjecte est chagriné et conciliant : - Alors, 'pas, vaut encore mieux que t'essayes de marclter Bien sûr, si je veux voir la mer,,. Un doigt dans les anneaux de ridelle, je repars,,, je n'aurais pas dû m'arrêter ; mes jainbes sont toutes raides, et puis j'ai sommeil maintenant - pour tout de bon. 76 Enfin, il va faire jour ! On approche, il paraît... De quoi ? Personne n'en sait rien - on approche c'est tout. Si c'est une halte, ça suffit, on trouvera bien le reste tout seul ; si c'est l'ennemi, on aimerait en savoir plus long... Un panneau : Neu-Stettin - ville - caserne - halte - paillasses - soupe - etc.. les civils sont ahuris, se paient notre bille parce qu'on est crasseux, hirsutes... les Russes ? Peuh ! Us sont loin... Ah ! vous alors, vous nous en bouchez un coin ! Enfin, allons toujours dormir... Brr ! quel froid ! Dans les baraquements, démolition du superflu, pour avoir du feu - tout un cérémonial pour ôter les bretelles de combat : le poids du ceinturon les a incru.stées dans les épaules. Les plus vaillants commencent à pronostiquer, mais je ne pense pas que leurs conclusions soient assez excitantes pour me tenir éveillé. En m'endormant, je vois encore les bonnes et grasses ménagères de Neu-Stettin portant, dans le matin vif, jusqu'au four du boulanger, de mystérieux plats couverts de torchons immaculés - comme n'importe quel autre jour d'une existence bien réglée et protégée. Ces plats bourrés de charcuteries et de pâtisseries sont tout à coup une dérisoire révélation : ces gens ne sont ni méchants, ni ironiques, ni méprisants ; ils ne peuvent simplement pas imaginer que l'armée russe nous suit à une demi-journée de marche. 28 FEVRIER. Réveil en fanfare : les Russes nous ont rattrapés, et on se bat dans la gare oîi un convoi de la Charlemagne est encore en cours de déchargement. 77 La décision d'un nouveau repli, sur Belgard au nord-ouest a été prise dans la journée d'hier : le regroupement des unités n'est pas terminé et l'arrivée continuelle de groupes de rescapés de Hammerstein embrouille le recensement tenté par les Officiers ; aucune compagnie, ni même aucune section n'a plus sa composition d'il y a quarante huit heures et les derniers arrivants se regroupent le plus souvent selon des affinités de copains ou de Sous-Officiers. Dans le pedt madn cependant, la Brigade commence son troisième jour de retraite. La situation est terrible : en une nuit, la population civile a compris l'imminence de la catastrophe. Tout ce qu'on a pu approvisionner comme tracteurs, tout ce qu'on a pu atteler de chevaux, se précipite en même temps que nous aux portes de la ville, cependant que des environs arrivent d'autres charrois qui refluent, signalant avec une tragique éloquence les routes déjà coupées par les avant-gardes russes : toutes les routes, y compris celle du nord ; la seule voie encore libre est celle de l'ouest, oîi s'engouffre alors cette invraisemblable colonne, qui se figure encore avoir choisi le moindre mal. Dans la ville, où le bataillon de marche de la Brigade participe à l'action de retardement, mêlé à la Wehrmarcht et au Volksturm, le bruit de la bataille s'intensifie, de sorte que la queue de l'exode, qui est encore dans les rues du centre, pousse vers l'avant et lui insuffle sa peur panique ; c'est le moment de vérité où chacun est prêt à piétiner son voisin pour gagner une place. Grossi de muUiples ruisseaux des petits villages échappés à l'orage et qui roulent depuis des jour et des nuits déjà, le torrent de Neu-Stettin submerge la route et, passées les dernières 78 maisons des faubourgs, déborde dans les champs. Toute la vieille Prusse, celle des colons et celle des vieux cadets à monocles est là, dans une dernière migration. Derrière la colonne, Neu-Stettin s'est enfermée dans le manteau de flammes et de fumée qui convient aux vieilles citadelles ; roulant aux échos du lac, le bruit de la bataille promet aux fugitifs quelques brèves heures de répit. Sur la route, nous sommes fragmentés, gênés, digérés par cette invraisemblable cohue... énormes charrettes fourragères, longues plate formes à tracteurs, charretons à bras ou à âne, et le tout bondé, submergé, croulant de ballots, de volailles, de vieux tout tremblotants et de marmaille geignante. Tout ça avance machinalement, peur et colère confondues et dépassées. Des cris, un bruit sourd sur l'arrière de la colonne - juste le temps de se retourner, trois chasseurs bombardiers sont sur nos têtes - le terrain n'offre aucun abri ; les fossés sont dangereux, sous les ruades des chevaux. Il faut rester là, tassés, attendre que ça passe. Est-ce faute de munitions ? les avions ne s'acharnent pas ; les bombes sont petites. Certains prétendent que ces pilotes étaient des femmes... Il y a eu quelques dégâts ; des attelages ont pris peur, renversé et piétiné leur misérable chargement, dans un sordide déballage d'édredons éventrés et de bonnes femmes cul par dessus tête. Dans les fossés, quelques chevaux les pattes en l'air ; sur les talus, des soldats, des femmes, des gosses qui tardent à se relever, qui ne se relèveront plus. La tête de la colonne était à l'entrée d'un village ; un fort bombardement aurait coupé la route pour des heures. L'incompréhensible mansuétude des pilotes nous permet de repartir très vite. Insensiblement, le convoi civil s'est amenuisé tout au long de la journée ; attelages rompus, réservoirs vides, conducteurs 79 épuisés, ont essaimé le long des talus bourbeux en autant de petits groupes maintenant figés dans l'attente du coup de grâce. D'autres, à la recherche d'une vaine logique de la débâcle, ont obliqué au nord bien avant nous ; ils semblent savoir en tout cas que la route de l'ouest ne mène plus à rien ; ces choses et d'autres s'apprennent au fil des heures, dans l'enchevêtrement des charrois au hasard des carrefours, dans l'entrecroisement des nouvelles les plus folles qui s'échangent à ces moments-là ; il n'y a plus que la direcdon du nord, en effet, qui ne soit pas déconseillée, car personne n'en redescend pour le moment. Quand, au crépuscule, nous prenons à notre tour la route qui, à Bad-Pôlzin, tourne au nord, les lueurs d'incendie qui jalonnent nos nuits relaient cette fois les feux du couchant : le cercle se ferme. De rares camions militaires nous ont dépassés, jusqu'au milieu de l'après-midi ; certains sont vides, mais leurs intentions confu.ses découragent nos traînards de monter à bord ; immatriculés à la Wehrmarcht, ils ignorent la posidon du front, et le sort de Neu-Stettin : soldats isolés, déserteurs ou partisans polonais... ? La Brigade s'est terriblement étirée au fil des heures ; à l'arrière, la distance est si grande entre les groupes que chacun peut se croire le dernier ; tout mouvement défensif cohérent serait impossible, la moindre patrouille russe ferait un carnage. Dans le jour mourant, les yeux hachés par le grésil renoncent à scruter le bout de route, vide et silencieux, qui vient de l'est. Ce matin il faisait beau ; des traits de soleil, sur la neige des talus, éclataient dans les yeux douloureux, en étoiles de fièvre. Puis le vent s'est levé, et des bourrasques de neige nous plient en deux. 80 Il faut marcher... La soif dessèche les lèvres ; en cachette, on commence à sucer la neige des talus. Il faut marcher... là-bas, Neu-Stettin gronde toujours : la rumeur de la bataille nous intime d'avancer ; cette bataille n'existe que pour nous. Renoncer serait une insulte aux camarades cloués là-bas, au bord du lac gelé. Il faut marcher... la nuit qui vient de tomber est un nouveau sursis qu'il faut saisir... mais cette nuit-ci fait payer cher sa complicité ; avec la chute du jour, la bourrasque a redoublé, les rafales de neige fondante plaquent aux uniformes, gèlent les doigts crispés sur les courroies, criblent les visages, Bad-Pôlzin est traversé dans un murmure réprobateur ; la ville est encore habitée et la lumière d'une auberge restée ouverte jette aux gorges douloureuses une intolérable provocation. Passée la dernière maison, nous renfonçons nos têtes bourdonnantes et nos épaules sciées dans l'obscurité faussement tutclaire. Un peu après - est-il dix heures, minuit,,, ? - une pause est accordée. Il y a en tout cas plus de douze heures que nous marchons ; le temps écoulé et l'heure présente n'ont d'ailleurs plus tellement d'importance, La colonne vacille et se tasse sur place ; presque plus personne n'a de quoi manger : le dernier ravitaillement s'est fait à Hammerstein, les retardataires n'ont rien touché et à Neu-Stettin on s'est surtout chargés d'armes et de munitions, La neige, au pied des sapins, se fait si moelleuse qu'on oublie qu'elle est froide ; pourtant les plus délicats s'endorment debout, arc-boutés aux troncs les plus larges qui leur coupent le vent. Cette pause tant désirée n'a pas accordé les béatitudes qu'on attendait ; la remise en route est une longue souffrance qui fait regretter de s'être arrêté ! Contrairement à la bruyante retraite de Hammerstein, cette marche-ci est tragiquement silencieuse. D'imprécis murmures font comme des frissons : crissements de cuirs desserrés, froissements d'étoffes raidies par le gel... un quidam bute dans le talon du voisin, mais chacun des deux redent son juron ; la main crispée sur la crosse empêche le fusil de choquer la gamelle ; la grande appréhension, c'est la glissade sur la chaussée verglacée : d'abord ça fait du bruit, et puis, surtout, on se demande si on aurait le courage de se relever.. Et ce peu de bruits, qui pourraient tout de même trahir une troupe en marche, est miséricordieusement éparpillé par le grand vent qui vient de la mer... et ce grand vent rend aussi imprécise la rumeur de Neu-Stettin, qui n'arrive plus que par bouffées hachées qui font qu'on n'est plus certain de les entendre vraiment. 1" MARS Le long de la forêt, en vue de Belgard, la Brigade, qui a couvert quatre-vingt kilomètres en une vingtaine d'heures, tente de se rassembler. Le Général-Inspecteur Kriickenberg, miraculeusement réapparu, ne reçoit pas un accueil délirant : la plupart des hommes, écrasés de fatigue et de froid, évitent de le regarder ; comme, de son côté, il ne déborde pas de compliments, nous sommes quittes... 82 Le front est estimé à quarante kilomètres dans le sud, tant que Bad-Pôlzin, traversée hier soir, n'est pas eneore tombée ; à trente kilomètres à l'est, avec la menace russe sur Kôslin ; de la situadon de l'ouest, dépend que nous soyons encore un saillant, ou déjà une poche ; mais on chuchote, dans le rang, que les trains de Belgard ne vont plus qu'à Kolberg : seule la mer est encore ouverte. On murmure que la Kriegsmarine nous y attend pour nous évacuer On suggère qu'une contre-attaque venue de l'Oder va immanquablement nous tendre la main. De vraies vacances, quoi... Pour le moment, Kruckenberg voudrait bien que nous reprenions une allure de soldats et, à cet effet, décrète la formation d'un Régiment de Marche et un de Réserve ; quand on est devenu un vieux briscard, on entend bien par là que le Régiment de Marche va se battre sur place, et que c'est le Régiment de Réserve qui va le plus marcher. Au-delà des mystères de la dialectique militaire, cette mesure, nécessaire, est humiliante pour la moitié de la Brigade. Car, après quatre jours comme ceux que nous venons de subir, à quoi dent qu'un homme soit encore apte pour le Régiment de marche, ou qu'il ne soit plus bon qu'à la Réserve ? D'un peu de flamme dans l'œil d'un Officier, d'un plus ou moins de meurtrissures aux pieds d'un soldat, va dépendre le sort d'une nouvelle bataille... La réorganisadon s'ébauche, au milieu du froid et de la faim, dans une ambiance lourde de lassitude et de rancœurs. La plaine, devant Belgard, est balayée de rafales glaciales qui annulent les rares et maigres feux de camp ; à la fatigue de la marche forcée, succède 1'épui.sement de la lutte contre la gelure du corps et de l'âme... 83 Une consolation ; on revoit des copains disparus le premier jour, qui ont rejoint par des itinéraires invraisemblables ; une leçon se dégage pour les prochains combats ; dans les toutes premières heures d'une percée russe, tout est encore possible car l'infanterie est lente à exploiter les succès des blindés ; tandis que les chars broietit les épaves des grandes routes, véhicules et humains confondus, les fantassins maraudent dans les fermes et les villages d'improbables richesses oubliées, ou tout simplement leur repas du jour. Mais les Anciens sont pessimistes ; rejoindre à travers les lignes ennemies n'est pas une promenade, il y faut une expérience que peu possèdent, et une endurance que beaucoup ont déjà usée. Le manque de nourriture, devenu une cruelle habitude, le mauvais état des uniformes râpés, tachés et déchirés par les combats, la disparité et la vétusté des armements, malgré les compléments touchés à Neu-Stettin, font la misère honteuse qui se lit sur chaque visage ; avec la consommation abusive d'eaux glaciales et stagnantes, apparaît la dysenterie. Au crépuscule, traversé de bourrasques, sur cette plaine de Belgard qui a déjà l'air d'un champ de bataille, la Brigade s'endort dans la pénombre qui estompe les silhouettes, efface les couleurs, entre les feux à demi-éteints devant les faisceaux, sous les brancards des arrabas, ces charrettes basses qui sont les uldmes véhicules de l'armée la plus motorisée qu'on ait vue au début de cette guerre, parmi les chevaux survivants qui s'ébrouent au milieu des dormeurs qui grognent ou geignent, une réminiscence s'insinue : 1812, agonie de la Grande Armée,.. 84 2 MARS. Dans la confusion qui entoure la réorganisation de la Brigade, les supposidons tiennent lieu d'informations ; l'échange d'armements entre les Unités renforce l'impression que le Régiment de Réserve est une horde de cloches, dont on dit qu'il va rapidement aller se mettre à l'abri à Kolberg ; au Régiment de Marche, l'intensité des sarcasmes traduit maladroitement une affection fraternelle à l'égard de ce ramassis d'éclopés dont il va " encore falloir "' couvrir le repli ; après les échanges d'armes, officiels, il se produit des trocs officieux, .saugrenus, où changent de main de dérisoires restants de paquetages, la majorité des cigarettes passant du côté des "combattants"; chaque tractation s'accompagne du regard navré des "réservistes" ; tant il est vrai qu'après une nuit de pause, si de plus en plus les ventres et les pieds prennent leurs invalides, les creurs sont encore en première ligne. Au soir tombant, un vieux poste de radio à accus, récupéré sans doute dans un foyer déserté de Belgard. groupe quelques insomniaques à la recherche d'informations ; l'ironie des ondes permet qu'il soit plus facile de capter Mo.scou que Berlin, et puisque nous voici à l'heure de l'émission en langue allemande, il n'y a pas à perdre un seul mot de la dérisoire promenade des anglo-saxons en Rhénanie, cependant que l'Armée Soviétique lutte héroïquement ; en gros, la guerre serait comme finie - à se demander ce que nous, on fout ici - si ce n'étaient ces quelques chancres mal incisés que sont Posen, Breslau, Stettin, Dantzig et Koenigsberg ; tout ça n'étant plus qu'une question de jours, le speaker effleure le front de Poméranie ; " tombeau de l'année nazie et des mercenaires qu'elle traîne derrière elle ", 85 le fait que le derrière est souvent devenu le devant, n'étant évidemment pas directement percepdble depuis Moscou. Il ressort tout de même de cette brillante analyse moscovite, un nombre effrayant de divisions hidériennes, à la fois entièrement décimées et particulièrement redoutables encore, pour toute autre que la vaillante Armée Rouge ; la relative discrétion accordée au front d'Ukraine, devenu le front du Danube, laisse entendre le peu d'avancement des affaires russes dans ce secteur, malgré l'intense frémissement qu'apporte la perpective de libérer rapidement Vienne. Suit un bref éditorial d'où il découle que De Gaulle ne saurait gouverner la France plus de quelques semaines encore, étant en désaccord avec les aspirations profondes des héroïques Partisans Français ; de toute façon, à part un ou deux rêveurs qui proposent de remettre Pétain en service, tout le monde se fout du problème. Car le problème, cette nuit, tout en essayant de dormir encore un peu, c'est de savoir à quelle distance se trouve la vaillante Armée Rouge... 3 MARS. A trois heures du matin, la guerre nous rattrape : les Russes sont à Bad-Pôlzin ; le Régiment de Réserve a déjà disparu derrière la forêt. Nous traversons Belgard entre les préparatifs d'une troupe allemande qui s'y installe, et ceux des derniers civils qui la quittent. Ceux-là partent vers l'ouest ; nous montons vers le nord. 86 La mise en route est longue, hésitante ; les Unités renforcées, mal soudées autour d'Officiers souvent inconnus, trouvent difficilement leur ordre de marche. La neige et le vent, toujours au rendez-vous, ajoutent à la confusion. Kôrlin, but de l'étape, n'est atteinte que tard dans la matinée par les derniers éléments du Régiment de Marche ; derrière eux, la défense de Belgard ferme hâtivement les barrages qui bouchent la route de Bad-Pôlzin. Kôrlin est une bourgade de faible importance, au bord d'une rivière nommée Persante, paresseuse et hésitante à l'image de tout ce pays de landes spongieuses ; mais c'est aussi le croisement des deux routes d'intérêt immédiat, sud-nord et est-ouest : au nord, Kolberg et la Baldque sont à 30 kilomètres ; à l'ouest, Stetdn et l'Oder, à guère plus de cent. Par un copain qui connaît un planton qui... quoiqu'il ne semble pas que le planton soit une espèce florissante dans notre situadon, il reste suffisamment de copains de plantons qui savent des choses... la plus claire de ces choses est que Kôslin est aux mains des Russes depuis ce madn. ce qui les met à trente kilomètres de nous, sur la route directe de Stettin. Quand mon grand-père, qui a fait 14-18, se trouvait à trente kilomètres de l'ennemi, c'est qu'on lui offrait une bonne semaine de repos loin de tout souci ; comble de méchanceté, il devait ensuite refaire ces trente kilomètres en sens contraire, pour retrouver le front à peu près à l'endroit où il l'avait quitté. Son fils, qui a fait 39-40, n'a déjà plus connu cette sécurité née de la roudne bien organisée ; quand il ne fut plus qu'à trente kilomètres de l'ennemi on lui fit comprendre qu'un effort était nécessaire, et on l'envoya vérifier si, contrairement à des on dit, il y avait encore des Pyrénées... Les facteurs héréditaires 87 ayant tendance à perdre de leur vitalité au fil des descendances en ligne directe, moi, le pedt-fUs, je suis assuré que sans faire un pas ni dans un sens ni dans l'autre, sans plus me fatiguer j'aurai, avant douze heures, le front à portée de la main... Pendant toute cette journée, la Brigade s'est mise en position de combat de part et d'autre de la route, face à l'est, sensiblement le long de la rivière Persante ; contrairement aux rumeurs d'hier, le Régiment de Réserve, que l'on croyait à Kolberg, s'enterre dans une chaîne de villages au nord de Kôrlin ; le Régiment de Marche, par delà la ville, au sud, s'articule à la garnison de Belgard ; un dernier bataillon de renfort, frais débarqué de Greifensberg est réparti dans les deux Régiments. La mas.se compacte de la bourgade, l'obstacle naturel de la rivière, l'importance de la route et de la voie ferrée qui la croise, donnent une impression différente aux préparatifs de la Brigade ; on a même vu les cuisines roulantes dans un coin ! Tout le monde sait, méchamment, que du moment que les cuistots sont là, c'est que l'ennemi est loin ; au hasard de leurs départs précipités, n'ont-ils pas laissé pour seule trace, en deux ou trois endroits de la longue retraite, ces petits tas de soupe hâdvement vidangée que les arrière-gardes affamées trouvaient gelée sur la boue des talus ? Kôrlin n'est pas encore entièrement évacuée. La troupe occupe les maisons au fur et à inesure des départs, installe ses services, ses cantonnements ; dans les foyers vides, de la cuisine achève de refroidir dans les marinites. Au bout de la grande rue, près du passage à niveau, le grenier d'une villa sert d'observatoire. Masqué et ganté de sombre derrière mes jumelles, la peau fouettée par la bise aigre, je décompose mes deux heures de guet en tranches de paysage frigide. A ma droite qui est le sud-est, je devine les sections lourdes bien embusquées et immobiles le long de la route de Belgard. A ma gauche, au nord-ouest, des hommes travaillent à des barrages antichars sur la route qui mène à Kolberg. Par delà, dans le miroitement des boucles de la Persante, des posidons se devinent à des terrassements sombres, qui salissent la blancheur des près à intervalles réguliers. En face à l'est, la campagne est paisible ; les arbres et les herbes sont transis de glace, mais on jurerait sentir, à des élans de branchages, à des frissons d'eaux cachées, un avant souffle de printemps. A quinze cent mètres, à l'orée d'un bois, une biche sort et vient boire. Plus loin, arrivent les derniers chariots civils échappés des alentours de Kôrlin, et ceux qui remontent de Bad-Pôlzin et vont s'engouffrer dans Belgard, en attendant la suite... Dans les près, des hommes ont vu la biche, et la tirent : elle fuit, et avec elle des oiseaux surgis des boqueteaux gelés. Mais le sergent, en bas, se fout pas mal de la biche et des oi.seaux ; par conséquent, pour lui, il n'y a rien à signaler... A l'approche du soir, des fumées imprécises ponctuent le sud et s'alourdissent ; on a miné l'entrée sud de Kôrlin, le pont qui franchit la rivière ; d'un coup, une file de charrettes jaillit de Belgard, tourne au bas de la ville, et avale au galop le pont miné, en direction de l'ouest. Le commandement fait acUver le départ des derniers habitants et les dirige sur la route de Kolberg. Kolberg ! La mer, les bateaux qui doivent nous y attendre... les plages pour y défiler, trois jours de marches cauteleuse vers la liberté. Qui ne rêve, ce soir, de Kolberg comme d'un paradis, le terminus des marches et des ampoules forcées, la fin des mortiers sur la gueule, sans réponse possible.,, Serais-je donc le seul à avoir envie de prendre cette route, pour mon compte, tout de suite, cette nuit et au diable les 89 autres... ces envies-là ne se confient pas, ces choses-là ne .se racontent pas sur lesquelles la fierté et la pudeur ont tôt fait de mettre les étiquettes convenables de lâcheté et de désertion. Avec ma honte des étiquettes, plus forte que ma peur de la guerre, je regarde ternir et disparaître, dans le crépuscule, la route de Kolberg et ses derniers charrois. Ces trente kilomètres là, je sens bien, maintenant, que je ne les ferai jamais - ni vous non plus, pas vrai, mes camarades ? 