CONTES ET LÉGENDES DE NORMANDIE Par Yoland Simon

 L’HOMME QUI PARLAIT À LA MER C’ÉTAIT il y a très longtemps. Il y avait déjà la terre, le ciel et la mer. Mais, en ce temps-là, la mer était tout à fait calme, comme un grand lac. On la voyait, immense, briller sous le soleil, et la nuit sous la lune, jusqu’à l’horizon. Jamais elle ne changeait de place. Elle se trouvait bien où elle était. Non loin d’elle, les hommes cultivaient leurs champs et vivaient heureux. Chacun ainsi s’occupait en son domaine : les poissons nageaient dans la mer. Les oiseaux chantaient dans le ciel. Les hommes travaillaient la terre, et ne la quittaient guère, car ils avaient plutôt peur de l’eau et ils ne savaient pas voler. Le plus vieux d’entre eux était vraiment très vieux. Il était si vieux qu’il ne savait plus son âge, et il ne s’en inquiétait 6 pas, parce qu’il était très sage. Il avait un beau visage, des yeux bleus comme les cieux et une grande barbe d’argent. Il n’était ni riche ni pauvre car il ne possédait rien de superflu et il ne manquait de rien. Il se contentait des biens qu’il avait reçus de la vie : un champ où poussait du blé et un four pour cuire son pain ; de verts herbages avec des vaches qui lui donnaient du lait et du beurre frais ; un beau verger avec des pommiers dont les branches ployaient sous le poids des fruits. Tout le jour le vieil homme travaillait. Quand il avait faim, il mangeait le pain de son four, avec un peu de beurre, une pomme de son verger et, le dimanche, de la confiture de mûres. Quand il était fatigué, il se reposait un peu sur le talus, à l’ombre de la haie, et il regardait la mer si calme qui brillait dans le lointain. Or un jour, il advint que le vieil homme eut une envie. Oui une envie ! Qui était venue comme ça, comme les envies viennent parfois aux gens, et souvent aux enfants. C’était l’été. L’homme avait moissonné toute la journée. Il faisait très chaud et il était en sueur. Alors il voulut se baigner. Il regarda la mer, qui se reposait là-bas, mais elle était si loin ! Et il était tellement fatigué ! Il aurait bien aimé demander à l’eau de se rapprocher un peu, pour qu’il puisse prendre son bain. Mais voilà, il ne savait comment s’y prendre pour parler à la mer. D’ailleurs dans son pays les hommes ne parlaient qu’à de rares occasions. D’ordinaire, ils se taisaient, car ils craignaient les mots qui 7 peuvent faire beaucoup de mal. Mais, cette fois, le vieil homme parla et même il chanta. C’était inouï dans ce pays où, depuis toujours, on avait laissé le chant aux oiseaux et la nage aux poissons. Dans la douce soirée d’été, on entendit pourtant notre homme qui entonna ce couplet : Mer, tu es vraiment superbe, Et j’aimerais, tant il fait chaud, Que tu viennes près de mon herbe Pour me plonger dans ton eau. Un petit vent passait par là. Il fut surpris par cette musique. Il voulut bien, gentil commissionnaire, la porter jusqu’à la mer. Et la mer fut ravie d’entendre cette voix humaine, aussi mélodieuse que celle des sirènes. Et puis, elle était comme tout le monde, la mer, elle ne détestait pas qu’on lui dise qu’elle était belle. Alors elle remonta gentiment, depuis le lointain où elle brillait, jusqu’au vieil homme qui l’attendait, et elle se coucha à ses pieds. L’homme en fut tout ému. Il enleva sa chemise, son pantalon et ses souliers, et pour la première fois, il entra dans l’eau. Bientôt on ne vit plus que son visage et ses yeux bleus comme les cieux, et sa barbe d’argent. Et quand il fut bien rafraîchi, il retourna dans son champ et la mer se retira. Cela devait arriver, le vieil homme se mit à aimer le bain. 8 Chaque jour, il demandait à la mer de se rapprocher de ses prés. Chaque jour, la mer lui obéissait et venait se coucher à ses pieds, et tous les jours, les travaux des champs achevés, il pénétrait tout content dans l’océan. Il apprit