4 MARS. Au pedt jour, un malaise s'installe dans Kôrlin ; la clarté naissante l'emporte péniblement sur le halo des incendies ; des grondements lointains rebondissent dans les replis des nuages lourds de neige. Et ce calme mensonger indique trop bien qu'une fois de plus, il n'y a plus de front ; comme à Bàrenwald, comme à Neu-Stettin, les Russes peuvent venir de n'importe quelle direcdon déjà, alors que le disposidf de la Brigade est tout entier tourné à l'est, le Régiment de Réserve a resserré des unités sur Kôrlin, sous la pression des chars montant vers Kolberg par l'ouest. Après la prise de Kôslin, l'encerclement du port se complète ainsi pour nous enlever définitivement toute chance de repli. En fm de matinée, mijotent un peu partout de petites orgies, qui vont de la volaille fumée au cochon de lait ; toutes choses, en tout cas, qui ne doivent rien à la sollicitude de l'Intendance. C'est le moment que choisissent les Russes pour s'inviter, tombant du sud-est sur la petite stadon de Reddlin, tenue par le premier Bataillon de Marche ; l'action se déroule à deux kilomètres de Kôrlin ; les hommes du Bataillon de Marche, en 90 majorité des Anciens des Carpates, ramènent vivement les Russes jusqu'aux bois qui approchent Kôrlin ; l'attaque semblait être de petits moyens, mais, l'infanterie disparue, l'artillerie, les mortiers et les chars entament un chœur dont nul n'ignore que c'est une spécialité russe. C'était une réputation bien établie du Commandement Soviétique, de ne pas être avare de son infanterie ; il est maintenant grand temps de penser que ce n'était que l'opportunité d'une nation arriérée, pour qui le matériel humain se produisait en plus grande abondance que le matériel mécanique. Une fois la tendance renversée, en partie grâce au matériel et à la technologie des Etats-Unis, on semble plus enclin à en adopter en même temps les idées tacdques ; quand les Russes ont apprécié par une action d'infanterie la rigidité d'une défense adverse, ils confient la suite à leurs ardlleries en tous genres. A partir de là, une section de mortiers peut bien s'occuper d'un .seul nid de mitrailleuses, et une batterie de Katiouclias s'acharner sur un village de dix feux. C'est à peu près à l'heure de l'affaire de Reddlin qu'apparaissent quelques quinze à vingt chariots de réfugiés, pour franchir à bride abattue le pont miné qui marque l'entrée de Kôrlin : refoulés de l'ouest par des rumeurs de chars, ils reviennent ici bifurquer au nord... C'est à peu près encore l'heure à laquelle on apprend que des Partisans Polonais sont infiltrés partout, qu'il y en a même dans le clocher de Kôrlin, et qu'ils drent sur nos agents de liaison. Et c'est très exactement à cette heure-là que disparaît de l'action le commandant du Régiment de Marche, en même temps comandant de la place ; Chef Milicien, venu du Limousin jusqu'ici avec ses hommes, aimé, respecté et capable. va-t-il pourrir ici, en Poméranie, les jambes broyées par l'obus d'un char russe ? Une ambulance se trouve encore, pour tenter de l'évacuer sur Kolberg, après qu'il ait désigné pour lui succéder, rien moins qu'un ancien Inspecteur de la Milice ; de celui-ci, la troupe redent qu'il a des liens avec la LVF. L'obus de char qui a fauché les jambes du Commandant de la place marque le début d'une nouvelle attaque rus.se ; celle-ci vient du sud-ouest, et déborde presque immédiatement les rives de la Persante ; la tacdque, chère au Général-Inspecteur Kruckenberg - et efficace - du hérisson, et qui a fait maintes fois ses preuves, est en train de se réalfser dans toute sa prolifération : Belgard est un hérisson. Il paraît qu'effectivement le Général-Inspecteur est satisfait de nous, à tel point qu'il vient de rejoindre, au hérisson de Reddlin, ses chouchous du Bataillon SS et vous, démerdez-vous piétaille de Korlin. il y a le cimetière à récupérer. Le cimetière devait être, en temps ordinaire, un endroit fort plaisant, et presque tourné à la promenade dominicale, comme il arrive souvent dans les bourgades fortement enracinées à leur glèbe ; une murette bordée d'arbres y fait un glacis sur la rivière ; l'autre berge, en surplomb, et que le printemps doit couvrir d'exubérance, llcurit pour l'instant de divers engins timbrés de l'étoile rouge ; un précédent passage, en sens inverse, des pionniers de la Brigade, a danqué les dalles funéraires d'excavations curieusement symétriques, que nous réudiisons, et notre contre-attaque a peuplé la rivière d'étranges gargouillis : personne ne peut rien pour ces blessés à demi immergés, sans être immédiatement mitraillé par l'autre ; aussi bien, la température de l'eau ne leur laisse guère de survie ; un peu à droite, les ruines d'un pont font comme un barrage de castors. 92 En face, des fourgons lancés au grand galop ravitaillent d'invisibles engins et, quand les chevaux ont disparu dans leur vapeur, le bruit de leurs sabots fait place au cliquetis des chars. Et soudain, dans l'accalmie du soir qui tombe déjà, nous retournant vers Kôrlin dont nous protégeons les tombes, nous voyons brljler les maisons des vivants ; tout l'aprcs-midi nous sommes restés sourds à ce bruit confondu avec le nôtre, ce n'est que maintenant que nous percevons que lentement, inexorablement, les Russes vont broyer, incendier maison après maison, ce que nous défendons, afin que nous n'ayons plus rien à défendre. Dans le fracas accru du pilonnage d'artillerie, je sors de ma simili-tombe à moitié coiffé d'une couronne de perles et les jambes endolories par la chute d'une croix en faux marbre. J'ai dû m'assoupir dans mon trou car le ciel est maintenant d'un noir d'encre, tandis que la terre est rose des reflets de la ville en flammes. J'appelle timidement, au bord d'autres trous, d'improbables présences attardées ; d'en bas, me répond le clapotis de la rivière contrariée par quelque corps - est-il mort, maintenant ' Tandis que je rentre dans Kôrlin à quatre pattes entre des gerbe de traçantes, je remarque plus distinctement, à part du bombardement de la ville, le bruit sérieux et rassurant de la bataille que semble livrer Belgard. Aux premières maisons, comme S I elles pouvaient encore me protéger, je me remets à avancer normalement sur mes deux jambes. Des femmes qui n'ont pas fui déménagent des maisons au fur et à mesure des incendies et, voyant passer des soldats, veulent nous faire dire que nous allons rester, que les Russes n'iront pas plus loin : dans leur allemand lourd, à la fois agressif et geignard, il y a de 93 la terreur mais, dans leurs yeux fuyants et sournois, il passe de la haine - ne sont-elles pas à moitié polonaises ? De rue flamboyante en maison intacte, nous tous, les attardés, rejoignons la queue de la colonne ; car on s'en va Kruckenberg est déjà parti, avec le premier Bataillon de Marche. Le Régiment de Réserve doit suivre, puis le deuxième Bataillon de Marche, en arrière-garde, de sorte que sans l'avoir fait exprès, quelques copains et moi sommes à notre juste place ; on n'a pas encore fini de serrer les fesses en regardant derrière soi ! Les " Vieux " Sous-Officiers ne se font pas de mauvais sang pour ce qui peut arriver derrière ; ils sont persuadés que les Russes n'entreront pas dans Kôrlin avant demain matin ; ils s'inquiètent beaucoup plus des mouvement d'humeur de Puaud, qui n'a pas voulu suivre Kruckenberg. On a d'abord cru qu'on allait forcer la route de Kolberg ; le moral tombe beaucoup quand on apprend que le chemin tracé par Kruckenberg passe par Belgard, pour percer vers Greifensberg : il y a quatre mille hommes à faire passer de cette manière, avec deux chefs en désaccord. Belgard se bat toujours : pour passer dans le dos des Russes qui l'attaquent, il faut faire un crochet de 15 kilomètres au sud, franchir la voie ferrée, la route, la rivière, la plaine, être dans la forêt avant le jour, s'y terrer jusqu'à la nuit suivante... A quatre mille hommes ! Kruckenberg y croit - Puaud en rêve - les " Sous-Offs " l'imaginent - et nous... ? 94 5 MARS. Quand j'étais pedt, j'aurais toujours voulu marcher entre les rails d'un chemin de fer ; ça me .semblait plus original et amusant que d'arpenter une route comme tout le monde, et puis, je croyais que par ce moyen on pouvait arriver à des tas d'endroits différents, et bien plus intéressants que ceux auxquels aboudssaient les chemins ordinaires. Depuis une heure que je réalise mon rêve, je n'arrive pourtant pas à en retirer du plaisir ; non pas que ce soit banal de se retrouver à des centaines sur le ballast, comme des voyageurs qui ont manqué le dernier train ; il est encore plus original d'y promener des chevaux, avec les sabots entordllés de chiffons comme avec des chaussettes russes. Mais la chose manque vraiment de confort et de discrédon. Dans la mathématique particulière de la nuit, il reste une chance sur trois de poser le pied sur une traverse ; le reste du calcul se résout dans les silex, oiJ la semelle fatiguée a du mal à suivre le mouvement du reste de la chaussure. Du côté des chevaux, il y a de longues giclées de pierres qui n'en finissent plus de rebondir. Des petits malins qui essaient les bas-côtés s'emmêlent dans les câbles des signaux, et s'en extraient à grands coups de jurons bilingues, dans un vibrato de banjo désaccordé. Il monte de la colonne un bruit de concasseur qui, n'était le bombardement tout proche, résonnerait sans doute jusqu'à l'autre bout de la plaine. En vue de Belgard, la colonne quitte la voie et rejoint l'obscurité à travers des prairies gelées ; la glace des mares cède sous les pas maladroits ; en tête, des heurts de patrouilles déclenchent de longs tirs d'armes automatiques, nous rejettent un peu plus à l'est chaque fois, nous écartent implacablement 95 de cette voie, dont le franchissement serait pourtant le premier pas de notre évasion. Du nord au sud, le ciel est un flamboiement où la boussole est superflue : au centre, la fournai.se de Belgard crache encore de l'artillerie comme si elle vomissait sur l'ennemi son propre incendie ; à droite, poussées par le vent de la iner, les flammes de Kôrlin semblent vouloir rejoindre, par delà la Persante, celles de Reddlin ; un peu plus loin, des feux inconnus jalonnent le chemin de Kolberg. A gauche, au fond de l'horizon, une agonie rouge sombre dit l'ancienneté du combat de Bad-Pôlzin. De part et d'autre de ces brirlots, dans un grand arc de cercle tracé par un Wagner pyromane, se terre et agonise l'Armée de la Vistule... Au hasard des bois longés, des clôtures traversées, notre marche réveille d'étranges nocturnes ; en longs uluicments, des guetteurs russes s'appellent et se répondent. L'annonce de l'aube nous rejette vers l'abri de la foret, pour une dizaine d'heures d'hibernation. Les derniers paquetages ont disparu cette nuit dans le fondrières glacées : le poids des armes est tout ce que peuvent encore supporter les épaules. Les pans des capotes, lourds de boue glacée plaquent, en battant sur les jambes, les pantalons verglacés autour des guêtres. Au pied des arbres que le jour dégèle un peu, la mousse devient spongieuse et communique directement avec les orteils, grâce à la bienveillance des chaussures que la dernière nuit d'insomnie fait bâiller ; il devient héroïque, mais indispensable, de tenter de faire .sécher les chaussettes sur les basses branches. Dans l'espèce de torpeur ouatée qui tombe sur la troupe pour la journée, rien n'est presque plus ressenti normalement. Le froid, la soif, la faim, la faUgue ne sont plus exactement à 96 leur place en nous ; ils sont plutôt à côté de chacun de nous, posés là comme des objets déplaisants et dont il suffirait de détourner la tête pour ne plus les voir. Les pieds gourds et déchirés sont devenus de curieux automates qu'on regarde bêtement se poser devant soi ; et c'est le fusil qui, gentiment, ayant pivoté bien réglementairement autour de sa bretelle, met votre main dans votre poche après s'être adossé à un arbre. Il devient difficile de mettre un nom sur la clarté qui pointe, et l'heure est devenue inutile : les vainqueurs comptent le temps en jours, les vaincus, en nuits,,. De proche en proche, de bosquets en taillis, se chuchotent les pires conneries, qui tiennent lieu de dernières nouvelles ; sous les visières de casquettes cassées par les intempéries et les plongeons salvateurs des derniers combats, on cherche des visages de copains qui, comme les soldats de Soubi.se, étaient encore là hier malin,,. Une chose est à peu près certaine ; le premier Bataillon de Marche a dû pas.ser cette nuit, il n'y a plus une trace de lui de ce côté-ci. Le Régiment de Ré.serve, introuvable ; mais sans qu'on sache s'il a suivi la percée, ou s'il s'est dissous dans la nuit. Les Officiers anciens LVF jurent que Puaud l'a emmené aussi loin que Kriickenberg peut courir,,. Les autres ne disent rien, nous qui n'avons plus m Kruckenberg ni Puaud sommes par contre en retard de vingt quatre heures sur l'un et l'autre : car la nuit dernière était indulgente, et bonne pour la percée ; mais le bruit de la bataille de Belgard s'éteint en courts soubresauts, les Russes vont avoir les mains libres jusqu'à la mer,. Des patrouilles vont au ravitaillement, en trouvent dans des fermes isolées, et le font ramener en charrette par un paysan 97 qui, curieusement, ne semble pas comprendre l'Allemand. Quelques temps plus tard, des Allemands isolés, cachés sur nos lisières, tombent sur une patrouille russe qui. Finalement, les laisse échapper. Les Officiers sont inquiets : le paysan était probablement un Polonais arrivé avec l'armée russe, et notre présence est sans doute maintenant connue en détail. L'après-midi s'achève dans une sourde appréhension : où les Russes nous attendent-ils,,, ? Belgard s'est tue, et son incendie pâlit un moment aux feux du couchant. Sous les couverts, la troupe s'ébroue douloureusement, toute à l'angoisse d'une nouvelle nuit de marche. Les Officiers ont renoncé à reconstituer leurs anciennes unités ; celles-là se sont dissoutes la nuit dernière, en paquets de fantômes entr'aperçus et aussitôt fondus dans les ténèbres ; tout ce qui va encore marcher cette nuit s'est ressoudé différemment, au hasard des anciennes habitudes, ou des nouvelles camaraderies, à moins que par des conspirations puériles et touchantes on se précipite vers un Officier plutôt qu'un autre. Ces rapiéçages-là en valent bien d'autres, car si nous nous en sortons cette nuit, ce ne sera pas par l'autorité, mais par la solidarité,,, La dernière flèche de soleil plongeant sous les nuages donne le signal du départ. Rassemblés à l'orée de la forêt, nous regardons, une fois encore, le brasier de Belgard, comme un phare posé sur l'écueil qu'il faut contourner. Sortis du sous-bois, le froid nous saisit ; ça n'est pas seulement la gifle glaciale de la brise, ce froid-là est en dedans de nous, c'est l'angoisse millénaire du primidf égaré loin de son feu tutélaire. Confusément mais impitoyablement, on sent que cette nuit ci n'est pas la bonne, que la chance est passée, qu'on s'agite 98 pour rien. Ce sont pourtant les mêmes prairies gelées, les mêmes mares douteuses au bord desquelles des charognes de chevaux font des monticules flasques où le pied, dans l'obscurité, fait naître des remous. Mais une rumeur s'est installée, vers laquelle nous avançons, et qui est faite de grognements de moteurs et de grincements de chenilles, à quoi se mêle le bourdonnement que fait une troupe quand elle n'a plus à se méfier. Des jaillissements de fusées nous pétrifient dans des postures invraisemblables, entre des clôtures, sur des revers de talus ou un pied dans une mare, comme des piquets, des buissons ou des ruminants - Voyez ! essaient de dire nos grotesques mimes, voyez comme nous sommes là depuis longtemps ! L'approche de la voie ferrée redonne un souffle d'espoir à la troupe qui se resserre et fait la pause ; elle ne sait pas encore ce que voit la patrouille aplatie au sommet du remblai ; de l'autre côté, des chars révèlent à coups de projecteurs la route de Belgard... à perte de vue, une colonne motorisée russe déroule et ronronne son tranquille ralenti ! Rejetés une fois de plus plein sud au travers des pâtures, nous reprenons machinalement une marche dont nous savons qu'elle n'est plus qu'une formalité, un sursis : ici ou là-bas, maintenant ou au lever du jour, c'est la fin... 6 MARS. Ayant tâté une .seconde fois la voie ferrée, une patrouille se fait repérer : si ce n'est le bruit, personne n'en revient pour le dire ; en tête de la colonne au même moment, les éclaireurs qui n'ont rien vu laissent le gros de la troupe aborder un hameau 99 truffé d'armes automatiques ; un grand frisson saisit la colonne, qui semble onduler au rythme des traçantes ; des petits groupes tourbillonnent vers les trous d'obscurité ; des ombres brisées d'épuisement et de peur s'affalent sur place sans avoir été touchées. Très haut, immenses sur la voie ferrée, des rangées de chapkas font les cornes derrière des fusils à tambour ; au milieu des exhortations et des sommations en russe, en alleinand, en français, les mitrailleurs sortent du hameau et, jardiniers d'enfer, commencent à ratisser pêle-mêle des hommes, des fusils et des montres,,. Des groupes ont jailli de la nuit, avant-gardes de l'impossible, jeunes vétérans des Carpates et de la Bérésina menés par des Sous-offs orgueilleux d'une fin violente ; ils regardent encore vers la liberté, mais la troupe ne croit plus à la chance ; décharnés de jeûne et de dysenterie, ankyloscs de gelures, paralysés d'ignorance, nous posons lentement, tendrement presque, nos fusils et nos ceinturons aux pieds des patrouilles soviédques, qui les reçoivent avec le sourire de qui attend depuis longtemps. Tout au long de la voie ferrée, en ultimes rafales, en cris définitifs de haine et de douleur, dans un désordre et une confusion dont on ne pourra jamais faire le compte, cette fracdon-ci de la Brigade Charlemagne cesse d'exister C'est fini,,. avoir Après avoir mendié à la nuit quelques kilomètres de plus ; après extorqué supplémentaires pour au calendrier l'orgueil d'être quelques au heures lendemain ; condamnés à ignorer le poids d'une nuit supplémentaire de guerre dans la balance ; convaincus d'ailleurs que ce poids était nul, mais hargneusement tendus à le porter quand même ; 100 lourds de la rancœur d'une sinistre farce mais attachés à elle comme l'enfant préfère le seul jouet qu'on lui enlève, nous avons tenu le serment de Wildtlecken, comme la chèvre de Monsieur Seguin a attendu le jour. Et pour nous aussi, le jour est venu. Dans une aube salie par les fumées malodorantes de la ville écrasée, sur des talus souillés par tous les débris de la bataille à peine apaisée, au milieu d'épaves innommables, douces au vainqueur, el qui accablent de désespérance le vaincu, comme autant de preuves ajoutées à sa défaite ; au bord de la route qui retient nos derniers espoirs, s'organise peu à peu notre premier rattroupement de prisonniers. C'est une chose d'être las du combat, de désirer s'arrêter là, un moment, couché au revers d'un talus, et d'y sentir tendrement un brin d'herbe contre la joue enfiévrée ; d'avoir envie de se déchausser pour toute une longue nuit de rêves prosaïquement civils en jurant que même ce con d'adjudant n'a aucun droit de regard là-dedans. C'est tout à fait autre chose de remettre son fusil à un gars qui vous le demande méchamment, et dont on sent bien qu'il n'a pas l'intention de vous le rendre de sitôt. Dans un sursaut de colère et de honte, les regards se tournent encore vers la forêt toute proche ; mais de brèves rafales, venues des confins de la colonne, roulent leur écho par-dessus les épaules voûtées et disent assez combien la chasse est bonne. Ce matin, le kilo de Feidgrau ne vaut pas cher... 101 MIGNON... CONNAIS-TU LE PAYS ? 7 MARS. Ainsi, depuis hier matin, nous ne sommes plus que des prisonniers... Parqués innommablement dans quelques maisons d'un quelconque village dont le nom n'a plus maintenant aucune importance. Il est dans les lignes russes, son existence est devenue aussi douteuse que la nôtre. Parqués et dépouillés... Car nous avons été proprement dépouillés ! Avant même que fussent déposés les derniers fusils, abandonnées les dernières cartouches entre les mains des soldats rouges, ceux-ci ont commencé la " fouille " - tout y a passé : montres, bagues, plaques d'identité réglementaires, briquets, étuis à cigarettes, tout enfm de ce qui forme, en quelque sorte, la fortune d'un soldat ; tous ces menus objets qu'on traîne dans sa poche, en campagne, et qui sont le plus souvent les gages d'une amitié, d'une tendresse qui, à l'instant même oiJ l'on caresse ces chers cadeaux, s'inquiète et tremble pour vous. Il ne nous reste rien... D'ailleurs, tout s'enchaîne avec une irréprochable logique : nous n'avons plus de stylo, mais nous ne pouvons plus écrire plus de briquet, et plus de tabac ; plus de papier, et plus de nom. Ceux à qui on casse leurs lunettes, c'est qu'en vérité, ils n'ont même plus besoin d'y voir clair... Comment, Camarade, le Russe t'a pris ta belle gamelle réglementaire, confisqué ton petit couvert de campagne, cette cuillère et cette fourchette qu'on dirait faites pour une dînette de poupée ? - Mais voyons, que je sache, tu n'as rien à y mettre, dans ta gamelle ; rien à puiser avec cette cuillère, rien à piquer au bout d'une 105 fourchette ! Allons, au lieu de t'emporter, songe donc à cette suprême délicatesse d'un adversaire magnanime : il ne te donne pas à manger, mais au moins, il t'enlève cette vision douloureuse et lancinante d'une gamelle toujours vide... Tu brûles de fièvre, tu crèves de soif ? Mais ne t'a-t-on pas ôtc ton bidon qui, désespérément vide, risquait d'exaspérer ton palais englué ? Et si les soldats du piquet de garde, par une innocente plaisanterie, ont réquisitionné tes chères vieilles lettres pour allumer leur feu, confisqué tes quelques photos pour s'en amuser entre eux - quoi de plus amusant à regarder en photo, que la femme ou la fiancée d'un prisonnier ? - Oh ! eh bien s'ils ont fait cela, c'est qu'en vérité tu n'es plus un homme depuis quelques heures, et qu'il serait bien inutile que tu aies sous leurs yeux quelques vains papiers pour te rappeler que tu en étais un... Allons, notre premier jour de capdvité dre à sa fin... 'Voici la nuit - Dors, Camarade Prisonnier - on n'entend même plus le canon. Les Russes ont avancé, depuis 24 heures - hier soir, le front était à quelques mètres, aujourd'hui, il est à des kilomètres. Tu vois bien que tu peux dormir tranquille. Pourtant, avant de t'endormir... Tu as un grade, tu as des insignes - beaucoup trop d'insignes. C'était bien l'avis de ce Russe à mitraillette, ce tantôt, tu t'en souviens ? Alors, tu sais ce que tu dois faire ; justement, j'ai encore une demi-lame de rasoir dans une doublure par ici. Pour découdre, c'est suffisant. Et, que diable ! ne fais pas cette tête d'enterrement. Camarade ! on ne te demande pas de confesser l'Etoile Rouge, on te prie seulement de découdre ce qui est exactement le contraire. C'est un soldat rouge qui te fait cette prière. Il ne faut pas lui en 106 vouloir pour la mitraillette. Un soldat, tu sais, c'est comme un paysan, ça prie avec son instrument de travail... Dors ! 8 MARS. A l'aube un condngent d'Allemands nous rejoint et, chassés de nos granges à grands renforts de jurons, de coups de pied, de coups de crosse, de menaces, nous nous alignons le nez au vent de la grand-route... On nous compte, on nous recompte... et puis, en route. Où va-t-on ? - Est-ce loin ? - Nul ne sait... Il fait très froid. Bien plus froid encore pour nous ; au hasard des fouilles successives, chacun a laissé quelque chose de son plus strict confort ; qui sa capote, qui sa toile, qui un pull-over. une chemise de rechange, une paire de chaussettes en réserve. Il faut même apprendre à se moucher dans ses doigts : si ce n'est pas démocratique, c'est au moins populaire. Souvent dans le cours de la journée, nous croisons des convois qui nous arrêtent. Il faut bien payer son écot de coups, d'injures... Des camarades, au cours de ces haltes, sont obligés d'abandonner leurs mauvai.ses chaussures contre des brodequins russes encore plus mauvais. A la moindre velléité de refus, menaces savamment argumentées. Se faire tuer pour une paire de chaussures ! - Bah ! Certains de nos convoyeurs n'ont pas encore renoncé à fouiller nos poches. En plein vent, au bord de la route, des hommes sont tirés du rang, invités à défaire leur veste, fouillés avec une dextérité presque policière. Nos cosaques parviennent encore, par ce moyen, h s'enrichir de quelque breloque ou de 107 quelque bague épargnée par la grande fouille d"avant-hier. Mais la grande découverte d'aujourd'hui, c'a été un chaînette d'or portant une croix de même, qu'un imprudent s'est remis au cou après l'avoir cachée pendant deux jours. Ca n'était pas un bijou de soldat, certes, et les Russes en raillent à perdre haleine. Mais c'était sans doute un souvenir... Et puis, qui a dit que l'anti bolchévisme était une croisade ? L'homme rentre dans le rang, très pâle, crispé. Pas même de colère ; plutôt une désolante et immense envie de pleurer son dernier bien. C'était si bon, depuis deux jours, d'avoir là, quelque part sur soi, quelque chose de bien à soi. La joie de la possession décuplée par le laborieux plaisir de la dissimulation. On a beau faire, beau cacher, il faudra tout leur laisser - se laisser dépouiller jusqu'au bout, exactement comme on a prétendu que nous dépouillions nos adversaires. Je n'ai jamais dépouillé un adversaire, je ne l'ai même pas vu faire devant moi. Mais serait-ce, on ne pourrait m'en vouloir de m'étonner que mon adversaire m'en tît autant ; car enfin, peut-il être vraiment mon ennemi s'il a mes pratiques ? - Peut-il me haïr s'il aime ma méthode ? - Si ce n'est que cela. Compère. associons-nous Cette guerre inexpiable a laissé naître, pour le malheur de l'humanité, cette idée nouvelle que l'ennemi n'est en aucun cas digne de considération ; le mépris instinctif infligé au soldat qui a déposé les armes, s'augmente du mépris que lui-même avait pour l'adversaire et, à supposer qu'on renverse les rôles, on obtient la même dose de haine viscérale répandue sur un monde au bord du cannibalisme. 108 10 MARS. Troisième jour de marche. Le froid, hi boue... Une route, des camions, des piétons. Des soldats qui montent, des prisonniers qui descendent. L'un crachant sur l'autre. C'est la lutte finale !... Qui eût dit qu'il y a un humour russe ? Seulement ce n'est plus du sel, c'est du vitriol ! Le jeu est simple : une colonne de prisonniers, à pied, une colonne de .soldats, en camion. Sur un camion, un soldat tend un morceau de pain à un prisonnier Son autre main, il est vrai, tient une cravache ; mais un morceau de pain, c'est bon à prendre... Un amateur s'avance cauteleu.K vers le camion ; on le suit des yeu.x, parce que tout à l'heure, il va dévorer ce morceau de pain qui pend là, au bout d'un bras russe... Le jeu est clos. Le Russe a changé de main, il a gardé son pain el donné de la cravache. Pour ne pas dire qu"il aura fait marcher l'autre pour rien. Il doit y avoir des cirques en Russie, et les Russes doivent aller au cirque ; un morceau de pain pour faire le beau, un nerf de bœut pour aller coucher... Ce soir, le copain défera sa chemise et. montrant ses épaules, demandera si ça se voit l)eaucoiip... Et les grincheux lui reprocheront d'avoir voulu accepter le pain de l'ennemi. Il est vrai que jusqu'à présent, on ne peut se vanter de l'avoir goûté, le pain de l'ennemi. Le .soir, on s'arrête à la brune. Si une vache ou un cochon pas.se à portée, on tue et fait cuire toute chaude la bête déjà échauffée d'avoir battu la campagne. Mais ça n'a pas d'importance, puisqu'on n'en voit que le bouillon. Par exemple, il est gras, ce bouillon ; gras à en donner des soucis en misère physiologique. Il y a six mois, 109 nous n'aurions pas voulu de ce brouet de viande mal saignée, mal cuite, véritable bouillon de culture de ces bêtes qui ont au moins autant de maladies qu'il y a de semaines qu'elles rôdent, efflanquées de faim, écumantes de soif. Mais c'est le bouillon ou rien, et demain, marcher toujours. Allons ! mourir de ça ou d'autre chose ; de dysenterie ou d'inanition... D'ailleurs, il n'y a encore aucun symptôme officiel. Les hommes sont fatigués, fiévreux, hagards ; il y a de longs arrêts au bord des fossés, mais que peut-il arriver à des prisonniers de guerre ? Seulement, les choses se compliquent tout de même. La soif fait boire n'importe oîi, et si l'eau ne manque pas dans les fossés, les cadavres n'y manquent pas non plus. A tout prendre, boire de cette eau-là, ou même sucer de cette neige qui noircit doucement au revers des talus, c'est encore plus dangereux que boire le bouillon gras des cantonnements. Et puisqu'on fait les deux à la fois, on a toutes les chances... Le long des routes, il y a des quantités de victuailles abandonnées là par les fugitifs des dernières semaines. Mais nos convoyeurs défendent férocement qu'on y touche... ça ne serait pourtant pas plus malsain que le reste... Ce soir, la recherche du cantonnement a été plus longue que d'habitude. Il fait nuit noire lorsqu'on nous parque, et nous n'aurons pas de bouillon ; rien jusqu'à demain soir ! 11 MARS. On marche toujours sous des alternatives de neige et de pluie, par des routes défoncées, luisantes de verglas, encombrées de convois automobiles et de longues files de ces 110 arrabas à deux chevaux, où s'entassent les hommes et les objets les moins attendus dans une armée moderne. Des chariots, pleuvent les injures et les railleries. Mais les chauffeurs de camions ont des distractions moins saines, et se permettent des dérapages savants qui fauchent trois ou quatre hommes sur le flanc de notre troupeau. Dans les convois, les modernes camions américains voisinent avec de curieux véhicules d'avant-guerre, auxquels s'ajoutent de nombreuses prises de guerre, abandonnées intactes, faute d'essence, au fil du repli allemand. Par un curieux retour des choses, ce sont les camions russes qui commencent à joncher les bas-côtés des routes ; il semble que sécher un Delco ou changer une bougie soit au-dessus des forces du conducteur russe moyen ; l'excès de victoires aurait-il les mêmes effets que l'accumulation des défaites ? L'allure martiale des camions américains fait ressortir étrangement le laisser-aller des uniformes russes ; les habits molletonnés vomissent leur bourre par maintes déchirures, de curieuses jambières sont faites de superpositions de chiffons liés autour de la jambe par de banales ficelles ; seule la chapka pomtue qu'on dirait être faite de peau de chien, sauvegarde l'apparence de l'uniforme, avec sa courte visière relevée sur le front, ses deux pattes battant comme des oreilles de chien errant, et son immanquable étoile rouge, tranchant sur la teinte terreuse de la coiffe. Il existe pourtant un casque russe, mais presqu'aucun des soldats, même au front, ne le porte. Les Russes jouent les grands frileux : sur les camions, et encore plus sur les chariots, c'est un entassement de toiles, couvertures, courtepointes ramassées dans les villages traversés : il y a du kaki, du jaune, du brun, du rouge, en gros tas immobiles et braillants ; n'était l'insigne à la chapka, on croirait plus à une migration qu'à une offensive. Il faut un effort pour imaginer que tout ça s'en va mettre le siège devant Berlin... Insensiblement chaque combattant extirpe aux fermes ravagées le commencement d'un confort bourgeois ; des dessous des couvre-lits pointent curieusement des tables et des fauteuils, tandis que des réveille-matin enfouis dans leurs édredons de plume se mettent à grelotter pour dire l'heure de quelque besogne familière qui ne se fera jamais plus... Et on marche toujours : les reins sciés, les épaules tiraillées par l'humidité et la fatigue, la gorge sèche, les pieds morts dans les chaussures vaincues par la neige fondante, les doigts gourds au fond des poches trempées. La démarche de certains devient hésitante, il faut ralentir l'allure de la colonne sous les jurons et les menaces des convoyeurs à cheval. Ceux-là, que par moments il faut soutenir, qu'il faut presque relever de force chaque matin, ceux-là paient leur tribut au bouillon à la cosaque et à l'eau croupie des fossés. La dysenterie fait son chemin. 13 MARS. Les restes d'une petite ville, des moignons de murs noircis, des gravats encore tièdes, des restes de cadavres pétris par les chenilles des chars, mêlés à la glace boueuse des caniveaux : c'est Rummelsburg... La maison du Parti, encore debout, nous offre sa salle des fêtes pour cantonnement : si l'humour est bon pour la santé, il y aura des guérisons ce soir. L'entrée est gratuite, mais il faut pousser rudement pour finir d'entrer. On se retrouve, ni assis ni couché, mais comme suspendu entre des épaules crispées ; 112 des coudes chercheurs incrustent sournoisement des boutons dans des estomacs et chaque voisin semble avoir autant de pieds qu'on a soi-même d'orteils. Les plus affaiblis s'abandonnent doucement à leur fièvre, dans cette salle hermétique que les Russes n'ouvriront que demain matin, quoiqu'on fasse, quelque appel qu'on lance. Merveilleusement, on s'endort au milieu d'une forêt de jambes agressives ; dans un inconscient malaxage de godillots de formes et de couleurs innommables, les dysentériques cherchent des coins à l'écart, n'en trouvent pas et s'abandonnent au hasard de leur obscure reptation. Et tout cela geint, jure, insulte ou encourage et essaie en vain de se ressaisir ; au-delà des politesses et des conventions qu'on feint encore d'observer, commence à s'enchevêtrer au fond du cerveau devenu inutile la pelote, dure comme une pierre et grosse comme un poids, des vieux instincts propres à la survie végétative de l'individu. 15 MARS. Hier matin, on a eu l'idée saugrenue de nous faire prendre un bain : un vrai luxe ; dix litres d'eau chaude pour quatre avec du savon noir, dans le cadre somptueux de la cour de la maison du Parti, sous le grand vent du nord. Pendant ce temp.s-là, nos habits faisaient semblant de se désinfecter dans une cabane baptisée autoclave. Mais nous avons des poux depuis bientôt un mois, et ce n'est pas l'odeur de vieille crasse de leur étuve improvfsée qui va les faire partir ! Il et vrai que nous n'avions pas tout prévu : au plus fort, ou plutôt au plus chaud de l'opération, la baraque flambe, et nos habits avec. Mais on 1,3 envoie tout de suite en quérir d'autres, et, pour nous faire prendre patience, on nous passe à la tondeuse du haut en bas. Après une petite heure d'attente, perchés sur un pied pour ne pas mouiller l'autre, nous avons reçu de superbes uniformes, tout à fait Landwehr, vert émeraude ou à peu près. Puis on nous a fait entrer dans la salle préalablement balayée - mais pas désodorisée ! Pour la première fois, nous avons touché du pain russe, dont la principale vertu semble être le temps qu'il faut pour le digérer ; mais on n'est pas là pour faire de la gastronomie et, momentanément calmés du côté de l'estomac, nous échangeons de graves considérations sur la forme de nos crânes respectifs : on se croirait à l'ouverture d'une fouille gallo-romaine... Sous cette tonte draconienne, les plus âgés semblent avoir la tête qu'ils auront le jour de leur mort ; les plus jeunes ont l'air d'avoir encore le duvet du jour de leur baptême. Mais, comme la tondeuse ne s'était pas limitée à nos crânes, et avait mis à jour d'autres vestiges au moins aussi caducs dans notre situation, cette discussion hautement scientifique dégénère en plaisanteries dignes de l'époque gallo-tout-court. Ce matin enfin, on est venu chercher, pour les diriger sur quelque hôpital, les blessés que nous traînions avec nous depuis dix jours, mi à pied, mi en charrette. Et nous, nous repartons de notre côté, lestés d'une boule de pain russe d'un kilo, pour un voyage prévu de trois jours, étant bien entendu que, puisque nous avons du pain, il n'y aura plus de bouillon de vache enragée aux haltes du soir. En route ! Les premiers pas sont toujours pénibles. La dysenterie a gagné des places ; la fièvre monte chez les 114 premiers atteints. Les Russes ne tolèrent pas les arrêts, poussent leur monde à coups de crosses, si bien que les malades se soulagent dans leur pantalon. Les joues creusées, blêmes, les yeux brillants et cernés, ils s'excusent d'un regard vacillant, et vont leur chemin, en trébuchant dans chaque trou de la route. S'il y en a encore pour longtemps, on se demande ce qu'on en fera. Les valides veulent de moins en moins soutenir leur marche ; ils sentent trop mauvais à force. Cependant que le chef d'escorte, un quelconque sous-offlcier, a annoncé que tout homme s'arrêtant sur les talus sera abattu comme fuyard... On ne vit plus que pour la halte de la nuit. Quand on y arrive, on se laisse tomber sur la paille des granges, ou sur le sol nu, au hasard. Ce soir, tout près de moi, un dysentérique agonise. C'est un Allemand, que personne ne connaît. Et les Russes ne répondent pas à nos appels ; il fait nuit. Allons, il faut que celui-ci meure tel quel... 18 MARS. Il n'y a pas grand changement depuis l'autre jour. Nous avons laissé ce pauvre diable dans la grange, en partant. Et puis encore un hier matin... Il règne sur la colonne une espèce de halètement de bête de somme ; les conversations sont d'une brièveté épuisante, chacun garde son souffle pour les enjambées qu'il aligne péniblement et qui, au bout de la journée, font tout de même des kilomètres. Seuls quelques irréductibles parlent des bons repas les assommerait volontiers, serrant les dents sur la dernière d'antan ; on 115 bouchée de pain, avalée hier soir, et qui grouille lugubrement dans un estomac réfractaire, avec des renvois de gas-oil. Alors qu'on ne sait pas du tout OLI on est, qu'il faut se mettre à plusieurs pour se rappeler le jour, que toute la colonne est sollicitée pour dire la date, sur le coup de midi, une pancarte fait signe à un croisement ; Hammerstein ! Quelle (arec ! Sur le quai de la gare, le matériel abandonné par la Brigade semble nous attendre. Le camp est en bon état et nous attend, lui aussi... En longeant les baraques désertes, ici et là, des vestiges témoignent de la rapidité et de l'ampleur de la débâcle ; dans un bâtiment, intacts, des colis de la Croix-Rouge que les P.O. français n'ont pas touchés, que le Commandement du camp n'a pas pu évacuer, que la Brigade n'a pas su trouver ! Les Russes nous les font brûler, puis nous servent une soupe d'herbe... et nous bouclent dans deux baraques pour la nuit. Demain, paraît il, nous verrons un médecin : il serait temps... De songer à ceux qui ont occupé ce camp avant nous, de nous rappeler que nous-mêmes l'avons connu comme combattants, nous rend plus écrasants notre isolement et notre dénuement actuels. Par terre, quelques débris de papier : emballage de cigarettes, étiquettes de boîtes de conserves. En fouillant un peu partout, on retrouve encore de menus objets et de ces petits outils bizarres que se font les prisonniers pour quelque mystérieux et inutile travail de patience... Dans les briques du four qui, selon la mode d'Europe germanique, s'élève au milieu de la baraque, on retrouve une fortune : un paquet de ces bonnes Gauloises, laissées là par on ne sait qui, si ce n'est la certitude qu'il était Français lui aussi... 116 Dans la nuit qui tombe, les cris des sentinelles se répondent rappelant aux malades que, jusqu'à demain matin, rien n'est changé et que, d'ici là, les baraques seront aussi nauséabondes que les granges des nuits précédentes. Cette baraque, après l'entassement des jours derniers, c'est presque confortable, et pourtant c'est pire. Ces granges dans lesquelles on s'enta.ssait au petit bonheur, avaient un je ne sais quoi de provisoire, qui autorisait encore le rêve de quelque chose de meilleur ; mais, maintenant, chacun res.sent en soi même le petit choc qui avertit le moral que l'on est installé dans le malheur. Les sensibles grognent après leur grabat, les insatiables rêvent d'agapes, les fiévreux gémissent derechef dans les heures troubles de la nuit, les plus jeunes ravalent une larme avortée en pensant à leur mère : cet éternel poncif des vieux mélos fonctionne encore parfaitement quand on est dans la détresse entre quinze et vingt ans. Les irascibles feignent encore d'être là par erreur : ils auraient consenti à partager la victoire, mais cette défaite est celle des autres ; eux, ils retirent leur inise. Cette fondamentale incapacité de supporter équitablement le désespoir vous noue la gorge, vous fait tomber la tête entre les bras crispés pour ne pas voir, ne pas entendre plus qu'il n'en faut, car demain nous serons encore ensemble... 25 MARS, Je perds des forces et du courage en même temps, ffier matin jc suis tombé au pied de ma paillasse, j'ai eu du mal à me relever. J'ai froid. Le printemps ne vient-il donc jamais jusqu'ici Le médecin annoncé est bien venu mais il n'a aucun remède ; rien que quelques conseils embarrassés et 117 inapplicables ; le moins idiot est le charbon de bois, qu'on essaie de confectionner sur de petits feux, entre deux baraques : c'est dégoûtant et inefficace ; le mieux serait encore de ne pas manger mais paradoxalement, on a faim. Les conditions d'hygiène sont infectes, les tinettes, distribuées dans les baraques en remplacement des blocs sanitaires dévastés, sont insuffisantes et débordent sur le pas des portes. Le matin, on touche une ration de pain qui sent le gas-oil et le son mouillé ; à midi, une ration de bouillon de pommes de terre déshydratées, et le soir une gamelle de tisane baptisée " thé " ; les plus malades sont très entourés car ils abandonnent quelquefois leur ration, d'un geste las et indifférent. Décidément, un médecin n'a rien à faire ici. Il faudra que ça passe tout seul... L'intérêt du camp renforcé des grands principes socialistes veut que, pour manger, les prisonniers doivent travailler ; en foi de quoi, traînant la jambe et serrant les fesses, la plupart d'entre nous sortent en corvée quotidienne. Le jeu consiste à ramener du bois voisin au camp des troncs d'arbres dont on ne voit jamais l'emploi ; pire, il y en a tant qu'on jurerait que quelqu'un les ramène dans le bois la nuit pour resservir le lendemain... Peut-être que c'est mon voisin de portage qui a raison car, dit-il : - Tu vois bien que c'est juste pour emmerder le bonhomme ! Les sorties en corvée se font par un portillon en chicane, oij ne peut passer qu'un homme à la fois ; à l'autre bout, le Rus.se chargé de nous compter a souvent des ennuis d'arithmétique entre la sortie et la rentrée ; comme il a toujours une cravache à la main, les jours de mauvaise humeur il s'en sert pour ponctuer sa comptabilité et, en cas de gros litige, fait ressortir tout le 118 monde pour un second comptage. L'appel devient peu à peu une insdtudon qui meuble, deux fois par jour, de longues heures. Le responsable de la baraque ayant compté et annoncé son effectif, un sous-officier russe le note et recommence le compte suivi, à trois ou quatre pas, d'un autre qui recompte ; comme tous les deux comptent à haute voix, ils s'embrouillent mutuellement et, au bout du rang, on se retrouve à la tête de trois effectifs différents ; on repart alors en sens inverse ce qui, naturellement, ne donne pas le même total, puisqu'on a du tourner la tête dans l'autre sens. Après deux ou trois aller-retour aussi infructueux et des menaces incomprises, mais sans doute sanglantes, en direcdon du responsable de baraque, intervient alors le recours au gradé supérieur, lequel a d'ailleurs prudemment attendu bien au chaud dans le poste de garde ce moment décisif Souci de la hiérarchie ou simple prudence, celui-ci compte de loin, immobile et en silence ; l'affaire se termine sur un coup d'œil jeté au chiffre donné par le responsable de baraque : il importe de conclure avant la nuit... Heureusement, le soleil commence à paraître et réchauffe un peu l'air ; il me semble que je n'ai plus une goutte de sang dans les veines, le moindre souffle de vent me glace ; entre deux corvées, je reste assis au soleil, à l'abri de la baraque et seulement là, je parviens à me reconstituer un bien-être animal ; une angoisse puérile me prend au moindre nuage qui me replongerait dans l'ombre froide. Le soleil ! c'est tout ce qui nous reste pour rêver qu'on est ailleurs, là où il fait beau, chaud, où les gens sont gentils parce qu'ils sont en train de finir de gagner la guerre... Il y avait ici une assez bonne bibliothèque ; on y trouvait naturellement tout ce que les Allemands souhaitaient faire lire à leurs prisonniers de guerre, mais aussi pas mal d'autres titres 119 dont le classicisme ne pouvait porter ombrage à aucune censure : pour un camp de P.G., dans un régime dictatorial, c'était somme toute une honnête bibliothèque. Sauf pour les Russes, qui viennent d'en faire un autodafé au milieu du camp, sous l'accusation inattendue et ambiguë de littérature capitaliste. Il est, de même, interdit de posséder papier et crayon. Nous ne devons pas lire, ni écrire. Si nous pouvons encore penser, c'est que ça ne se voit pas... Les implications d'une guerre ne supposent pas, a priori, qu'on aime son ennemi. Le caractère de croisade donné artificiellement par l'Allemagne National-Socialiste à la guerre à l'Est, n'inclinait pas non plus à accorder de l'estime aux Russes. Enfin, les exactions