vite à nager comme les poissons, et à pêcher aussi. Car la baignade lui ouvrait l’appétit. Et la mer, qui le savait, laissait en se retirant des coquillages sur le sable, des crevettes dans les marettes, des crabes sous les rochers. Il les dégustait avec des tartines beurrées, ce qui le changeait un peu des pommes de ses vergers, et même de la confiture de mûres qu’il aimait tant. Le vieil homme était très heureux de toutes ces nouveautés. Il prit goût à la découverte, et il eut encore envie d’une autre envie. Il voulut connaître ce beau pays qui était le sien et qu’on appelait la Normandie. Il prit son bâton, son baluchon, et il partit. Sans relâche il parcourut la région. Des gens dirent qu’ils l’avaient vu, avec sa barbe blanche et son chien, traverser les landes de Lessay. D’autres l’aperçurent dans les forêts de La Londe et de Bretonne. On le vit encore sur les grands plateaux de Caux et les collines du Perche, sur les monts de Thury Harcourt et dans la plaine de Caen. Il erra ainsi pendant près de sept ans dans le vert bocage normand. Mais, durant ce temps, la mer, la pauvre mer, elle ne se consolait pas d’avoir perdu son vieux baigneur, ses yeux bleus et sa barbe d’argent. Et, tous les jours, elle retournait 9 le chercher près de ses prés. Elle partit, elle aussi, vers d’autres rivages pour tenter de retrouver son compagnon. Elle remonta dans la baie du Mont-Saint-Michel, très très loin, plus vite qu’un cheval au galop. Et, en passant, elle demandait au sable : — Sable, mon ami, as-tu vu un vieil homme avec des yeux bleus et une barbe argentée ? — Je n’ai rien vu, répondait le sable en bougonnant, mais maintenant je suis tout trempé. — Excuse-moi, disait la mer, et elle se retirait désespérée. Elle alla vers Étretat se fracasser contre les falaises, et elle leur cria : — Falaises, mes amies, avez-vous vu un vieil homme avec des yeux bleus et une barbe argentée ? — Nous n’avons rien vu, disaient les falaises en râlant, mais maintenant nos pierres sont tout effrayées. — Excusez-moi, disait la mer, et elle se retirait désespérée. Elle remonta les rivières et le grand fleuve qu’on appelle la Seine, et elle le supplia : — Fleuve, mon ami, as-tu vu un vieil homme avec des yeux bleus et une barbe argentée ? — Je n’ai rien vu, disait la rivière en colère, et je t’en prie, sors de mon lit, car mes berges sont tout inondées. La mer à nouveau s’excusait et se retirait toujours aussi désespérée. Partout la mer chercha son homme et son doux chant. 10 Elle interrogea les galets, les dunes et les rochers, mais aucun ne l’avait vu. Elle était si triste qu’on l’entendait, le soir, gémir de désespoir. Pourtant jamais elle ne se découragea. Deux fois par jour, elle remontait à chaque marée sur toutes les côtes de Normandie pour retrouver son ami. Et, deux fois par jour, elle repartait solitaire et désolée. Enfin, comme se finissaient ces sept longues années, la mer vit une chose extraordinaire ! Ce fut par un soir d’été. Des milliers et des milliers d’enfants, de jeunes gens, d’hommes, de femmes se dirigeaient vers la plage découverte. Ensemble ils s’élancèrent vers la mer. Ils étaient venus des diverses contrées de Normandie. Ils avaient quitté leurs villes et leurs villages. Ils avaient attelé leurs chevaux. Ils étaient montés sur leurs ânes ou sur leurs poneys, et les plus courageux avaient fait le trajet à pied. À la tête de ce joyeux cortège se tenait le vieil homme avec ses yeux bleus et sa barbe d’argent. Tous avaient répondu à son appel, et il les avait conduits là où, naguère, étaient ses prés. Là où la mer, pour lui apporter ses bienfaits, avait inventé les marées. Là où il avait appris à nager et à pêcher. Le vieil homme, voyez-vous, n’avait pas oublié les bontés de l’océan et lui en fut reconnaissant. Partout où il s’était rendu, il avait répandu la nouvelle que la