des uns chez les autres avaient créé un climat de haine inexpiable. La haine dans la guerre n'est pas un fait nouveau ; il ne me semble pas que l'image du prisonnier logé et traité chez l'habitant comme un adversaire malheureux et digne de pitié ait beaucoup survécu aux guerres de la Révolution Françai.se ; mais chaque guerre du vingtième siècle a aggravé cet état de haine contre le vaincu, parce que chacun a accru les abus que le vainqueur du Jour croyait pouvoir se permettre chez son vaincu provisoire. Déjà sous le commandement de Koutouzov, et peut-être malgré lui, les Russes n'étaient pas enclins à de la considération pour les soldats de Napoléon qu'ils capturaient, après avoir vu l'état de Moscou et des alentours. Cette réaction instinctive ne pouvait naturellement qu'être centuplée contre les soldats d'Hitler. La seule atrocité admissible est celle du vainqueur, car elle est plus atroce que celle du vaincu. Depuis ce matin, le bruit court que nous allons partir. Oij ? En Russie sans doute ? Ce sera le comble... En fait, l'appel a duré plus longtemps que de coutume : trois heures au lieu 120 d'une. Appels, contre-appels, d'après des listes contradictoires, chiffonnées et crasseuses entre les mains non moins crasseuses d'officiers prolétaires illettrés, qui se font déchiffrer leurs listes par les interprètes, et laissent à leur responsable allemand le soin de compter les troupes. Comme il faut aller prendre le train à l'autre bout de Hammerstein. à cau.sc d'une coupure de la voie, on fait demander ceux qui sont malades et ne pourraient faire à pied ces trois kilomètres de route. Il y a là un médecin russe, le premier, ma foi, que nous voyions... Vraiment, il y en a bien la moitié qui ne sauraient faire cette route à pied. On prend le premier : il a à la jambe une plaie quelconque mais qui suppure affreusement, avec une enllure bleuâtre inquiétante à souhait : - Tu es sûr de ne pas pouvoir marcher '.' Ce n'est pas le médecin qui interroge, c'est le chef de camp ; à la dénégation du patient, répond un énergique coup de cravache, - Essaie, maintenaiu ' Ca va déjà mieux ; en vérité, il pourrait presque inarcher,,, -Allons! Second coup de cravache - encore un autre coup, et il courrait, ce brave impotent ! L'expérience est concluante, le malade rentre dans le rang, guéri - Ainsi de plusieurs candidats, A la fin, l'Officier triomphant fait dire à toute la colonne : - Vous voyez bien (jue tout le monde peut marcher ! Et l'on se met en loule, La route est longue - Ce n'est plus une route, c'est une piste martyrisée par l'artillerie et les chars, creusée d'ornières tapissées de boue visqueuse, encombrée de débris de toutes sortes, depuis le banal immondicc jusqu'au quartier de bête en 121 putréfaction en passant par le tas de douilles d'obus, marquant l'emplacement d'un char à l'arrêt. La route est dure... Tout le monde s'essouffle, titube et jure plus ou moins, les plus faibles essayant de s'accrocher aux autres, peu enclins à les soutenir. Mais, à force de jurons, de coups de crosses, nous arrivons, cahin-caha, en vue du train. Nous n'avons pas mis plus d'une heure pour faire ces trois kilomètres... C'est joli ! Wagons à bestiaux, barbelés aux lucarnes, barres de sûreté aux portes. Dans chaque wagon, un trou, muni d'un entonnoir, traverse le plancher - 0 délices, plus besoin de se servir des gamelles... ! L'embarquement est brutal, car le ballast est haut et les forces au plus bas. Les moins valides sont embarqués comme des colis - on a oublié l'étiquette de rigueur - Ce sont des wagons de type " 40 hommes - 8 chevaux ", et nous sommes 60 dedans - et comme le voyage dure 10 jours, ça promet ! Nul ne parvient à se coucher complètement, il faut organiser : un tour debout, un tour assis. Mélange de têtes, de pieds, de musettes. Le trou d'aisance est gardé par une chicane de jambes entrecroisées et de torses superposés ; il faut marcher sur les copains pour aller se soulager ; et ils dorment si près du trou, sans dégoût, inconscients, qu'on n'est pas bien sûr de ne pas les éclabousser, tant il faut se contorsionner sous l'action conjuguée de la faiblesse, de la douleur et des cahots du train. Au bout d'une heure, c'est une infection sans remède. 122 4 AVRIL, Au début du voyage, je me disais qu'en dix jours, nous ferions un saeré bout de chemin. Maintenant, j'ai compris ; une demi-journée de route, une journée de halte. C'est que nous ne sommes pas prioritaires ! Dans les gares, il y a du mouvement, des trains nous brûlent, bruyants ; des renforts pour l'Allemagne ou des permissionnaires, A ce train-là, je ne crois plus que nous puissions dépasser la Pologne, Si seulement nous descendions vers le sud ; nous aurions plus chaud. Au départ, nous avons touché le pain pour tout le voyage, aussi notre seul souci est-il l'eau, qu'en principe on devait nous distribuer chaque jour, à la faveur d'une halte. Mais ils ont oublié plusieurs fois, et comme il commence à faire chaud dans ce wagon pas aéré, c'est dur. Le premier avril s'est pa.ssé paisiblement à attendre je ne sais quel poisson, ou au moins l'eau qui le nourrirait. Mais le poisson s'est confirmé le soir : pas d'eau.,, La journée est déjà avancée, mais voici qu'on s'arrête dans une quelconque gare, ni plus ni moins démolie que toutes les gares en ce temps-ci. Mais c'est Deutsch-Eylau et c'est là qu'on descend, paraît-il,,. Pas mal de mines. Quelques maisons intactes, où logent des soldats et des femmes. S'il n'y a pas de lanternes, ce n'est apparemment qu'un oubli ; le reste y est,,. Le camp est installé dans une cité ouvrière dont on a malmené les pièces, pour y dresser de ces bat-flanc à trois étages qui sont le signe certain d'une hyper-démographie. En 123 effet, le camp semble plein et qui plus est, il est largement cosmopolite. Les Allemands tiennent l'organisation, les Polonais l'entretien, les Luxembourgeois la cuisine. Il ne manquait plus que nous... Enfin, les Allemands sont ici un gage d'organisation : les appels sont rapides, le ravitaillement sans chinoiseries ; nous .sommes promptement logés quoiqu'un peu à l'étroit. Mais il paraît que c'est provisoire - Dieu ! Gardez-nous du définitil ! Tout de même, le voyage nous a secoués ; somnolence, étourdissements, oppressions, crampes un peu partout. Je crois que nous ne perdrons plus personne parmi les dysentériques et cela ne laisse pas de me ras.surer ; mais je me demande comment nous allons faire pour reprendre des forces avec un tel régime. Gare aux rechutes ! 10 AVRIL. Deutsch-Eylau n'est tombée qu'en janvier, et les traces de la bataille y sont encore nettes ; jusqucs et y compris les cadavres de tous poils qui se gonflent tout doucement au premier soleil. La ville entière n'a pas d'autre odeur que celle de la mort... Le centre de la ville, un peu épargné, fourmille de la vie des grandes troupes migratrices, vie toute entière dans la rue, bruyante et déguenillée. Le Camarade Soldat Rouge y fornique avec la belle Juive polonai.se, et le Partisan Polonais, ayant fait les frais d'une casquette (allemande) fait de l'œil à la Camarade Policière de la Route, de faction au carrefour. L'hôpital militaire étale les quelques plaies qui sont sur ses murs, et toutes celles qui sont dans ses chambres. Des 124 convalescents, aux étages, exhibent leur anatomie pour les beaux yeux des petites infirmières qui devisent dans la cour en travaillant de la charpie comme il y a cent ans. A toutes les fenêtres, pend du linge qu"on dirait lavé et qui reste douteux. Et, flanquant la grande porte de la cour, deux gigantesques poubelles vomis.sent sur le trottoir le trop-plein de leurs décombres, pansements ensanglantés voisinant avec les déchets de la cuisine, et où se réveille la vermine endormie dans les replis de la gaze putrescente. Situer géographiquement Deutsch-Eylau n'a pas été une petite affaire ; Français ou pas, il n'est pas donné à tout le monde de connaître sa Prusse Orientale par cœur ; une fois localisé dans l'extrême ouest de la province, sous Marienbourg qui est sur la route de Dantzig, il reste à savoir ce qu'il en est de la bataille napoléonienne ; naturellement, les Allemands interrogés en savent plus sur la bataille de Tannenberg que sur celle d'EyIau ; d'autant que, par Tannenberg, nous sommes à 150 kilomètres à peine de l'ancien Quartier-Général du Fuhrer, Rastenbourg. Après une bonne journée de palabres enfin, il s'avère qu'il y a l'autre bout de la province un Preussisch Eylau, celui de la bataille, sur la route de Memel. Deutsch-Eylau est un camp de passage où échouent peu à peu tous les captures du secteur nord. Peu à peu, des camarades arrivent qui n'ont différé leur prise que de quelques jours, voire de quelques heures. Par eux, nous apprenons encore quelques morts ignorées, quelques derniers détails sur l'écroulement de notre front. Allons ! nous n'avons rien à nous reprocher : tout a été fait comme il se devait ; à ceux qui ont pu fuir de faire ce qui peut rester à faire. Mais, si même nous parlons de la fin, nous n'y voulons quand même pas croire : nous avons laissé l'Allemagne presque intacte entre ses frontières, et il se 125 pourrait... Mais quoi ! - Nous sommes restés tout le mois de mars en Poméranie, et pas une seule fois le front russe n'a reculé. Non ! quelque temps que ça dure encore, c'est fini ! Tous les jours, une corvée sort de la ville pour chercher les pommes de terre des grands silos voisins ; trente kilos de pommes de terre dans un sac à porter pendant deux kilomètres, et nous sommes sur les genoux en arrivant. Car nous y arrivons, par la force des choses... 24 AVRIL. Ce matin, appel général pour les Français, puis isolement. Serait-ce encore un départ ? - Cette fois-ci ce ne peut être que pour la Russie. Nous n'y pensions presque plus. Appel, derechef. Après-midi, en route pour la gare. Cette fois, l'embarquement dans les wagons se fait à l'aide de planches bien lisses qui jouent les toboggans, et les coups de cravache pleuvent encore un peu plus. Nous voilà installés, verrouillés, comme toujours... Cette fois-ci, il y a des bat-tlancs dans nos wagons et, à soixante-dix, nous arrivons à peu près a avoir chacun notre place. Mais on étouffe dans ces wagons bouclés ! A la nuit, nous démarrons enfin, un peu calmés par le ballottement des wagons, moins déprimant à tout prendre que cette immobilité d'attente. Malgré la chaleur de l'air rare et vicié, ou peut-être à cause de cela, nous tombons tous dans un demi-sommeil, non sans nous être épuisés le cerveau en conjectures quant à notre destination - les optimistes en pincent pour la Pologne ; Posen-Lemberg, voire pour l'Allemagne ; les 126 plus raisonnables estiment qu'on ne peut nous envoyer qu'en Russie. Chacun se tait sur cette sourde impulsion de malaise et d'appréhension. La Russie, c'est l'éloignement définitif, c'est l'installation définitive dans le silence et la captivité... r'MAI. Il est beau, il est frais ce premier mai 1945, dans une quelconque gare grise, sale comme toutes les gares, et froide, et empuantie comme peut l'être une gare de ce côté-ci de l'Europe. Ca fait tout de même six jours qu'on roule, ou du moins, qu'on est dans le train... Grâce à la fraîcheur de la nourriture et à la richesse de l'eau, la dysenterie reprend ses droits, âprement, et le wagon ne vit plus que par ce petit trou circulaire percé dans le plancher ; ce trou immonde près duquel on s'affale en attendant son tour. L'armée russe fête le premier mai - occasion d'entendre ces fameux Chœurs Russes " - las, ce doivent être des Russes d'adoption, ils ont l'oreille dure - un peu comme la bourrée chantée par des wallons, ou Mai^ali par des Alsaciens... Quel vacarme, toute la nuit ! On est là, arrêtés ; impitoyablement suspendus dans la joie des vainqueurs, tandis que toutes les heures une sentinelle longe les wagons et contrôle la solidité des planches à coups de cro.sse de fusil, et qu'une autre sentinelle sur les toits des wagons en fait autant à coups de botte. Et. pour qui s'est a.ssoupi, la tête lasse et fiévreuse le long des planches, c'est le sablier qui crie aux tempes douloureu.scs, aux reins bri.sés, qu'il n'y a rien pour nous, pas 127 de répit, pas de repos, parce que nous sommes des clioses, et que des clioses on se sert à satiété ; que la tyrannie qu'on fait peser sur les choses n'est freinée que par la crainte qu'on a de les briser. Mais nous, on n'a même pas peur de nous briser, car nous sommes des choses inudles. Et justement, parce qu'on n'en a pas peur, on ne nous brisera pas, on ne parviendra même pas à ce bienfaisant résultat. Nous n'aurons même pas droit à cette pause infinie dans le temps et l'espace, il nous restera toujours assez d'humanité pour nous répéter inlassablement que nous ne sommes plus des hommes... Oh, dormir ! - Mais nous somnolons toute la journée, toute la nuit ; il semble que nous ne sommes jamais tout à fait réveillés. Mais nous ne sommes jamais tout à fait endormis non plus. Nous sommes entre deux eaux, participant du rêve et de la conversation, de la souffrance et du cauchemar Nous ne faisons rien mais nous ressentons les douleurs et les fatigues du pire effort. Avoir envie de parler fatigue tant l'esprit, que la langue n'a même pas le temps de savoir ce qu'elle devrait dire. Et en même temps, cette légèreté de pensée, cette implacable objectivité du fait de vivre 1 Je crève peut-être depuis plusieurs heures et pour quelques heures encore ; je suis tondu, rasé, dépouillé, je suis puant de sueurs maladives et de crasse collecdve, grouillant de vermine et fou de rage à la pensée que chaque pou, chaque punaise me suce un peu de la vitalité qui me reste, et je suis encore moi, encore assez longtemps pour comprendre ce qui m'arrive, encore assez vivant pour penser qu'il ne m'arrive rien ; ce qui se passe en moi est exactement le contraire de ce qui se passe chez les gens à qui il arrive quelque chose. Allons, mourir ainsi apprend à vivre... 128 4 MAI. Qui l'eût cru, que nous arriverions un jour ; qu'une fois nous descendrions de wagon, que nous nous retrouverions dehors, la tête serrée dans l'étau d'un air pur et glacé, que nous marcherions encore sur deux pattes ? Eh bien, ça y est ! On est arrivés comme ça, après tant d'autres fois, une fois encore... Ca s'est passé hier soir, on est dégringolés par petits paquets des wagons empuantis, les Jambes si molles qu'on s'est reçus à quatre pattes sur le ballast, et remis sur ses pieds à coups de bottes... imperceptiblement navrés de constater que désormais, l'anatomie souffrait plus que la fierté. C'est un village qui s'appelle quelque chose comme Oghonowka et qui gît sur la route Leningrad - Moscou, plus près du premier. Notre camp, c'est une papeterie détruite depuis 1941, et qu'on prétend nous faire réparer. La fouille a été très longue, nous sommes restés longtemps dans la cour, tandis que la nuit tombait sur un vent glacial. Tout à fait une brise de mai. Il y a encore de la neige haut comme ça au revers des talus, et de la glace dans les fossés de l'usine. On nous pas.se à la " désinfection ", on nous tond - oh, pour la forme ici aussi, bon an mal an ; il y a un règlement. Et puis, le reste de notre linge, de notre savon, les lettres jusqu'ici si bien dissimulées, quelques photos coincées dans une enveloppe déteinte, les dernières pages du livre aimé ; tout au panier ! Nous .sommes un monde égalitaire... ! Enfin, c'est le dortoir ; un des ateliers, avec bat-flancs et un essai de propreté ! Au petit jour, on peut enfin s'endormir un 129 peu, après une série d'appels compliqués réclamés par les cuisines qui ne veulent apparemment pas lâcher un verre de millet ni une louche d'eau de plus que nous ne valons. Tout ça, c'était hier. Aujourd'hui, la vie reprend .ses droits ; après la visite médicale, aussi rigoureuse que de pure forme, les appels qui sont très longs se font par une température réellement printanière. Il paraît qu'on est arrivés trop tôt pour les perce-neige. Tiens, un " ancien " qui pérore ; il a vraiment bonne mine : - Oui, mon vieux, quand j'étais à Bérésino... Oh ! bien sûr dans ce temps-là, il y avait le schnaps du soldat au front - ça l'empêchait pas de sendr les 30° sous zéro du fleuve cher à feu Eblé, et puis il fallait se réchauffer chez quelque fille légère (de nom X) qui le recevait entre deux pardsans. Mais maintenant qu'il n'y a plus de schnaps, maintenant qu'on est au "gay printemps de 1945 " et que les mères du village viennent traîner leurs rejetons au bord des barbelés pour leur montrer les croque-mitaines auxquels il faut faire la grimace, en attendant d'être assez grands pour les aller rosser sous prétexte de les garder, maintenant que ces dignes épouses et bonnes mères unies (là, je pense à l'Union des Femmes Françaises) nous souhaitent la peste, le typhus ou la grande vérole avec une faculté d'imitation toute communautaire, maintenant dis-moi. Camarade de la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme : - Connais-tu le pays... ? 130 Ah, Ah ! On ne répond pas ? - Eh bien ! - Je m'en vais te dire, moi, ce qu'il en est : ta Légion et tout ton bataclan, une vraie fantaisie ! Il y a eu une Légion, tu y étais, et il y a encore des maisons pour nous y enfermer, des femmes pour nous insulter, des enfants pour nous tirer leur langue crasseuse ? - Tu as mal appris ta leçon. Tu étais sans doute un mauvais Français, mais tu n'as pas fait un fameux Teuton... Et sais-tu, ta punition ? - C'est que les Américains, et aussi les bons Français seront moins cons que toi, quand leur heure sonnera. Ta leçon leur servira, va... Ils sauront bien qu'on ne fait pas de quartier à un tel régime, dans un tel pays. Voyons, chaque fois que vous avez eu des blessés qu'il a fallu abandonner, du côté d'Orscha ou de Bobr, ou encore à Borrisow, ça vous a permis de retrouver quelques bons copains à vous, en train de pleurer leurs testicules perdus ; et vous n'en avez même pas fait autant ! Oui, je sais, j'ai toujours entendu les gens sensés dire qu'en employant les armes de l'adversaire, on s'abaissait au même rang - Oui, mais les gens sensés perdent toujours la guerre. Et puis, vois-tu, c'est une pure figure de rhétorique, aussi menteu.se qu'un axiome jésuite. Tiens, regarde les Américains, en dehors du chocolat et du chewing-gum aux régions libérées : une bombe atomique pour un avion suicide en mal de vivre. Quelle supériorité dans la conduite de la guerre ! - Quelle générosité dans le choix des moyens ! - Ça met le rachat à la portée de tout le monde... Quels imbéciles nous avons été ! Faut-il être bête pour voter dans un Parlement l'extinction de la race juive ou la suppression d'un parti politique. Tiens, dans ce beau pays qui nous héberge, il y avait naguère (je te parle juste avant cette guerre-ci) des gens qui ne trouvaient pas correct que l'Etat leur 131 prît leurs vaches et leurs cochons - ils appelaient cela du vol. Eh bien, quand ils n'ont plus eu ni vache, ni cochon, ils ont cessé d'appeler cela du vol - ils ont trouvé un nouveau nom : le Communisme. C'est comme la Pologne : la terre bénie (la .seconde) des Juifs, avant cette guerre - on n'a jamais trouvé qu'il y en avait trop. Le Gouvernement était encore plus généreux pour eux que ne l'était le peuple. Quand la malaria dans le sud faisait trop de ravages, ou que, dans le nord, les poinmes de terre ,sc vendaient pour rien, on consignait les ghettos, craignant pour eux l'injuste colère de cette lie du peuple qu'est le pay.san. Quand la consigne était levée, le ghetto était vide... Nous sommes environ un millier et demi dans ce camp ; il y a de tout : Allemands, Autrichiens. Lettons, Lithuaniens, Finlandais, Polonais... Les Polonais paient comme les Allemands, et c'est un paradoxe insupportable ; .seulement, ils ne le savent pas. Les Finlandais paient comme les Français qui s'étaient mis en tête de les aider en 1939. Ça n'est la faute de personne si les bateaux pour Helsinki ont fait relâche à Narvik. Mais ils s'en moquent. Le fait qu'ils ont perdu la guerre suffit à prouver qu'ils étaient dans leur droit ; ça fait une République Soviétique de plus. Les Autrichiens, eux, .semblent porter un lourd fardeau moral ; comme si Adolf Hider n'avait pas pu naître à Potsdam ! Mais ça ne fait rien, les Autrichiens sont des plaisantins nés : on sait ça depuis La Veuve Joyeuse. Et dire un peu de mal des Allemands leur permet de recevoir beaucoup des Russes. Ils ont le droit de tenir des réunions politiques intéressant l'avenir de leur pays ! Il faudra, bien entendu, qu'ils élisent un gouvernement au moins socialiste ; mais bah ! il sera bien un peu nadonal aussi... ? 132 Les Allemands ne se comportent pas spécialement comme s'ils étaient les principaux responsables de ce gâchis ; on chercherait en vain ici le t'usilleur d'otages ou l'incendiaire de village : tous mobilisés de force, vaccinés et innocents ; c'est probablement vrai de la plupart de ceux qui sont ici. Ca n'empêche pas qu'ils aient droit à leur politique eux aussi ; leur Christ, provisoirement, c'est Paulus, qui a donné 300.000 hommes à Timoschcnko pour mettre en petits tas les gravats de Stalingrad, et qui prête son nom au Comité de l'Allemagne Libre ; il n'y a .sans doute pas 3000 survivants de Stalingrad mais Freie.s Deutschiand noircit un hebdomadaire grand comme la Pravda et où il n'est question que de socialisme ; le communisme y est considéré comme trop excitant, mais le nationalisme y dit son mot : il s'inquiète de l'avenir des Sudètes, Lettons et Lithuaniens ont été arrêtés par erreur, ils n'étaient qu'étudiants. Un monôme trop bruyant ? On ne sait. - Mais on leur a dit qu'en Russie ils plaideraient mieux leur cause ; alors on leur a pris leurs vêtement civils, on leur a donné du vert, et ils ont franchi les barbelés. Allons, tout le monde est content, sauf les vainqueurs... 9 MAI. Il n'y a même plus moyen d'être tranquille dans ses insomnies. Il est à peine deux heures du matin, et voilà-t-il pas que ces énergumènes de cuisiniers nous font un raffut à tout casser, sous prétexte que l'Allemagne vient de capituler... Pour 133 nous, c'est chose faite depuis si longtemps que nous arrivions à penser que c'était fmi pour de bon. Mais non, ça vient seulement de finir... En descendant dans la cour, on voit le village illuminé et pavoisé. Envolées de drapeaux rouges, à damner tous les taureaux de Camargue. Eanions de charrois ou de chantiers faits de vieux édredons paysans, sanglants chiffons traînés et fortifiés des massacres de la Révolution et de la Guerre ; il est bien que le drapeau soviétique puisse aussi facilement s'improviser, comme un symbole de travaux toujours vaguement en cours et d'une utilité immuablement incertaine. Rouge du sang, rouge de la honte, images de mort toujours fraîche et de vie toujours persévérante... Une guerre se termine ; un autre monde, redoutablement difforme, se lève. Et l'on danse, et l'on chante devant les isbas. Bien sûr, on doit chanter et danser dans toute l'Europe ; mais il y a sûrement, comme toujours, des pas un peu hésitants d'estropiés, des voix un peu cassées de veuves. Toujours les empêcheurs de danser en rond... Ce serait si simple, la guerre, si ça voulait bien se ramener à ces deux choses : balancer sa petite larme à la déclaration, minauder sa chansonnette à la fin. Voilà des choses à faire, à montrer ! - Mais ce qui se passe entre le commencement et la fin - Pouah !... A six heures, grand rassemblement sous le soleil qui s'est mis de la fête. Lecture du texte de la capituladon. C'est terrible, il paraît que le Maréchal Keitel a signé avec un stylo américain, et qu'il était ganté de frais. Comme en un papotage de salon : - Pensez donc, ma chère ; ce monstre ! ! 134 Non, même quand on s'appelle Propagande, on n'a pas le droit d'octroyer des gants à un monstre. Il est vrai qu'en Russie Soviétique, c'est une infirmité hérédo-capitaliste, au même titre que posséder une bicyclette... Et maintenant... Jukov avec ses tartares, Delattre avec ses Thabors, et tous ceux qui avaient toujours prédit que ça finirait comme ça, vont danser au propre et au figuré sur le ventre de l'éternelle Allemagne, juste assez pour qu'elle s'aperçoive qu'elle est restée désirable, et désirée. Et tout recommencera... Les Allemands, qui ne sont pas psychologues, nous croyaient faibles parce que nous manquions de rigueur ; nous qui sommes - paraît-il - psychologues, nous prenions les Allemands pour des lourdauds parce qu'ils n'avaient pas notre légèreté ; quand tout le monde eut bien fini de se tromper sur l'autre, il ne reste plus aucun critère d'appréciafion, et tout sombre dans la plus noire passion. Ils ont tiré tout leur ravissement de ce qu'ils se sont mépris sur nous ; nous éprouvons de la jouissance à nous leurrer sur eux. Ca pourra durer longtemps mais pendant ce temps-là, il y en a d'autres qui, n'étant ni psychologues ni intelligents, ne se trompent sur personne. Eh bien ! c'est très malsain de se donner à quelque but : avant, ça donne des insomnies ; pendant, ça tue le jugement ; et après, ça laisse le cœur vide, avec une grande envie de disparaître en même temps que son objet. Il y en a qui avalent ça avec le sourire. Incontestablement, la vraie sagesse l'inconscience... ? est voisine de l'idiotie ou de 135 5 JUIN. Le printemps est venu, tout doueement ; si dmide, si frais qu'on ne l'a qu'entrevu arriver. En une nuit, les bourgeons ont éclaté. En deux jours, les feuilles étaient adultes ; le ciel s'est lavé, il lui reste un bleu si pâle qu'on craint toujours de voir le soleil se dissoudre sous l'horizon. Soleil nordique : à onze heures du soir, il s'en va à regret ; à trois heures du matin, il blanchit déjà le ciel. A dix heures on cuit, à midi il vente, à deux heures il pleut et on gèle. Le temps non plus n'est pas comme ailleurs ; il désoriente par ses caprices, ses brutalités houleuses ; on se sent d'autant plus loin, d'autant plus vide. Mais enfm, c'est le printemps ! Et nous travaillons dans les champs du kolkhoze. Les chevaux sont à la guerre, on tire la charrue et la herse à leur place. Un bétail en vaut un autre. Entre-temps, on désherbe des champs de navets à la main, les reins cassés sur des ares et des ares de glèbe soudainement accablée de sécheresse. Pays démesuré, hors de l'Europe policée ; des siècles de servage, comme des mois d'enneigement ; et puis un matin d'émeute comme une explosion de bourgeons, dans l'ivraie des répressions féroces pourrissant le bon grain des lendemains fraternels. Oh ! se coucher entre deux sillons, la face au ciel, regarder fuir les nuages, loin vers l'ouest ; recueillir cette chaleur qui coule du soleil, à vous engourdir le corps, déjà si las. Ne plus penser à rien, sinon à la vie belle de toute sa précarité consolante... Mais le gardien est là. Homme ou femme, il veille fusil en bandoulière. Allons, il faut continuer, soigner le pain de l'ennemi ; le pauvre pain du pauvre prolétaire tendu vers son idéal humanitaire. Tirez la charrue, Camarades, c'est pour l'Internationale ! C'est fini, le printemps est déjà passé. Les fraisiers du talus se déflorent, le soleil tape d'aplomb et l'herbe repousse toujours parmi les navets, dans les champs de l'Etat... A l'infirmerie, ça ne va pas. Il y a des mourants qu'il faut se hâter de transférer à l'hôpital, à pied, par les rues du village, portant à quatre la civière qui est déjà presque un cercueil. Travail fastidieux, si l'on considère qu'avec quelques jours de patience on pourrait les emporter directement à la fosse commune, eux parfaitement indifférents à une étape de plus ou de moins, et nous évitant le gaspillage de précieuses forces de survie. Aussi bien. Camarades, la fosse nous attend tous ; c'est la seizième République de l'Union ! A l'usine, devant laquelle trône on ne sait quel buste en plâtre hydrophile : on me dirait que c'est le buste du Tsar Nicolas, je serais esthétiquement incapable de prouver le contraire. Mais c'est plus probablement quelque stakhanoviste mort d'épuisement, si l'on en juge par l'air triste dont il regarde le portail de l'usine ; ce portail flanqué d'un arc-de-triomphe en sapin, rehaus,sé de banderoles, rameaux, maximes socialistes et égalitaires : - " Le travail absout " Un des ces jours, nous allons refuser de travailler... car : - " qui ne mange pas ne travaille pas " - notre verve sous alimentée se satisfait petitement de lire la formule à l'envers... 25 JUIN. Tiens, on va changer d'air ! Hier soir, " on " savait déjà tout : les Allemands savaient, et les Polonais, les Autrichiens, 137 les Lettons savaient aussi, que nous autres Français, allions être dirigés sur un camp de rapatriement. Nous étions les seuls à l'ignorer ! - Mais enfm, ça s'avère vrai : tard hier soir, nous avons reçu notre premier paquet de tabac... A trois heures ce matin, réveil, rassemblement, appel, contre-appel ; on nous compte, on se compte - on se trompe, naturellement, et on recommence. Au petit jour, le portail s'ouvre ; les Lettons nous souhaitent bon voyage, convaincus que dans trois semaines nous serons en France. Il ne reste plus qu'à retrouver les deux locomotives une à l'écartement russe, une à l'écartement européen capables de nous emmener, en trois semaines seulement, à travers trois frontières, trois zones d'occupation et autant de douzaines de Commissaires du Peuple... Cette fois, l'escorte est symbolique ! deux hommes pour deux cents ; la confiance règne. On nous a si soigneusement seriné que nous édons rapatriés, qu'on ne pen.se pas que quelqu'un de nous préfère tenter sa chance seul. Ce serait exact... si nous croyions au rapatriement. Décidément, le civil a toujours tort ; le premier train est bondé et, pour nous loger, on expulse de deux wagons un troupeau de paysans mornes, furtifs comme des anguilles sous les jurons de nos convoyeurs. Après trois bonnes heures de marche, le train entre à Barowitchi. Tout le monde descend ! Traversée pédestre, tourisdque et commentée d'une ville russe que la guerre n'a pas atteinte. Mais on ne sait quoi d'inachevé lui donne un aspect comme à demi-détruit. A première vue, l'urbaniste avait vu grand : vastes perspectives, boulevards sur le vide, avenues largement dégagées, emplacements de squares ou de places monumentales. Rien ne manque si ce n'est des maisons. De place en place, un vaste bâtiment genre style administratif allemand, symbole sans âge au crépi effrité comme une lèpre. Des trous noirs de fenêtres sans vitres. Autour, comme des saute-ruisseau pendus aux jupes d'une douairière, les boutiques toujours provisoires des éternels petits Juifs d'Europe Orientale, survivants que les Allemands n'ont pas eu loisir d'extirper, ce dont on n'est pas loin, ici, de leur faire grief Petites maisons ouvrières, embryons de boutiques artisanales, pullulantes de marmaille et de vermine. Un bâtiment coiffé du bulbe byzantin et qui dut être une église, vomit présentement des camions de céréales par son portail défoncé. Dieu est ailleurs... Et voilà les montagnes rus.ses ! - La route empierrée et poussiéreuse s'échappe de la ville vers des moutonnements à perte de vue de croupes parfaitement arrondies et tapissées d'une herbe épaisse et dure émaillée de fleurs mal connues. A main gauche, la route d'hiver, une piste en rondins de sapin, s'écarte de l'autre et fonce, toute droite, à travers des pâtures et des champs fraîchement labourés. Sous la chaleur accablante, le Camarade Sergent se laisse persuader de faire une pause, à l'orée d'un petit village presque coquet, derrière ses volets peints cl .ses haies vives. Au loin, vers l'est, deux bulbes encore, .scintillants sous leur couverture de cuivre, llottent sur la brume de chaleur qui cache le reste du bâtiment : monastère d'hier, caserne d'aujourd'hui, prison de demain... ? A la sortie du village la route d'hiver, toute odorante de sève sous le soleil, luit et glisse sous le pied comme un chemin de schlittage. Surélevée par endroits de près d'un mètre, elle chemine au niveau des têtes de chardons ; quand arrive un camion tressautant là-dessus, il devient tout de suite évident 139 que les piétons n'y ont pas leur place ; reste à plonger dans les herbes folles qu'agite tout à coup un grand souffle d'ouest, descendu du Valdaï - le charme est rompu : le camion est laid, le vent est froid, nous rentrons en captivité. Le camp est sur une des croupes les plus élevées, on l'a tondue de toute son herbe ; seules les barbelés y fleurissent. Une dizaine de baraques de chaque côté d'une allée centrale ; le portail triomphal, ici, est un peu négligé ; il y manque les habituels slogans. Un seul puits alimente le camp d'une eau jaunâtre destinée à la cuisine. Pour les ablutions, voyez les jours de pluie ! Mais voici le plus beau : des femmes !... une soixantaine de prisonniers de guerre du beau sexe se partagent les grosses corvées de la cuisine, bois et eau. Ce sont des rescapées de la campagne de Prusse Orientale : infirmières, femmes d'officiers, religieuses défroquées d'office. La plus âgée a soixante ans ; la plus jeune pas encore vingt. Leur baraque est le point d'attraction des Russes de la garde de nuit... Pour nous, il nous est strictement interdit de rôder dans ce périmètre. On arrive à peine à échanger quelques mots au ha.sard d'une corvée. Leur état sanitaire ne semble pas brillant, et il est superflu de parler du moral. Pourtant, à chaque fois que redescend le crépuscule étranger et hosdle, pendant l'interminable appel, elles offrent en sérénade le vague et précaire dérivatif de quelque vieux Lied réappris ici,,. Le travail libère,,. Quatre kilomètres de broussailles sèches et déjà assoiffées pour arriver à une rivière qui doit être la Msta, Des berges rougeâtres et glissantes, d'une quarantaine de mètres défient presque la descente normale. C'est la belle période du flottage ; l'eau est couverte de billes de bouleau et de sapin : il s'agit d'abord de les repêcher, ensuite de les grimper sur la falaise. Ce serait passable dans une eau capitaliste, mais Dieu ! Que celle-ci est froide ! A côte de nous, des femmes, les jupes nouées à la ceinture, et des enfants tout nus se livrent au même travail, dans l'eau jusqu'à la taille ou jusqu'aux aisselles. Tout ce monde obéit, au doigt et à l'œil, à une contremaîtresse braillarde, haut-perchée bien au sec sur la falaise. Nous, nous obéissons au sous-oftlcier de notre escorte, et c'est bien assez ; il lui prend fantaisie de faire pêcher quelques troncs pour son compte personnel et, tandis qu'un soldat fait une cour indiscrète à la contremaîtresse - quel obscur héro'isme ! - nous amorçons une course haletante entre la berge et une maison du village riverain ; après avoir détourné quelques trois stères de cette façon, nous prenons chacun une bûche et, innocemment rangés sur quatre, reprenons le chemin du camp, plantant là notre contremaîtresse dupée et contente, encore rouge des compliments du soudard... Quel doux secret cache cette chaumière, qui mérite un tel détournement de biens socialistes ? Le poids de nos bûches ne favorise pas l'envol de l'imagination. Quelle importance ? Il suffit de savoir que, la forêt étant propriété de l'Etat, le bois mort ne peut être ramassé par un particulier ; l'Etat, lui, ne le fait pas ramasser, évidemment ; et il pourrit sur place, mais le principe est sauf ; et c'est ainsi que des prisonniers de guerre continuent en toute innocence à saper le potentiel ennemi, et qu'il se vole plus de bois de flottage, qu'il ne se ramasserait de bois mort si cela était permis... Il fait déjà sombre quand nous déposons nos bûches devant la cuisine du camp. Le cou raide, les épaules meurtries, nous sommes fourbus et frissonnants dans nos habits mouillés... 141 Les baraques surchauffées au grand soleil sentent la sueur, la poussière et la punaise écrasée. A quelques mètres de nous, les femmes, comme nous, croupissent dans la vermine, la faim et la fièvre. Le bolchevisme est fraternel. • "JUILLET. Tiens ! On va encore changer de résidence... Ça n'est d'ailleurs pas tout à fait dommage, car les corvées de bois d'ici s'accommodent mal des soupes d'orties et du bouillon de poisson quotidien ; mais qu'est-ce qui va changer : le travail ou la soupe... ? Avant de partir, fouille magistrale ; il faut déballer tout son avoir devant le portail, et le scandale éclate ; lorsque nous sommes arrivés ici, nous possédions une précieuse monnaie d'échange : le tabac touché à Oghonovvka ; nous avons donc acheté divers accessoires indispensables à la vie au grand air : cuillères, couteaux, boîtes et récipients divers ; enfin, tous les attributs d'une civilisation bourgeoise et surannée : tous ces objets, nous les avions achetés à quelques Polonais qui " tenaient boudque " entre deux baraques. Après cela, nous n'avions plus de tabac, mais nous mangions avec des cuillères, nous avions des couteaux pour couper notre pain - et nos ongles - c'était le jeu. Aujourd'hui, nous avons la douleur de nous voir confisquer tout cela avant de quitter le camp, et l'extrême surprise de voir nos Polonais rentrer en possession des objets vendus. Barowitchi était un camp de passage, une même cuillère doit bien se vendre une cinquantaine de fois dans 142 l'année, ce qui fait un revenu d'un kilo de tabac par objet. Pas bête, après tout - mais pour me monter en ménage désormais, j'attendrai la fin du plan quinquennal en cours : il prévoira peut-être le rapatriement des Polonais, après quoi il suffira de nous envoyer des Juifs, et nous pourrions faire des affaires honnêtes. En route sur la piste des rondins ! Il fait décidément bien chaud et quand, avant d'entrer dans Barowitchi, on nous accorde une pause, l'un d'entre nous tombe raide dans le fossé. Pas d'eau - ça passera toul seul. En grande débandade, traversée de Barowitchi oiî le crépi des buildings s'effrite sous le soleil, tandis que se gondolent les cartons bitumés des échoppes borgnes. Une caserne de cavalerie parfume le quartier de la gare, et des enfants gracieux se rafraîchissent dans les caniveaux qui sortent des écuries. Devant une l'orge, un précoce petit homme camouflant sa douzaine d'années entre une casquette trotskiste trop large et un mégot américain longtemps mâché, s'évertue sur des fers à glace réformés. Ses yeux insolents défient le Feidgrau de nos uniformes... Quatre wagons nous attendent, surchauffés sous leur toiture de tôle. Une vague odeur de bétail erre au ras du plancher gras. Permission de laisser la porte ouverte. La sentinelle, jambes pendantes dans l'embrasure, entame un long discours sans se rendre compte que nous avons perdu nos interprètes il y a bien longlemps ; seul le nom de 'Voronej nous dit quelque chose, et comme nous sommes attelés à un convoi de matériels divers, ça ne promet pas d'être de la grande vitesse. Enfin, on roule, et pour le moment, ça suffit ; le mouvement arrache au néant... Décidément, la sentinelle veut à tout prix fraterniser mais, après plusieurs tentatives infructueuses, la voix rocailleuse d'un 143 irascible anonyme lâche, depuis le fond du wagon, le mot de la fm : Qu'il amène toujours son tabac, on verra après... Alors, on n'a rien vu, qu'une porte de wagon ,sc refermer sur le crépuscule : nous sommes bloqués en gare jusqu'à demain et on nous enferme pour la nuit. 10 JUILLET. Pendant trente six heures, nous avons manœuvré dans ce qu'on nous a dit être une des gares de Moscou, mais il n'y a rien d'autre à voir qu'un quelconque faubourg comme n'importe oti. La sentinelle ne se tient plus : elle doit " voir" Moscou pour le première fois. On peut toujours imaginer l'enchantement d'un Breton sur les aiguillages de Villcneuve Saint-Georges... En partant ce matin, nous avons aperçu quelques hauts édifices, quelques coupoles frappées par le soleil levant. Puis tout s'est estompé, très vite, dans la brume matinale et seule reste l'avant-scène ; cette banlieue lépreuse et anonyme dont aucune ville du monde sans doute n'apprendra de si tôt à se priver. Par une mystérieuse indulgence, la guerre épargne volontiers ce dont la destruction serait la moins regrettable : ces masures du Grand Moscou auraient aussi bien pu survivre à l'incendie de 1812 et il reste sans doute plus de clapiers autour de Tempelhof, que d'hôtels Unterden Linden. A chaque halte, nous descendons nous rafraîchir aux manches à eau ; on arrive à les faire couler doucement, mais si le préposé s'énerve sur le volant de la pompe, survient une trombe à se retrouver à quatre pattes sur le ballast. Ca ne fait 144 rien, il y avait un bout de temps qu'on ne s'était pas si bien lavé. Passé Moscou, le paysage change ; aux molles ondulations du nord, succèdent les vastes étendues plates, vagues pâturages sablonneux coupés de pinèdes noires et compactes ; des pistes en fondrières serpentent de-ci de-là, et se perdent entre des taillis de bouleaux nains. Pas âme qui vive si ce n'est, à la corne de chaque bois, un corbeau flegmatique, écartelé sur la coupole grise d'un char éventré. Des isbas incendiées depuis trois ans gisent telles quelles, devenues à force d'abandon artificielles comme un décor de cinéma... Mais pourquoi aller si loin s'attendrir sur un foyer éteint ? - Des ruines, il en court de la mer du Nord au Pacifique, du Cap Nord à la Cyrénaïque... L'avenir appartient à ceux qui sauront oublier ces gravats, car il faut craindre le moment où le passé n'est plus qu'un alibi, parce qu'on croit qu'il donne des droits, et exclut les devoirs. A chaque nouvelle guerre, c'est au nom d'anciennes ruines que l'on s'empresse d'en accumuler d'autres. Et ainsi va le monde, d'autant plus acharné à sa destruction qu'il s'obsdne à se rebâtir... Dès que le soleil e.st couché, on grelotte dans ces wagons Dieu, quelle vie de bêtes ! Affalés tout le jour dans l'étuve que chauffe le grand soleil au travers des planches, recroquevillés les uns sur les autres dans l'humidité glaciale des nuits, bloqués dans quelque gare parmi les grincements des convois prioritaires et les sirènes des machines haut-le-pied, les nerfs cinglés par les coups de crosse inquisiteurs des rondes, qui vous surprennent dans un demi-sommeil oublieux. Bousculades autour du seau d'eau, aigreurs entre ceux qui veulent se laver et ceux qui ne veulent pas ; obsession de la vermine dont la seule idée fait courir un spasme à fleur de peau ; ignoble promiscuité 145 du trou d'aisance souillé par les dysentériques et auprès duquel il faut bien respirer, manger et dormir, si la place vous échoit ; notion du temps qui échappe, et qu'on hésite à rattraper ; à quoi bon... ? Demain sera si semblable à hier... Par Podolsk et Toula, nous longeons la piste de valse hésitadon de 1812, quand Napoléon, après l'incendie de Moscou, faisait semblant de chercher Koutousov, lequel n'avait pas encore envie de chercher Napoléon. Et, par Toula et Voronej, nous suivons la ligne d'extrême avance allemande de 1942, prélude à la bataille de Stalingrad. Mais la nature à demi inculte et sauvage s'est refermée sur les drames de ces forêts et de ces rivières à l'hostilité décisive ; le cliquetis des chenilles des régiments blindés, aussi bien que celui des gourmettes des chevau-légers, se sont effdochées aux cimes des bouleaux impassibles ; étouffées les grandes clameurs de colère et de souffrance, seule l'herbe sait de quoi elle s'engraisse encore. 14 JUILLET. Nous avons traversé Voronej ce matin ; la forêt se fait plus obscure, les étangs plus fangeux ; le train court entre deux murailles de pins dont la masse désordonnée, trouée par place de quelque coup de foudre, se strie de loin en loin de l'éclair argenté d'un bouleau. Dans quelque clairière gît sous l'étouffement des ajoncs un marigot que signalent des nuées de mousdques. 146 Travail et malaria, pourraient être le programme du prochain camp, en quoi d'ailleurs on comprendrait aisément que le travail libère... Après Tambov, banale et crasseuse, voici Rada, dont on ne voit que la garde-barrière. C'est pourtant là qu'on descend. Après un rapide effort, apparemment stérile, de mise en rangs et de comptage, le convoyeur donne le signal du départ, sur une piste sablonneuse. Les malades ont droit à l'arrabas pittoresque et cahoteuse ; ils semblent souffrir le martyre, malgré la paille et la lidère, car ils transpirent plus que nous, qui marchons avec du sable jusqu'aux chevilles. Enfin, voici le portail habituel, tout fleuri, enguirlandé. De l'autre côté, se pressent un tas de gars en uniforme plus ou moins kaki, et au milieu desquels, en tout cas, on parle français, que ce soit de Paris, ou de Strasbourg. Pour nous, fouille... et quarantaine ! Il est nuit noire quand nous gagnons nos baraques. Celles-ci sont dignes d'une mention spéciale dans l'architecture militaire, à côté des caravansérails anti-bombes de Berlin et des bunkers individuels des cours de bâtiments publics. Le mot zemlyanka qui les désigne, est traduit dans le sens général de hutte, mais le radical zeml, dont est bâti le mot, signifie terre et précise donc tout à fait le genre de construction : en effet, ce sont des hutte creusées en entresol, étayées en rondins et couvertes avec la terre extraite des " fondations " ; le sol. à l'intérieur, est en terre battue, et quatre rangées de bat-llancs à deux étages s'y disputent les quelque 75 mètres cubes de volume habitable. La terre des toitures est fixée par du gazon (pissenlits et armoise) mais les anciens assurent qu'on peut prendre sa douche dans les baraques les jours de pluie : l'étanchéité dépend en effet du matériau, et celui-ci est sableux. 147 Dehors, c'est la nuit, humide et froide. Dedans, entre les gémissements des sommeils hantés de cauchemars ou de fièvre, se devine toute la vermine qui niche dans les boi.serics. La quarantaine qu'on nous impose est, apparemment, plus morale que physique ; un comique bien en cour auprès du chef de camp a institué un comité d'épuration qui questionne les nouveaux arrivants ; il s'agit en substance de commencer à confesser nos erreurs car, si le camp de Tambov est le camp des regroupements nationaux, il n'est pas celui de la .solidarité ; devant les Ru.sses indifférents ou hilares, deux sortes de Français entament une longue querelle. C'est qu'en effet à Rada, outre une ou deux minorités dont une hongroise, la majorité est française ; d'un côté, une partie des rescapés de la Charleinagne ; de l'autre, des Alsaciens Lorrains cl des Luxembourgeois incorporés dans la Wehrmarcin ; soit dans la même communauté, et sous le même uniforme, des " bourreaux " et des " victimes " : ce n'est pas le lieu de détailler toutes les nuances obscures entre l'engagement et la réquisition, et qui passent par le volontariat passif et la résignation sans chagrin. Eux sont, une fois pour toutes, ces malgré eux dont le leitmotiv nous sera constamment opposé pour couper court à toute tentative de rapprochement. En fait, soit manque de désir, soit pauvreté de moyens, les Russes ne semblent pas avoir fait grande différence entre les " malgré nous " et les Allemands, et les ont confondus dans les mêmes brimades, les mêmes dépouillements et le même mépris ; la différence n'était évidemment pas flagrante, mais qui peut dire sans amertume : - J'ai été maltraité par mes amis, après l'avoir été par les ennemis ! - ? 148 25 JUILLET. Voici décidément un camp bien triste... Le climat, le sol, l'eau, le paysage et enfin l'ambiance de suspicion qui y règne en font un milieu extrêmement débilitant. Les grosses sautes de température rendent l'air et le sol générateurs de fièvres : s'allonger sur le sable, au soleil, n'est pas possible ; il s'ensuit des accès de fièvre inquiétants que l'infirmerie ne soigne pas. L'eau, douteuse, est de plus fort rare. Une fois les cuisines alimentées, reste un robinet qui, une heure par jour, livre un filet d'eau auquel chacun vient mouiller sa gamelle dans l'espoir d'y faire ses ablutions. Le plus souvent, l'eau récoltée ne sert qu'à étancher la soif dans l'attente en plein soleil. Reste un puits désaffecté, d'oij sourd une eau jaunâtre dont les Hongrois se sont assurés le monopole, et qu'ils vendent à raison d'un litre pour une ration de pain. Le commandement du camp a interdit de consommer cette eau, mais il n'empêche pas les Hongrois de la vendre ; le trafic se fait surtout avec l'infirmerie oif les dysentériques, mis au régime sec, supplient qu'on leur apporte à boire,,, La vermine est définitivement entrée dans notre vie ; les poux se multiplient impunément, les puces sortent du sable spontanément et les punaises se parachutent la nuit, des maîtresses poutres jusque sur les visages des dormeurs. Il y a bien un .sy.stème de bains, avec désinfection, mais il manque de synchronisme ; quand le four consent à étuver nos habits - sans les brûler - c'est nous qui n'avons pas de bain ; ou si nous avons eu un bain bien chaud, à raison de 10 litres d'eau pour quatre hommes (éclaboussures comprises) ce sont nos habits 149 qui reviennent à froid, avec leur plein assortiment d'habitants. Ce qui n'empêche pas les pauvres types de la désinfection de suer sang et eau devant leur étuve et leur chaudière. S'il ne dépérissent pas plus, c'est que la soupe journalière est fortement hydratante ; même un gars réduit à trente cinq kilos peut encore pisser et transpirer simultanément ; c'est bon signe, non ? Sur les railleries, les disputes, les trafics, les mouchardages ; sur la détresse personnelle et l'hébétude générale, grince ce dont chacun préfère se foutre : la mort. Il y a mort d'homme chaque jour. Des neuf infirmeries éparpillées dans le camp, confluent vers la morgue les cadavres ballonnés ou desséchés des hydropiques, des dysentériques et des tuberculeux. Le peu de vêtements restant sur les morts est systématiquement récupéré et stocké dans une hutte voisine ; chaque semaine, une charrette à ridelles fait la corvée de morgue, comme elle ferait la corvée de pain ; et de voir ce chargement de chairs tremblotantes dans les cahots, avec de risibles mouvements de jambes raclant sur les roues, et de grotesques gestes de bras jaillis tout raides du fond du tas, de gros ventres bleuis,sants et de crânes ricanants, on en oublie d'être triste... Mon ami Richard - le chef de la baraque OI J j'ai pris pension - mon ami Richard, dis-je, est un Allemand un peu " gros bras " natif des faubourgs de Cologne ; pour le moment, il a une référence autrement précieuse ; c'est le plus ancien prisonnier de guerre qu'on puisse trouver dans tout le secteur ; il a survécu à deux hivers de captivité ! Richard est un cynique : il dit qu'avant lui, ou bien les soldats allemands n'avaient pas tellement le goijt de se laisser capturer, ou bien les soldats russes n'avaient pas encore envie de faire des prisonniers ; derrière les yeux soudain rétrécis de Richard, on croit entendre 150 les rafales définitives et les coups de pelle de tranchée, pour solde de tout compte ; ancien adjudant de compagnie, Richard connaît bien cette comptabilité-là, mais, visiblement, il ne souhaite pas en parler. Il suffit qu'il nous parle de l'hiver dernier à Tambov ; il ne sait pas combien au juste sont morts ici dans cet hiver 1944-1945, qui a été très rude dans toute l'Europe ; il croit cependant que la mortalité a été de cinquante pour cent, soit, sur la base de l'effectif moyen actuel, trois mille morts en six mois. Us mouraient tous à demi-nus, déjà privés de la moidé de leurs effets dès qu'ils ne pouvaient plus sordr des baraques ; les vivants, tout en essayant, sur les bat-flancs, de réchauffer leurs moribonds, guettaient surtout leur dernier souffle, car leur prendre le peu de vêtements qui leur restait était vital pour survivre. Au copain pressé de les finir de dépouiller, ils tentaient parfois de transmettre quelque message familial qui n'arriverait jamais, car le " pays '" survivant, à son tour, s'en allait la semaine d'après, ou la suivante. Richard pense qu'ils étaient presque tous des Alsaciens Lorrains, des malgré nous ; il n'exclut pas qu'il y ait eu parmi eux des RG. français pris par les Russes dans le tourbillon des premières batailles de Prusse Orientale et de Pologne. Richard affirme qu'il est à tout jamais impossible de connaître l'identité des morts de cette époque ; les fosses communes qui gisent dans la forêt à deux kilomètres du camp n'ont pas été prévues pour livrer un jour leur secret. Et, dans une ironie insouciante, Richard, qui n'est pas un féroce nazi, et deviendra peut-être même un bon communiste, conclut que tout cela est normal car, en Russie, quiconque entre dans un camp a déjà à moidé cessé d'exister,,. 151 Il faut bien que je dise pourquoi Richard est si bavard avec moi, c'est à dire, surtout, pourquoi je l'appelle mon ami. Nos relations ont commencé par une sanglante escarmouche digne des plus sévères casernements d'entre-deux guerres. Dans les tout premiers jours de notre arrivée, il a reporté sur nous une partie de la solide inimitié qu'il voue aux malgré nous, et qui s'est un peu émoussée du fait qu'à chaque algarade, ils lui répondent en patois alsacien, qu'il n'a pas réu.ssi à assimiler. Il s'est aussi un peu soulagé du mépris que lui inspirent les Luxembourgeois à cause des platitudes dont il l'accablent pour avoir la paix : car n'importe quel adjudant aime bien qu'on lui résiste un peu, juste ce qu'il faut pour lui permettre d'affirmer son indiscutable autorité tactique. J'ai à peu près la moitié de l'âge de Richard et, sans le .savoir, assez d'insolence pour le débarrasser de ses complexes. Le drame a éclaté un matin après l'appel, au sujet de quelques hardes laissées en désordre sur les bat-flancs. Il faut dire que j'ai acquis de la langue allemande une certaine expérience qui n'a rien de scolaire, et que Richard ignore encore ce détail - plus pour longtemps.., C'a donc été un joyeux festival des reproches qu'un juteux allemand peut faire à un trouflon français, avec un point d'orgue sur notre peu de vertus militaires ; quand j'en ai eu assez, c'est à dire le temps de me remémorer quelques grossièretés allemandes et martiales, je lui ai dit que ça allait bien comme ça ; puisqu'aussi bien il était prisonnier depuis beaucoup plus longtemps que nous, ça ne lui donnait guère de droits à nous faire la morale. La commotion a été rude ; Richard n'est pas trop maigre, et il lui reste assez de sang pour que lui en monte une bonne pinte au visage en cas de contrariété... 152 Ensuite nous avons commencé à causer ; je ne saurais prétendre qu'il a été émerveillé d'apprendre que nous avions servi dans les Waffen-ss ; l'opinion couramment reçue dans la Wehrmarcht, au moins après-coup, c'est que tous ces forcenés volontaires n'ont servi qu'à prolonger dangereusement une guerre devenue inutile. En outre, mon air de nourrisson mal sevré sous mon crâne tondu semble plutôt lui inspirer des raccourcis dans le genre : - Tu vois, couillon, où ça t'a mené ? Mais poliment, il se retient, et je me tais sur la moitié de cigarette qu'il m'abandonne. Et voilà comment Richard a commencé à me raconter des tas de choses... r'AOUT. Quelque part, un poète tâcheron et masochiste a concocté une version francai.se de l'Hymne Soviédque qu'on a décidé de nous faire chanter pendant l'interminable attente de l'appel quotidien : - " Durable est l'Union des libres Républiques... " Nous, on veut bien... .sauf qu'à ce moment-là se révèlent un certain nombre de voix incroyablement fausses, et dont l'altération chromatique ne peut être attribuée, bien sûr, qu'aux séquelles de la dy.senlerie ; sans compter qu'une certaine déminéralisation empêche le plus souvent de se souvenir au delà du premier vers. Et surtout que dans le même temps il a fallu apprendre à dire bonjour en russe pour saluer le chef de camp... Trop, c'est trop ! volonté des Rus.ses pour nous distraire ; cela n'apporte rien à l'état sanitaire du camp, qui reste déplorable. 153 et A l'issue de la séance, Richard m'appelle en grand mystère m'emmène aux cuisines. Après m'avoir fortement recommandé de fermer ma gueule, il me fait servir un énorme brouet à ba,se de poudre d'œufs et de Dieu sait quoi encore, qui semble une merveille à côté de l'ordinaire du camp ; en dépit de toute reconnaissance, je fixe sur Richard un regard qu'il fuit, car il comprend bien l'accusation : qu'est-ce que cette soupe, qui n'a jamais été servie à aucun prisonnier du camp ? Du fond du baraquement, je vois des allées et venues bizarres de gars bien habillés, bien coiffés avec tous leurs cheveux et qui, à tour de rôle, se gavent comme je viens de le faire... Y a-t-il une vie secrète du camp ? - Est-ce le Comité de l'Allemagne Libre, est ce autre chose... ? J'ai promis à Richard de ne pas parler de ma visite aux cuisines ; j'obtiens de ramener à la baraque une gamelle de poudre d'œufs pour un copain qui ne .se lève plus depuis deux jours ; pour moi, malgré toute ma boulimie, je ne peux en absorber davantage, car je ressens physiquement le danger qu'il y aurait de manger tout d'un coup à sa faim ; l'estomac proteste de ce que les yeux convoitent encore : quel drame ! - je sens qu'il faudrait que j'en emmagasine pour des semaines, et je ne peux plus en avaler une cuillerée. Il n'empêche - merci, Richard, et bonne nuit... 10 AOUT. Aujourd'hui, le hasard des corvées me fait croque-mort ; pendant toute la journée, j'extrais de la baraque qui sert de morgue un contingent de pantins grimaçants qui furent mes 154 compagnons, et que je ne reconnais même plus ; on peut bien s'y prendre comme on veut, aucune facétie ne saurait ici passer pour sacrilège, la seule consigne est de veiller à ce qu'il ne reste sur la charrette aucune pièce vestimentaire d'aucune sorte. Les morts s'en vont comme au jour de leur naissance ; même l'expression " à poil " n"a pas de sens, puisque la tondeuse est l'instrument qui fonctionne le mieux dans tout le camp... La voûte de la forêt fait aux fosses un ciel de lit qui les rend moins dramatiques ; montrant une clairière, des anciens du camp disent que tout cela n'est que charnier ; de place en place, un piquet comme d'une clôture, mais rien qui laisse espérer une identification. Depuis quelques jours, le Commandement de camp semble avoir découvert les vertus des vitamines. Il en découle une idée champêtre : envoyer des corvées moissonner les champignons pour en faire la soupe la plus revigorante du monde. Tout de même que certaines populations d'Europe orientale répugnent à manger du cheval, on nous interdit avec énergie de consominer du pissenlit ; lequel eût pourtant fait moins de ravages que les chainpignons récoltés sans discernement, et qu'on a dû promptement abandonner. Ensuite de quoi le Commandement s'est finalement aperçu qu'il avait en stock des vitamines en pastilles : sans compter des tonnelets d'une substance aqueuse, visqueuse, verdâtre, dont l'odeur oscille entre la térébenthine et l'esturgeon. Aussi bien, le poisson lait-il son entrée comme fortifiant. Il arrive en vrac, apparemment séché au grand soleil, tout raide de la fraîcheur de la nuit et, pourvu qu'il soit distribué avant la méridienne, sans odeur. L'apparition de ce nouveau régal recrée la lutte des classes ; il y a les humbles qui avalent tout, parce qu'ils croient que tout est bon ; il y a les bien-nantis qui 155 n'aiment pas les têtes, peut-être parce qu'elles leur rappellent quelque chose ; il y a les damnés de la terre, qui vont ramasser les têtes, même au bord des latrines oîi les bien-nantis les ont dédaigneusement rejetées, et les époussettent amoureusement, les brandissent au bout d'un fer mal aiguisé ; regarder un esturgeon dans les yeux, avec dans l'esprit des réminiscences de la Carmagnole, il faut le faire... Mais un beau matin, il devient impossible de décharger les poissons ; une corvée habituée h ce travail depuis plusieurs semaines, et donc apparemment immunisée, refu.se de s'approcher des charrettes. Le chef de camp alerté sans doute par les damnés qui tenaient à leurs têtes, s'approche encore beaucoup moins : séchés ou pas, les poissons viennent de la Caspienne, ce qui doit faire deux bons mois de chemin de fer, en plein été - d'habitude, les grands carnages ne commencent qu'à l'automne... En désespoir de cause, on a constitué une équipe spéciale, prise parmi les croque-morts, et chargée d'enfouir le poisson avarié ; encore bien heureux s'ils ne se trompent pas de fosse... 12 AOUT. D'une rumeur à l'autre, il est question de rapatriement pour les Alsaciens-Lorrains, et de camp de Sibérie pour les autres ; il est vrai qu'entre-temps un bobard incontrôlable dit que nous pourrons nous engager dans les unités que les Russes vont envoyer contre les Japonais. Nous ne savons rien de ce qui se passe dans le monde. 156 Une visite médicale est annoncée ; quand elle a lieu, la déception est vive des deux côtés : la commission baisse les bras devant l'état sanitaire ; les prisonniers comprennent rapidement qu'ils sont entre deux états : pas assez malades pour rentrer couchés, trop malades pour rentrer debout. La commission sanitaire s'est ajournée ; nous, on ne sait plus s'il faut réclamer du poisson, ou redemander des champignons... Chaque soir nous laisse dans l'espoir d'une bonne nouvelle, chaque matin nous trouve dans l'angoisse d'un appel spécial qui ne se produit pas. L'été s'effiloche, dans sa chaleur malsaine, dans ses rafales de poussière, dans ses pénuries d'eau, puis ses brutales tornades d'orages. Ces jours-là, les baraques s'emplissent d'un remous perclus et grelottant, tous membres repliés sous un lambeau qui sert de couverture ; ridicules génuflexions, sur les bat-tlancs vermoulus, d'inénarrables gribouilles harcelés par les gouttières de la toiture et la chute des punaises. Tandis qu'au sol, une miniature de torrent engouffré par les marches de la zemlyanka dévale à l'intérieur et ramasse au passage une godasse dépareillée aussi bien qu'une gamelle mal planquée. Quand la gamelle, immobilisée au milieu de l'allée, cesse de tournoyer, c'est que l'eau ne rentre plus dans la baraque. Un quart d'heure après, le soleil déclinant pompe toute cette eau en miasmes épais comme une vapeur d'autoclave. 15 AOUT Il est tout de même parti un premier convoi pour la France. Très équitablement, ce sont finalement les plus anciens dans le camp qui ont été choisis, ce qui doit aussi correspondre au plus 157 bas de l'état sanitaire. Une mascarade de pancartes et de banderoles tient lieu de liesse officielle ; pour le reste, il n'est pas certain que tous supporteront le voyage jusqu'au bout... Entre-temps a eu lieu la visite de je ne sais trop quelle commission de la Croix-Rouge, ou autre, pour laquelle le camp s'est déguisé en jardin d'enfants avec fleurs et chansons, et nous bien débarbouillés bien brossés et bien alignés. Faute de buffleteries à astiquer, ce sont nos crânes qui reluisent comme des boutons d'uniforme, sous le chaud soleil de la paix retrouvée. A l'extérieur, face à l'entrée du camp, une esplanade mystérieusement ratissée pendant la nuit précédente, entre des allées bien sarclées, quelques étranges monticules herbus encadrés de verdure, comme un cimetière campagnard ; - Messieurs de la commission, voici les rares morts que notre camp a dû déplorer ; croyez bien que nous regrettons... Quelques messieurs graves contournent respectueusement ce square dominical et s'éloignent avec un hochement de tête compréhensif.. C'a été une inspection très sadsfaisante... Le Comman dement du camp est joyeux, les chefs de baraque sont soulagés et, ce soir, la soupe est nettement meilleure que d'habitude. Combien de trains cela nous méritera-t-il, et quand... ? 25 AOUT. Troisième jour de pluie. Une belle pluie calme, bien lourde, bien dense qui, en trois heures, a percé toutes les toitures. Le sol battu des baraques est sous trente centimètres d'eau boueuse 158 et malodorante. Chacun reste lové sur son coin de bat-flanc, tâchant au moins de garder sèche la place de son séant. Le pain arrive trempé ; la soupe, dédoublée. On ne dort ni ne veille ; tassés comme des sacs, on attend que ça cesse ; les membres gourds, les lèvres bleues, secoués de frissons au moindre mouvement, on essaie de compter les heures, si lentes... Ni la sonnerie du coucher, ni celle du lever n'ont plus d'importance ; la pluie nous a ramenés aux premiers âges. Des primidfs feraient au moins du feu ; nous, nous ne pouvons pas... Comme un troupeau ramassé au coin de l'enclos sous l'auvent d'un buisson, on guette l'accalmie... Enfm, vers le soir, les nuages encore lourds d'eau éclatent sous un rayon de soleil. Jaillis des baraques, dans un dernier bain de pieds, des nuées de gars en caleçon commencent à tapisser les rebords des toitures de tout un étendage de marché aux puces ; des coquets allongent leur pantalon au garde-à vous, dans l'espoir qu'en séchant il se refera un pli ; des radins changent de poche trois pincées d'un méchant tabac qui a échangé sa couleur avec celle de la veste ; pas question de les plaindre : ça ne serait pas arrivé s'ils avaient partagé en frères... Des quignons de pain flottant sur des gamelles insubmersibles, et qui jouent à la bataille navale dans l'allée de la baraque, sont religieusement recueillis et séchés au creux de la main - car où les poser, pour être sûr de les retrouver ? Sous le vent du soir qui frisotte les tonsures, se met en place pour l'appel une longue théorie de spectres drapés d'un bout de couverture, d'un pan de capote, ou de simple dignité... 159 6 SEPTEMBRE. Avant-hier, il y a eu visite médicale en vue d'un prochain convoi. J'en profite pour coller à Richard comme une tique à un chien, afm de lui tirer tout ce qu'il sait. Mais, à force de me dire qu'il ne sait rien, il a fini par me convaincre. La visite a eu lieu tranquillement. Il s'agit de trier les " convalescents " : c'est un euphémisme qui s'obtient en pinçant la peau du ventre et celle des biceps ; une doctores.se russe fait très bien cela, sans y mettre plus de passion qu'il n'en faut. Conclusion : après avoir été trop robuste pour un précédent convoi, je suis trouvé trop faible pour le voyage suivant ! Entre le cor aux pieds et la broncho-pneumonie, il y a toute une gamme de subtilités qui m'échappent... Derechef, je harcèle Richard, qui est d'une humeur massacrante au milieu de ses listes ; aussi bien convient-il d'être vigilant à l'appel de son nom : il y a en effet une espèce de miracle dans le fait qu'un nom français germanisé par un responsable allemand et transcrit dans l'alphabet cyrillique par l'administration russe puisse rester intelligible pour l'intéres.sé. Dans notre baraque, nous sommes trois à rester sur la touche ; Richard se débarrasse de moi d'une gueulante sans réplique mais, quand la doctoresse quitte le camp, elle emporte nos trois noms sur sa liste. Richard ne manque pas de manifester sa satisfaction d'être débarrassé des éléments les plus indisciplinés qu'il ait jamais connu et, comme sa voix tremble un peu, nous parlons d'autre chose. - D'ailleurs - me dit-il - ne te réjouis pas trop, tu ne sais pas ce qui t'attend en France... Bien sûr... 160 Enfin, c'est le grand jour ! Lavés, épouillés, rasés, tondus sur toutes les faces, presque habillés, peu chaussés, on fait la queue au portail. L'espèce de cerbère qui trône au guichet fait sortir les libérables par paquets de dix, ce qui est plus commode pour compter quand on a deux mains. Passé le portail, c'est une fouille monstre, une ultime parade égalitaire : il s'agit de voir si l'on n'a pas deux chemises au lieu d'une, ou un caleçon en trop ; les gamelles en aluminium sont férocement confisquées ; nous rentrerons en France mangeant dans des boîtes à conserves ! Enfin, après un dernier coup d'œil satisfait, le chef de convoi donne le signal du départ pour la gare. Nous sommes onze cents en tout à prendre ce train, dont quelques-uns sont de grands malades qu'on amène en arrabas. Pour que ceux-là arrivent entiers au bout du voyage, il faudra un rude coup de chance.. Pour les valides, wagons à bestiaux ; pour les autres, wagons de voyageurs dont les banquettes de bois, sans paillasse ni couverture feront tout de même office de couchette. Les malades s'y retrouvent tels qu'on les a sortis des infirmeries, en caleçon et chemise ; si l'automne est précoce, tout ce monde-là va s'enrhumer comme un quelconque grenadier devant Borodino... Nous ne sommes pas un convoi publicitaire ; on a renoncé pour nous aux banderoles du premier départ ; aussi bien, quelle joie sans mélange peut-on goûter aujourd'hui de ce côté-ci de l'Europe ? - Pour quitter Rada .sans remords, il faudrait le laisser vide et rasé ; pour avoir hâte de la France, il faudrait croire à son indulgence ; et que les malgré nous rêvent déjà des flèches de Strasbourg n'empêche pas toujours les inquiétudes en embuscade. 161 Des fantômes en cohue nous suivent dans ce train. Une Internationale de la défaite se précipite aux portières pour forcer les mémoires une dernière fois ; avant qu'aux ponts de l'Oder les barrières se referment sur la conspiration du silence, les épaves moribondes de la vieille Europe romantique, une bonne demi-douzaine de nationalités désuètes avec chacune leur bon droit férocement chauvin et qui, n'ayant pu choisir qu'entre deux tyrannies devaient à la fm être victimes des deux côtés, nous saluent et se moquent de notre inutile survivance... 7 SEPTEMBRE. Il est midi lorsque notre convoi se met en route. Ce matin il manquait un " infirmier " dans un wagon de malades ; grâce à un responsable lorrain, ma candidature est acceptée... Personne n'est cependant en danger de mort pour le moment, mon travail se limitant aux corvées de soupe et d'eau ; le wagon-cuisine est en place ; par commodité, le pain courant est remplacé par du pain séché en tranches, qui est presque meilleur. Comme d'habitude, ce sont certainement les problèmes d'eau qui vont être les plus harcelants pendant tout le voyage : s'abreuver aux mêmes pompes que les locomotives n'offre guère de garantie sanitaire. Enfin, ce qui compte pour moi, c'est que j'ai acquis une udlité dans ce convoi ; m'occuper des plus malades que moi m'impose d'échapper à ma propre misère et j'en trouve suffisamment, de mes compagnons, dont les souffrances sont capables de me faire rougir de mes propres plaintes. Le rapatriement n'est pas une panacée ; impitoyablement les plus malades s'approchent de la mort plus vite que de leur patrie ; le 162 dernier mort d'une guerre est plus absurde que les autres ; de même dans ce train... Car, si le convoi roule, si Rada, sa morgue et ses fosses communes sont déjà loin ; si défile devant nous, dans la nuit tombante la triste banlieue de Tambov, si enfin le bout de nos peines n'est plus qu'une question de jours, il y a tout de même déjà quatre morts dans le convoi depuis ce midi... 10 SEPTEMBRE. Ce matin, Voronej - un beau matin un peu embrumé et qui, déjà, sent l'automne, voile les ruines de la bataille de 1942 ; le voyage de nuit, sur une voie secondaire, nous a fait grâce du tableau désolé des pinèdes marécageuses dont est coupée la grande plaine de ce côté-là du fleuve Don. Nous aurions à la rigueur le droit de sortir de la gare mais, sans papiers d'identité, nous serions à la merci d'une patrouille... La gare elle-même est d'ailleurs suffisamment animée pour retenir l'attention. Les quais sont un vaste marché confus oii tout le monde a l'air d'offrir de tout, oii le voyageur en transit ne se reconnaît pas du paysan ou du forain ; des pièces de vêtement mystérieu.sement venues d'Allemagne s'échangent contre des conserves américaines puis changent de main contre du tabac russe. Au milieu de cette agitation bon enfant, des soldats, ceinturon avachi sur la blouse d'été mal boutonnée, sont à peu près .seuls à offrir des roubles en paiement. Un peu à l'écart de tout ce troc de denrées rares, de vieilles paysannes en fichu offrent, en quantités dignes de dînettes enfantines, le surplus d'un élevage extorqué au temps dû au kolkhoze : c'est 163 le paradis miniaturisé des œufs durs, de la viande bouillie et du lait caillé ; concombres, tomates vertes confites dans la saumure, carottes, se vendent là, à la pièce, et personne ne semble acheter plus d'une pièce à la fois ; des marmots extorquent péniblement à un infirme geignard une pincée de graines de tournesol, comme un gamin de chez nous a envie de cacahuètes un soir de fête foraine ; un peu plus loin, le tournesol est vendu en fleurs entières que des adultes, cette fois, soupèsent longuement avant de conclure, puis emmènent dignement l'orgueilleuse corolle nichée au creux de leur bras et dont, tout en flânant, ils picorent le cœur, graine après graine. Dans un coin reculé, un adolescent courbé sous la peur d'un possible uniforme, débite furtivement de minces tranches de pain à un prix qu'd ne m'est pas possible d'estimer... Le marchand de tabac propose trois fmesses - j'allais dire trois grosseurs - de coupe et offre à tout acheteur un morceau de papier journal, le papier à cigarettes en effet, vendu en in folio à découper à la demande, est trop cher pour avoir sa place ici ; logée en vrac dans son sac de jute, chaque sorte de tabac a l'air d'une espèce de tisane grossièrement séchée, sans aucun traitement ; d'ailleurs, quand on a goûté une fois à une telle cigarette roulée dans un morceau de la Pravda, on comprend bien que l'arôme du texte l'emporte de loin sur celui de l'herbe... Le principal plaisir étant l'attente, et non la possession, il y a, pour les fumeurs russes, un paradis sur terre ; enrober une pincée de tabac de la troisième catégorie dans un lambeau d'éditorial d'Uya Erhenbourg - suppose un long entraînement, et un stock d'allumettes non négligeable pour pouvoir être pleinement consommé. 164 De même pour les macheurs de tournesol ; il y a un style qui ne trompe pas, dans la façon de projeter vers la luette la graine délicatement pincée entre le pouce et l'index, puis de la malaxer entre deux quenottes opposées pour en extraire la pulpe et entm, par la commissure du rictus d'un qui aurait mal aux dents, de rejeter l'enveloppe inutile. Il ne faudrait pas croire que je me moque... car, derrière le bariolé des types et la nonchalance des attitudes qui font une parodie de marché oriental, quelle misère difficilement réparable se cache ? 13 SEPTEMBRE. Par les faubourgs de Moscou, le train a rejoint la grande voie est-ouest qui, par Brest-Litowsk, joignait Berlin à Moscou et, de la Moskova à la Bérésina fut le chemin de croix de deux envahisseurs. En queue du train est attelé le wagon-morgue ; et, faute d'être un vrai infirmier, chaque matin je me retrouve croque mort pour sortir des wagons les morts de la nuit. Il n'est pas de matin où l'on n'en sorte au moins un. On les prend à bras le corps, comme on peut, par les vitres ou les portières, maladroits de faiblesse et de dégoût devant ces cadavres pourtant plus légers que nous ; secs et cartonneux comme des masques antiques, ou contournés comme des gargouilles, ils s'en vont commencer leur lente destruction tout en continuant le voyage de leur rêve, jusqu'à ce que, tous les trois ou quatre jours, le chef de train négocie leur inhumation au hasard d'une halte campagnarde. La terre de Rada colle encore aux pelles qui 165 fouillent les talus, de Viazma à Borisov, et la plaine de Biélorussie n'en finit pas de réclamer son engrais... Mais quoi ! - le train roule... il est le mouvement même qui fait de la vie une longue agonie... qu'il s'arrête trop longtemps dans une gare, les minutes qu'il perd sont les dernières pour quelques-uns - des minutes pendant lesquelles il aurait fallu être arrivé, déjà - Mais non ! ces minutes, on les a usées, bêtement, à attendre que la voie soit libre... Dans les interminables nuits scandées au rythme des boggies, la prescience des mourants est d'une densité insoutenable ; dans une colère calme et immobile, ils disent : - On n 'aurait pas dû s'arrêter ici. ou bien - je veux qu 'on roule ! Ceux-là sentent bien que le train, en s'arrêtant ici ou là, leur a volé leurs derniers instants, leurs dernières forces. Mais voilà ! - ils ne sont pas seuls dans ce maudit wagon... Au seuil de l'instinct brut où descendent les hallucinations de la faim et les torpeurs de la fièvre, chacun conteste à l'autre l'ampleur de sa misère, comme s'il y avait une décoration à la clef Et il faut bien faire silence pour entendre ce gastronome qui se reconstitue tout haut une table de restaurant, à la fois sélect et orgiaque, qu'il est seul à avoir connu ; ou bien ce séducteur qui commente, comme un défilé de mode, la longue liste des filles qu'il s'est envoyées et dont, si on calcule bien, la première a dû lui être offerte en cadeau de première communion.,. Les limites du réel sont abolies dans une cascade de gasconnades agressives ; une salive malsaine finit d'exaspérer les gorges râpeuses, tandis que sur tous ces fantasmes s'appesantit le sommeil poisseux des chambres d'hôpital. 166 A la mi-nuit, alors que le train roule, il s'en trouve un pour réclamer de la soupe, tandis qu'un autre prétend descendre pisser sur le ballast... 14 SEPTEMBRE. Minsk - un tas de gravats qui fait le gros dos sous la canicule attardée. Des pistes ensablées entre les bouleaux poussiéreux, où finissent de pourrir des chars foudroyés. Au pied du ballast, veuf depuis longtemps d'une de ses voies, des tronçons de trains culbutés et calcinés sont restés alignés comme des rangées de cercueils. Minsk, de part et d'autre de laquelle, des plaines fluviales marécageuses aux vastes forêts coupées de fondrières, la topographie fait un labyrinthe où fut très tôt entendu l'appel du combat partisan ; vaste tir aux pigeons, hors-jeu sans arbitre botté par des joueurs sans uniforme et voué aux ripostes les plus impitoyables, les plus aveugles, et les moins efficaces. Minsk, à partir de laquelle, après l'échec devant Moscou, aucune troupe allemande ne s'aventura jamais en dehors de la route principale ; hormis les unités formées à la contre-guérilla, dont l'obscure boucherie ne rapporta ni gloire ni avantage à personne. Le paysage de Minsk ne laisse pas imaginer de grandes batailles rangées ; on n'y voit pas de ces grands chaumes bien brossés qu'affectionnaient Murât et Gudérian ; on y chercherait en vain une piste où aligner deux chars de front ; chaque coin de forêt noire et broussailleuse, chaque 167 mare vaporeuse et verdâtre, par contre, y respirent la crainte de l'inconnu et l'angoisse de l'enlisement. Le paysan, lancé sur le sentier de la guerre comme dans un coin à champignons connu depuis toujours, y égarait l'étranger, privé de moteur et les pieds pleins d'ampoules l'été, bleuis de gelures l'hiver - jusqu'à l'instant de la mise à mort, presqu'au seuil d'une isba hospitalière dont la tille n'avait plus qu'à sortir, pour reconnaître les morceaux... 15 SEPTEMBRE. Brest-Litowsk - premier traité inappliqué de la première guerre mondiale - première citadelle russe investie de la seconde guerre mondiale, et dont les défcn.seurs malheureux, à peine sords de leur captivité d'Allemagne sont, à ce qu'on dit. partis en Sibérie se repentir de leur reddition. A Brest-Litowsk, on change de tout : on change de train, on change de voie, on change de pays ; on peut même changer de vêtements, si on a une monnaie d'échange. La transition entre la Biélorussie et la Pologne ne se laisse guère deviner, ni dans le paysage ni dans les mœurs ; Brest, qui pourrait être à la Pologne, n'en est que le portillon ; pour le moment, elle est surtout au cœur des grandes migrations que la guerre a déclenchées d'est en ouest, et inversement, et qui essaient de refluer dans le bon sens. Des Russes, soldats et civils, semblent rentrer chez eux avec le monceau de bagages de ceux qui ont passé de longues vacances ; des wagons entiers, qu'on n'a pas pris la peine de bâcher, débordent d'un pêle-mêle de ballots de linge. 168 d'ustensiles de cuisine, de machines à coudre et de poste de TSF ; entre deux voies, des femmes jeunes ou vielles se dépouillent d'un double jupon, ou d'une paire de bas superflue, et s'en vont les échanger sur le marché tout proche, où tout change de mains plusieurs fois. Des marins russes, accompagnés de femmes, cherchent à échanger des marks périmés, et s'étonnent que nous n'ayons pas un rouble en poche. Des Polonais rattroupés d'un peu partout attendent impatiemment de parcourir la dernière étape qui les mènera jusqu'aux bords de l'Oder pour y coloniser les provinces allemandes annexées, car leur patrie a dérapé d'est en ouest, comme sous le coup de la dérive des continents, en un vaste remembrement qui démembrement. ressemble fort à un quatrième Dans un coin, on a parqué un dernier fond de tiroir de civils allemands implantés en Pologne en 1940, et définitivement chassés par les tout récents accords de Potsdam. Tout cela est grouillant, mais pas joyeux. Les Allemands se doutent bien du genre d'Allemagne qu'ils vont retrouver, affamée et hostile ; les Polonais s'en vont à la découverte forcée d'une terre qu'ils ne connaissent pas ; de tous les Russes, seuls les militaires en activité ont l'esprit libre ; les prisonniers de guerre, entachés de lâcheté ; les travailleurs civils, suspects de complaisance, sont ici en liberté provisoire ; car sur deux voies de garage, deux convois clos aux lucarnes aveugles sont l'autre face de la libération : ce sont des travailleurs ukrainiens, accusés de volontariat, et destinés à la Sibérie ; ils y rejoignent leurs compatriotes, déportés au lendemain de la conférence de Yalta. 169 En longs convois poussifs, jalousement aiguilles sur les voies prioritaires, de grands morceaux d'Allemagne s'en vont " réparer " la Russie ; par centaines de wagons, défilent les machines-oudls dont l'entassement laisse mal augurer de leur remontage ultérieur ; et passent les combinés agricoles dont les embiellages sophisdqués ne résisteront pas une saison ii la poussière ; et cahotent des avions sans ailes, des camions sans cabines et des tracteurs sans chenilles ; l'impression n'est pas de démontage, mais de démolition... La nuit tombe sur cette Babel ; des ombres chuchotantes allument des feux pour une cuisine élémentaire et insipide, pas plus riche que la nôtre ; les flammes claires, éternel réconfort des miséreux, chassent pour une nuit la hantise du lendemain et rassemblent tout ce qui peut marcher autour des gamelles enfumées. Des enfants grandets, nés n'importe où, se tas.sent sans rien réclamer, entre des hommes muets. Des femmes déjà sans âge portent dans des chiffons qui furent des châles, des nouveau nés du voyage ; enfants des camps ou des wagons, sauront-ils au moins, dans vingt ans, qui ils sont De la chaleur de ces feux montent maintenant quelques chants très doux et très graves, divers mais si parfaitement mêlés sous le noir du ciel qu'ils ne peuvent que parler de la même chose, et qu'on sent bien qu'un instant de paix, enfin, passe... 16 SEPTEMBRE. Dans la nuit, de très jeunes gens, Polonais sans doute, viennent nous demander de les cacher dans nos wagons : ils 170 veulent "passer à l'ouest".,. L'idée n'est déjà pas souriante ; les Russes sont méfiants et, de plus, le transbordement de ce matin va vider les wagons de fond en comble et redoubler les contrôles ; de toute façon la peur et l'animosité des malgré nous fait échouer le projet... Le transbordement est rapide, sans trop de tracasseries et, dans la fumée ténue qui plane encore au-dessus des feux de la nuit, le convoi démarre de bonne heure. La Pologne .se devine au style des maisons avant de se lire aux poteaux indicateurs : volets peints et jardins fleuris. A Leczna, qui n'a pas son nom sur les grandes cartes, pour la première fois depuis près d'un an, la cloche d'une église. Pendant la halte, des paysannes s'approchent et offrent quelques fruits verts cl de l'eau fraîche ; il est un peu difficile de leur expliquer que. malgré les apparences, c'est à dire le peu d'uniforme qui nous reste, nous sommes Français ; mais de toute façon, elles ont l'air de se moquer éperdument du problème. Il ne faut pas longtemps pour s'apercevoir que la vertu socialiste ne résiste pas beaucoup aux miasmes dégagés outre frontière par des siècles de capitalisme ; comme n'importe quel riz-pain-sel véreux, notre chef de convoi commence à traficotcr avec notre ravitaillement ; en contrepartie, il faut peu de temps aussi pour se rendre compte qu'on peut faire ici tout ce qui est permis en pays conquis ; et la ligne de tirailleurs claudicants que font désormais à chaque halte les gars du train dans les jardins polonais, dessine une touchante réminiscence du retour à la terre. 171 La pomme de terre en général, et la polonaise en particulier, est le plus beau légume du monde ; il s'ébauche rapidement tout un arsenal pour l'éplucher, la couper, la râper, la cuire, la frire, la rissoler ; il se met en place tout un système de relais pour qu'en cas de départ inopiné du train, on puisse récupérer, non pas tant les cuistots, qui se remplaceraient facilement, que les gamelles en souffrance, cuites ou pas... Pendant ce temps, faute de beaucoup de zlotys dans les doublures râpées des indigènes, notre épicier en chef s'est orienté vers le paiement en nature, et c'est un renseignement que les fdles de garde-barrière semblent se communiquer loin à la ronde. Le monde est donc, pour le moment, fort bien partagé, et qu'on nous laisse nos patates car, grand dieu, que ferions-nous des filles... '? 18 SEPTEMBRE. Le train a bifurqué au sud. Nous ne verrons pas Varsovie, épargnée en 1939 par la rapidité de la guerre, et détruite en 1944 par la lenteur de la bataille ; lenteur dont l'Histoire dira peut-être un jour qu'elle fut plus de convenance polidque que de nécessité militaire. L'après-midi nous trouve à Radom, terne et grise dans une campagne lugubre. Regardée avec un peu d'attention, la Pologne ressemble plus à un territoire occupé qu'à un pays libéré. Une milice fringante, en casquette carrée et bottes souples, semble assurer la police pour le compte de l'armée russe, par ailleurs fort bien représentée quant au nombre. 172 Les vieilles marmonnent que les jeunes qui ne sont pas dans la police sont au maquis ; en fait, le pays ne respire ni la joie ni la sécurité ; les ouvrages d'art sont flanqués de miradors équipés de projecteurs ; les usines et les entrepôts sont restés festonnés de barbelés oii l'armée russe patrouille ; on chuchote que les camions isolés ne se hasardent pas en forêt ; sur les voies ferrées, les locomotives au petit pas poussent du nez devant elles un ou deux wagons vides, réminiscence d'une technique longuement éprouvée du déminage artisanal. Par demi-phrases, par sous-entendus en pointillés, nos visiteurs des quais de gare laissent découvrir de petits lambeaux de lendemains qui déchantent... 21 SEPTEMBRE. Apres la grisaille de Radom, Lodz paraît souriante - ou bien simplement n'est-ce qu'une impression réconfortante progression vers l'ouest ? due à notre Ce n'est pourtant qu'une funèbre corvée qui nous arrête ici : nous avons une quinzaine de morts à débarquer. La ville prête une charrette, nous fournissons les croque morts et, pour la première fois, il est question d'un vrai cimetière au lieu d'un trou dans un champ. Le transbordement est toujours aussi dépourvu de cérémonial ; dans la rue voisine, de plain-pied avec le quai, des femmes et des enfants regardent et se signent... De rares hommes qui passent semblent moins stoïques et, en se détournant, s'enfoncent la casquette sur la tête et les poings dans les poches. 173 Nos morts d'aujourd'hui sont presque gais, pourtant ; dans le peu de précaution qu'on prend pour les manipuler, leurs têtes font encore des signes qui entrouvrent de minces sourires sous des paupières mal closes. 24 SEPTEMBRE, A Lezno, en Poznanie, nous devrions quitter la Pologne ; en réalité la nouvelle frontière est sur l'Oder, et nous allons traverser le far-west polonais, où d'intrépides pionniers arrivés sur les pas de l'armée russe n'ont pas craint d'affronter les Indiens du coin - et pour cause,,, A supposer qu'il soit resté quelques vieux Allemands assez philosophes pour offrir une pipe d'honneur aux tankistes de Jukov, la suite de l'histoire ressemble assez à la ballade de Sitdng Bull, Ainsi, par bribes, nous apprenons la nouvelle géographie de l'Allemagne ; il est mort suffisamment de monde autour du nom de Dantzig, pour que celle-ci retourne tout naturellement à la Pologne ; mais qui, la prochaine fois, mourra pour Breslau et Stetdn, dont la dévoludon ne s'appuie sur aucune réalité historique ? 26 SEPTEMBRE, Francfort,,, sur l'Oder, bien sijr. C'est le même grouillement cosmopolite qu'à Brest-Litowsk avec, au lieu des ballasts d'une gare de triage, les bâdments d'anciennes casernes. 174 Descendus du train entre des tas de gravats, nous ne verrons pas autre chose que des ruines dans le morceau de ville que nous traversons ; derrière nous, des enfants en loques se sont glissés dans les wagons que nous venons de quitter, à la recherche, sans doute, de quelque fabuleux festin ; en fait, il doit bien rester, sous les banquettes, quelques pommes de terre de Pologne, et c'est tant mieux pour eux. A la rencontre de civils, c'est merveilleux de deviner de quel tas de décombres ils peuvent bien surgir ; et en effet, des plâtras piétines devant quelque .soupirail béant et noir, font comme une trace de gibier dans un taillis, et marquent la persistance de la vie. Comme d'habitude, les casernes ont moins souffert que les quartiers urbams et, à part les vitres, la lumière et l'eau, tout est à peu près en place ; l'ombre des vieux adjudants peut tressauter à son aise entre les couloirs d'immondices et les lavabos convertis en latrines. débordants A cela près qu'il n'est ni agréable ni même prudent de s'exhiber dans les rues avec un lambeau d'uniforme allemand, si ténu et délavé soit-il. nous avons quartier libre. Ce faisant, les autorités ne prennent pas un grand risque : qui voudrait se dissoudre derrière ces façades noires à peine retenues dans le vide par l'angle d'une cheminée ? - Qui pourrait avoir envie de partager le grouillement de ces caves empuanties d'égout et de maladie ? Le .seul signe persistant de vie sociale est la prostitution ; encore, faut-il payer d'autre chose que de monnaie, car il n'y a rien à acheter. Avec le troc, on est revenu aux rudiments de l'histoire de l'Humanité ! 175 27 SEPTEMBRE. Une eentaine de malades du convoi sont hospitalises ; nul ne sait ni quand ni comment ils continueront le voyage. Dans l'excès de punidon infligé aux Allemands, il semble que les autorités russes se désarment elles-mêmes ; aucun signe de redémarrage d'une vie collective quelconque ne se manifeste. Hormis le strict nécessaire d'une armée encore sur le pied de guerre, et de toute façon accoutumée à vivre sur le pays, et la persistance du pillage systématique du peu de biens privés et publics encore disponibles, rien ne circule. Il n'en va pas autrement des hôpitaux ; la seule certitude qu'ils offrent est un lit en bon état, le reste est au bon vouloir de la nature. Compte tenu du tri sanitaire de ce matin, nous sommes maintenant une troupe en parfaite santé ; depuis oronej, en vingt-et-un jours de trajet, nous n'avons laissé le long du chemin de fer que soixante quinze cadavres : officiellement, c'est un succès, et effectivement, avec moins de sept pour cent de pertes, c'est une des transhumances les moins coûteuses des cinq dernières années ; la conscience internationale ne saurait en être affectée, la mort en aussi piètre quantité n'excite pas les foules, et ne frappe guère que ceux qui en sont atteints. Qu'aucune liste de ces morts n'ait été établie n'a pas non plus de quoi choquer : de la Baltique au Caucase, la terre est gorgée d'ossements réunis dans le même anonymat et, des fosses de Katyn à celles de Tambov, depuis les morts par raison d'Etat jusqu'aux morts par indifférence, l'œil moscovite aura toujours le même éclair candide pour assurer qu'il n'a jamais vu tous ces gens... 176 29 SEPTEMBRE. Douche, désinfection, retouches vestimentaires et changement de caserne. Toujours pas davantage de carreaux aux fenêtres, mais encore plus de liberté. Les diverses nationalités entassées là se partagent la cour, avec chacune leurs fourneaux de briques et de tôles, et leur marché noir particulier : les Italiens échangent des vêtements contre des conserves aux Hongrois, qui vont les troquer contre du tabac aux Russes, qui vont les négocier en ville contre... etc. A la tin de la journée, à part les Russes qui s'envoient des restants de Gretcheri sans d'ailleurs toujours les payer, on ne sait trop qui s'est habillé, qui a mangé et qui a fumé ; ce qui est certain, c'est qu'il est impossible de tout faire et que, dans un saisissant raccourci de société capitaliste, des gagne-petit qui ont dégrossi les négociations pour les ténors surmenés dégustent dans un coin reculé un fond de boîte mal réchauffé ou un mégot devenu réfractaire à la flamme. Par manque de savoir-faire, et crainte de rentrer en France à poil, nous restons à peu près tous à l'écart de cette agitation ; pour nous rhabiller, les malgré nous et nous comptons, chacun à notre manière, sur l'administration française : eux, le costume de la démobilisation et nous, la bure de la pénitentiaire. Côté tabagie, la cueillette des mégots dans la cour, au petit jour, est rentable pour le peu que nous pouvons supporter de fumer. Quant à la soupe officielle, elle est meilleure que tout ce que nous avons connu jusqu'à présent ; de toute manière, une 177 boîte de "singe" américain, sans doute bonifié par un long voyage, vient de coter trois cent cinquante roubles à l'ouverture de la bourse de ce madn, soit un mois de salaire d'un ouvrier russe, et il ne serait pas décent de demander à combien de caleçons vétérans cela peut correspondre... 1" OCTOBRE. 11 est bruit d'un proche départ ; instruits des qualités d'improvisation des Russes, nous cessons de sortir de la caserne, guettant simplement, par les trous de chars qui criblent le mur d'enceinte, le peu de vie extérieure. Entre quelques civils qui se planquent instantanément au premier pan de mur restant, passe une patrouille russe... en calèche ! Dans un amusement désœuvré, la voiture, extraite sans doute d'une ferme centenaire, le cheval, rescapé de Dieu sait quel exode, et les soldats rigolards sous leurs uniformes fripés, font un tableau digne des temps héroïques de Pétrograd, vus par l'illitstration. Mais, nonchalamment appuyés aux coussins crevés de la guimbarde, les fusils de combat les plus redoutables du moment arrondissent sournoisement leur chargeur camenbert. Les civils en parlent beaucoup : l'armée russe foisonne alentour comme au jour de son arrivée. Elle occupe tous les faubourgs, elle règne dans tous les villages, elle accapare tous les trafics ; avec elle, on n'a pas l'impression que la guerre est finie. Et de vieux bonshommes réchappes aux bronchites du Volksturm et aux retours de flammes des Panzerfaust, parlent gravement d'un rêve fou vieux d'un an ; une autre guerre, que se feraient les Russes et les Américains car, c'est bien connu. ils ne sont pas faits pour s'entendre, même sur le dos de l'Allemagne. 3 OCTOBRE. Ce matin, corvée de ravitaillement, pour notre train en formation ; pain séché, margarine et conserves allemandes pour cinq jours. Des camions aux wagons, le talus est escarpé et nous rappelle que notre forme physique est encore limitée ; la corvée se traîne en longueur et en lassitude. On ne sait pas si on est gai, triste ou inquiet. L'appréhension du changement, apprise depuis six mois, empêche de se réjouir avant de voir ; la crainte de l'avenir renforcée par la vision de l'Allemagne offerte ici, interdit les élans spontanés. Ce soir, un convoi de Rada nous rejoint en gare, et nous confirme que le départ est pour demain. Il en faudrait peu pour les trouver pétants de santé, ces gens qui ont eu la délicatesse de ne pas faire de cadavres pendant le voyage ; tout ce qui devait encore mourir l'a fait avant l'embarquement : des gars qui, pourtant, ne semblaient pas trop mal portants et, tout d'un coup, n'ont plus eu le courage d'attendre ce train, peut-être tout bêtement parce qu'ils avaient cessé de croire qu'il y aurait un train pour eux... 4 OCTOBRE. Départ au petit jour - entre de longs chapelets de fermes désertes et de villages calcinés, au travers de pâturages où n'apparaît aucun bétail, sous un ciel morne où des vols de 179 corbeaux anticipent la rigueur de l'hiver qui s'approche, le train effiloche la lande du Brandebourg, s'arrête dans des stations qui n'ont plus de nom, recule et repart s'enfiler sur des aiguillages qui paraissent autant de culs-dc-sac. De rares populadons ne cachent pas leur hostilité : tous les convois jusqu'à présent ont pillé le peu qui restait ; il n'y a plus une pomme de terre à arracher, plus une betterave à resquiller ; les habitants d'ici n'étaient déjà pas les plus souriants des Allemands, du temps qu'ils se battaient pour le roi de Prusse, et la douzaine de généraux qu'ils ont fourni à chaque guerre ne les a pas radoucis. Maintenant, de sourdes rumeurs de reprise en main idéologique, de profonds remugles du marxisme des années 1920, commencent à tresser les couronnes de l'enterrement de l'Occident ; une lourde rancune contre les Américains qui ont abandonné cette Allemagne-ci aux Ru.s.ses, est en train de cimenter un mur que Moscou n'aura plus qu'à peindre aux couleurs qu'il voudra. 8 OCTOBRE. Le fantôme de Berlin ; des quartiers de pavés, des arrondissements de pans calcinés, des enfilades de cheminées, comme des arbres ébranchés ; sur quelques centimètres de solives noircies, des lits défaits restent grotesquemcnl offerts pour Dieu sait quelle nuit ; dans des baignoires mystérieusement transférées au milieu des vestibules, les dernières pluies ont fait comme un bain qu'on n'aurait pas eu le temps de prendre ; à des morceaux de mur qu'on croirait décapés à la main, des portraits de famille, rigolards ou moralisateurs moisissent sous leur verre quelquefois intact. Dans un trognon de villa, où le carrelage d'une cuisine fait penser à une fouille de Pompéi, un Fïthrer des années trente arrêté de guingois sur l'extrême bord de la cheminée, suppute le vide béant de la cave éventrée sous ses pieds, et où l'appelle, sur un cageot de pommes de terre pourries, un médaillier vert de-grisé de la bataille de Verdun. Des rues qu'on est en train de rendre à la circulation, paraissent tracées au milieu de vastes carrières. Dans le crépuscule, des lumières vacillantes semblent sortir du sol et proclament une incroyable survie de troglodytes. Et puis tout s'éteint et, sur la ville presque morte, le ciel de Tempelhof vibre de tous ses avions, et brille au loin de tous ses projecteurs ; dans la nuit, Potsdam n'est pour nous qu'un quai désert à peine entrevu... 10 OCTOBRE. De Berlin, étranglée entre les conciliabules de Pankow et les fantômes de Sans-Souci, nous n'avons vu en trente-six heures de pousse-tampons à travers les banlieues, que les ruines marginales, et à peine savons-nous que la ville a quatre occupants, à l'image de l'Allemagne elle-même ; mais on essaie de nous faire admettre qu'il y a une bonne Allemagne à l'est, et une mauvaise Allemagne à l'ouest, ou vice-versa selon l'interlocuteur. Pour le moment, les lignes de démarcation ne se lisent guère à travers les décombres, et la qualité des gravats semble bien la même de part et d'autre, tout comme la faim endémique qui tenaille les survivants accrochés à leur tas de moellons. Le degré de prosdtution et de marché-noir qui y sévit doit en tout cas maintenir la ville au rang de capitale, dans son genre. Il est possible, probable même, qu'il y ait une certaine satisfaction pour les Alliés à contempler l'humiliation des Allemands ; qu'on ne voie pas l'utilité de maintenir en vie des gens dont les usines, les voies ferrées et les stocks s'en vont chez le vainqueur ; qu'on soit bien convaincu, une fois pour toutes, que la loi du Talion est le meilleur traité de paix ; mais alors il faudrait avoir l'honnêteté de le dire, et le courage de trouver une solution définitive... 12 OCTOBRE. Un peu après Magdebourg, le train s'est arrêté comme s'il n'y avait plus de rails ; un village de baraques coiffe une bourgade insignifiante, dans un ensemble crasseux qui n'arrive pas à être engageant ; nos dernières heures russes vont se dérouler ici ; effecdvement, le train n'ira pas plus loin et, demain matin, des camions anglais doivent venir nous chercher. Dans une dernière crise d'affection, les Russes nous accablent de ravitaillement ; si copieux que soit le repas du soir, il en restera bien assez pour montrer aux Anglais l'abondance qui règne ici. Des civils allemands, qui semblent plantés là à demeure dans l'attente des convois, tentent de nous approcher et se font refouler à coups de crosses. Après un dîner trop copieux pour la faiblesse de nos estomacs, nous avons droit à du café ; profitant de la confusion de la nuit, des enfants ont réussi à franehir les barbelés et viennent chaparder des restes ; ils ont des visages crispés de petits vieux grincheux, et ne parlent ni ne sourient à personne ; leurs yeux un peu vitreux hésitent entre la peur et la haine. La bouche encore pleine et les poche démesurées, ils repassent les clôtures dans un grand bruit de fils de fer accrochés ; après quelques jurons mal convaincus, les sentinelles russes renoncent à la poursuite et, dans le silence revenu, une seconde vague d'affamés vient chercher sa part de patates refroidies et de quignons de pain desséchés ; cette fois, les Russes s'énervent et tirent en l'air ; dans l'envolée braillarde qui s'ensuit, une gamine terrorisée reste aplatie dans l'angle d'une baraque ; à la limite de la bande de lumière crue du chemin de ronde, un adolescent cadavérique sous une vieille casquette noire de Panier, est tapi dans les herbes folles et attend l'accalmie... 13 OCTOBRE. Dix beaux camions bien propres s'alignent à l'entrée du camp ; c'est tout simple, c'est tout naturel et, au moment d'embarquer, il n'y a même pas de joie visible sur nos visages ; juste un peu de désappointement, quand on apprend que les camions vont faire trois rotations et donc, que quelques-uns vont rester chez les Russes un peu plus longtemps que d'autres... Et les premiers embarqués, conciliants et condescendants, disent aux derniers qu'après tout, ils n'en mourront pas d'attendre un peu plus ; disparu le danger, tout un monde d'égoïsme organisé refait surface dans un cynisme involontaire... 183 Un peu faiblards du séant, nous dérapons harmonieusement, au rythme des courbes de la route, sur les banquette patinées de Sa Gracieuse Majesté ; avant le départ, les cinq ou six mots d'anglais que nous avons mis en commun n'ont pu départir nos chauffeurs d'une pudique réserve ; à vrai dire, ils .semblaient plutôt craindre d'attraper la vermine... Aux abords d'Helmstedt, les camions s'arrêtent à un portique bariolé de maximes et de banderoles ; de part et d'autre de la route, à travers jardins et vergers, une ligne de piquets de couleur fait comme une frontière : ici commence l'Occident. Une espèce de Mongol endimanché, l'arme en bandoulière boudinant une capote trop neuve qui ne s'habitue pas à lui, .se livre à un simulacre de comptage, où la pénombre des camions bâchés ajoute aux difficultés d'une arithmétique laborieu.se ; le peu de monosyllabes échangées de part et d'autre du portique ne retarde guère les formalités, et le convoi peut rapidement changer de monde dans une routinière indifférence. De la route du camp, coiffé de V Union Jacic, on aperçoit en contrebas la gare où stationnent des wagons timbrés de la Croix-Rouge. Dès l'entrée du camp, un cordon d'Anglais méprisants à force de dignité nous refoule dans une série de baraques qui font comme une quarantaine ; une circulation à sens unique conduit ensuite vers un second groupe de bâtiments, vers lesquels une file d'attente glisse lentement ; pour la première fois, nous vient alors à l'esprit que notre aspect peu engageant suffit à justifier la moue réprobatrice de nos hôtes ; il pourrait y avoir une autre raison : à d'imperceptibles nuances, il semble que les Anglais savent qu'il y a parmi nous deux sortes de Français... Pour le moment, la file serpente devant un rang de pacifiques mitrailleurs qui, toujours à distance respectueuse et avec la même grimace dégoûtée, nous envoient, du bout de poudreuses géantes, de longues rafales d'insecticide. A l'intérieur des baraques suivantes, la pulvérisation se parachève en petites injections insinuées par tous les orifices praticables des vêtements. Somptueuse distribution de pilules, cachets qui, faute de mode d'emploi, sont consommés sur place dans une confusion où les effets contraires ne peuvent que s'annuler. D'intimes écorchures sont étouffées sous des pansements épais comme des sandwiches ; seuls les malgré nous ont droit à un ensemble vestimentaire, mais tout le monde à droit à un carton de vivres ; les dernières provisions russes sortent des poches, et jonchent les allées du camp... Avec l'orgueil du devoir accompli, les Anglais nous poussent sans hargne mais sans faiblesse vers la pente où s'aperçoit la gare ; on voit bien là des gens qui ont tout autre chose à faire, et le font sentir... Un adorable train sanitaire tout en couchettes rebondies et en lavabos reluisants va amortir ce soir les inconvénients divers dus aux rations " K " trop copieusement sollicitées ; la nuit tombe sur de pénibles retours à la civilisation... 14 OCTOBRE. Le train a démarré pendant que nous dormions. Dans le jour brumeux qui se lève, c'est déjà la Westphalie qui défile. Un 185 paysage intact, triste mais vivant, qui par on ne sait quoi ne peut se comparer à l'immobilité figée des plaines orientales. Le personnel du train est allemand ; les efforts que déploient brancardiers et infirmières ne trouvent pas grâce auprès des malgré nous, qui les accablent de tracasseries à la mesure de leurs propres angoisses, dans un ton parfaitement caporaliste... Se peut-il que des hommes reviennent de si loin sans avon appris tant soit peu d'indulgence ? Avant la frontière hollandaise, il conviendrait de faire le point... Ne faudrait-il pas, dans une des dernières villes allemandes, descendre de ce train où on ne .se trouve que par confusion, rester dans cette Allemagne pour laquelle, après tout, on s'est battu, tant peu que ce soit; s'insérer dans un anonymat miséreux mais libre ; entrer dans le bas monde échappé aux commissions multiples, et qui gratte chaque jour dans les ruines l'illusion du lendemain. Oui, il faudrait... mais le cœur n'y est pas, et la santé non plus. Et le train qui s'en va, scandant notre impuissance aux ressauts des couchettes, siffle à la nuit notre défaite ; nous entrons aux Pays-Bas. 15 OCTOBRE. A Bruxelles-Schaerbeek, les quais de la gare fourmillent de Croix-Rouge et d'uniformes panachés, sur fond de Brabançonne et de Marseillaise. La gendarmerie française est mêlée aux comités d'accueil et n'a pas besoin de listes pour faire son tri ; les malgré nous les appellent, les renseignent. aident à nous éjecter des wagons. Pourquoi être revenus de si loin ? Sur le quai, recommence une vie embryonnaire faite de ras.semblements, d'appels et de comptages ; au bout du quai, en queue du train, attendent toujours les mêmes wagons à bestiaux, toujours aussi difficiles à escalader, toujours aussi prompts à se verrouiller. Pendant que le convoi repart, la Belgique chante et danse dans les rues ; Wallons et Flamands confondus, pour un peu de temps encore, dans l'unanimité de l'épuration... Il y a un an presque jour pour jour, sur les bords du Danube, on apprenaU qu'on allait devenir de farouches guerriers... Il pourrait bien y avoir dix ans ; Wildtleckcn s'estompe comme un souvenir d'enfance, et la Poméranie s'embrouille comme un rêve dont, une fois éveillé, on n'arrive pas à retrouNcr le sens. Dans l'Europe des \aincus, la vie se figeait un peu plus à chaque défaite ; la pensée .se rétrécissait à la mesure des fronts de guerre ; et chaque victoire de l'autre rendait les choses un peu moins intelligibles, repoussait un peu plus dans l'irrcalitc la limite du possible. Comme un général qui chercherait sur une carte l'ennemi qui est en tram d'envahir son bureau, on ne se battait plus que pour le droit de mer l'évidence. Pendant notre longue absence, un autre monde était né... 187 EPILOGUE La suite de l'histoire ne fut, naturellement, pas plus glorieuse ; la Justice étant dans ce temps-là un des pouvoirs qui fonctionnait le moins mal, je me retrouvais, comme tout le monde, en prison. Je dis comme tout le monde, car l'entassement et la protniscuité, dans les diverses Maisons d'Arrêt que les méandres de la procédure me permirent de connaître, étaient tels qu'on eût juré que la moitié du pays s'acharnait à enicrmcr l'autre moitié. Mathématiquement c'était fau.x bien sûr. mais moralement, il y avait un peu de ça... •Sortis de Lrance sur la pointe des pieds, nous y rentrions entre les pages du Code Pénal ; sur tout le monde planait l'article 7,5, cela dérapait quelquefois vers l'article 79 sans qu'on sache très bien quelle hiérarchie de l'infamie ça représentait. Sur les "anciens" déjà en train de passer en jugement alors que nous rentrions à peine, pleuvaient encore des peines de mort et des "perpétuités"; motivées souvent moins par le rôle qu'ils avaient tenu que par celui que leurs voisins de quartier leur attribuaient. Condamné avec beaucoup d'indulgence, j'en fus mortifié comme d'une injustice ; dans l'univers clos des Maisons d'.Arrèt. une peine minime appelait peu de considéradon, voire même une certaine suspicion ; mais enfin il fut admis que mon voyage de Nancy à Voronej et retour n'aurait pas duré quinze mois sans quelque motif grave ; et comine, d'autre part, un ou deux débiles s'étaient, à l'instruction de leur affaire, déchargé sur moi de la responsabilité de leur vocation milieienne, avec peut-être l'impression de se dédouaner sur un mort, cette réputation de prosélytisme me rendit l'âme .sereine d'un joueur 191 de hautbois de l'Armée du Salut, cloué par ses engelures à un carrefour un soir de Nativité. Du peu d'informations qui filtraient du dehors on ne pouvait retirer qu'un peu de colère, et beaucoup de déception. Au milieu des craquements d'un monde qui voulait de toute façon changer, la France con.servait ses vieilles chimères politiques et ses vieux mythes parlementaires. Il semblait que le moindre risque était de se cramponner au passé ; l'ennemi étant vaincu, on pouvait recommencer à croire au miracle, comme en quarante. •Vainqueurs litigieux et faux vaincus se disputaient l'authenticité d'une clairvoyance si ancienne, que non seulement on aurait dû gagner la guerre beaucoup plus tôt, mais encore on n'aurait jamais dû la perdre. Au milieu de centaines de milliers de Résistants de toutes couleurs, nous commencions à nous demander comment il se faisait que nous en avions rencontré si peu, au moment précis où il eût été si judicieux qu'ils nous empêchassent de sortir de France. Le Parti du Peuple avait, à cette époque, une grande supériorité sur nous : c'est que, de notoriété, ses combattants avaient eu scrupule à passer les frontières, et qu'à la Garde au Rhin, ils avaient préféré les patrouilles sur les bords de Seine, au cas où, à retardement, on aurait tenté de brûler Paris sans eux... La jonction sur l'Elbe leur eût cependant été d'un grand enseignement ! Nous apprenions qu'aux antipodes la même sollicitude de tout détruire pour mieux rebâtir avait aussi porté ses fruits : en Indochine, une archaïque conjuration téléguidée depuis la triste mais confortable mission de Kunming avait fourni aux Japonais le prétexte rêvé à rompre un statu quo qui durait depuis trois ans ; ce qui avait abouti à l'aimable compromis que les Jaunes, 192 au moment de leur capitulation, continuaient à garder à l'étroit dans leurs camps les Blancs théoriquement vainqueurs ; en lait, la principale hataillc pour la libération de l'Indochine française avait eu lieu entre deux Ainiraux français. Une fois Decoux aux mains de la Cour de Justice, on s'aperçut que seule la Chine, peut-être en mémoire de Kunming, avait pensé à l'avenir de l'Indochine : elle lui avait envoyé HoChi Minh, Fin Algérie, on avait feint de croire que la méchante flambée de Sétif avait été délinitivemcnt réglée par la démonstration de force , mais l'excès même de la répression avait seulement recou\ert les braises, sans prendre le soin de les noyer Ainsi kl Cuerre Mondiale, qui avait commencé par une guerre ci\ile, foisonnait de tous les foyers qu'elle avait éparpillés au gre de ses lluctuations, comme un feu de pinèdes éteint le soir déferle sur les collines qu'il a enjambées au premier vent du lendeniam matin. •foute la tristesse du monde était dans des camps qui n'avaient de iliffcrcnt des précédents que l'absence des Kapos quon n'avait pas osé réinstaller - mais le même esprit y sur\i\ait, qui était dans la négation de l'individu qui, du moment qu'il ne pouvait justifier d'une existence antérieure, n'existait plus... Toute la volonté du monde restait enfermée dans des prisons où personne ne viendrait jamais demander ce qu'on aurait pu faire d'autre pour sauver quoi que ce .soit,,, lit nous, physiquement exclus et civiquement éliminés, nous qui avions rêvé d'une autre France dans une autre Europe, nous nous prenions à penser qu'un rêve avait passé, que peut-être il serait tliflicile d'effacer 19.3 TABLE DES MATIERES AVANT-PROPOS 1944, L'ANNEE SS SACRE CHARLEMAGNE LES LOULOUS DE POMERANIE MIGNON... CONNAIS-TU LE PAYS ? EPILOGUE Page 7 Page 13 Page 35 Page 55 Page 103 Page 189 194