mer est une amie fidèle, et que l’on peut, grâce à elle, vivre comme des 11 poissons dans l’eau, et chanter comme les oiseaux dans le ciel. 12 13 14 II LA FÉE D’ANDAINE IL ÉTAIT si beau le comte Raoul, seigneur du château de Carrouges. Et si brave ! Quand il galopait, le soir, par les champs, son armure et sa grande épée brillaient au soleil couchant. Alors les brigands s’enfuyaient en tremblant et couraient se cacher au plus profond de la forêt. Aussi vivait on en paix dans cette contrée. Les paysans pouvaient sans crainte travailler dans les prés. Les marchands se rendre au marché d’Argentan ou d’Écouché. Les pèlerins poursuivre leur chemin. D’Écouves à La Ferté-Macé, jusqu’à la forêt d’Andaine, la forteresse de brique rouge protégeait tous les villages, et le comte Raoul veillait. Cependant on commençait à s’inquiéter. À bientôt quarante ans, le comte n’était toujours pas marié. Ce n’étaient pourtant pas les prétendantes qui manquaient. Plus d’une jeune fille rêvait de devenir 15 châtelaine de Carrouges et la femme de Raoul. La nuit tombée, lorsqu’il revenait de ses chevauchées, il trouvait, assemblées dans la grande salle du château, les plus jolies filles du comté. Sa mère les avait invitées pour la distraire, c’est du moins ce qu’elle disait. Elles s’asseyaient en rond, vêtues de tuniques de couleur et, près des murs de pierre grise, on aurait dit un jardin de fleurs. Non seulement elles étaient très belles mais elles chantaient à merveille. Raoul les regardait, les écoutait, les remerciait pour cette fête, et puis il montait se coucher. Elles lui plaisaient toutes, sans doute, mais il n’en aimait aucune. Sa mère, la comtesse, commençait à désespérer. Les paysans également. Que deviendrait le château s’il n’y avait pas d’héritier ? Qui donc viendrait l’habiter ? Un étranger, un Anglais peut-être, ou un de ces seigneurs cruels, comme on en connaissait dans d’autres contrées. Un jour, comme à son accoutumée, Raoul galopait à travers champs sur son cheval préféré. C’était par un beau soir d’octobre. L’air était doux, le ciel clair. Le comte s’attardait un peu, heureux de voir tout en ordre dans son domaine : les bêtes dans les prairies, les labours encore fumants, et les pommiers chargés de fruits. Non loin de là, dans sa parure d’automne, resplendissait la forêt d’Andaine. Soudain, comme le soleil achevait de se coucher, Raoul entendit dans le lointain une sonnerie de cor. « Qui donc, pensa-t-il, ose ainsi chasser sur mes terres ? » Il s’avança, 16 fort en colère, à la rencontre de ces insolents. Il pénétra au cœur de la forêt. À sa grande surprise, le son se fit déchirant, comme si quelque voyageur en détresse appelait à son secours. Raoul pressa son cheval, mais bientôt le cor se tut, et il entendit des harpes et des cithares, aux accents si mélodieux qu’ils semblaient venir des cieux. Sous le charme de cette musique, le comte poussa jusqu’à une clairière où il se reposait souvent, après de longues chevauchées. Le spectacle qui l’attendait là le laissa sans voix. Il ne découvrit ni d’impétueux et hardis chasseurs, ni d’infortunés voyageurs. Il vit – à peine put-il le croire –, assises en rond sur la mousse, toute une assemblée de fées. Les jeunes filles qui venaient chanter pour sa mère n’étaient rien auprès de ces fées-là. Elles allaient vêtues de longues robes de lin blanc. Les plus jolies fleurs des champs ornaient leur blonde chevelure. Leur regard était d’une douceur infinie. Raoul n’osait souffler mot et se crut au paradis. Les fées l’observaient en souriant, et même en riant un peu de sa timidité. — Venez, beau sire, dirent-elles. Venez car nous vous attendions. Qui pourrait résister à une aussi gentille invitation ? Il s’avança et aussitôt les fées l’entourèrent, lui jetèrent des fleurs et l’entraînèrent dans une danse folle. Le comte Raoul était encore tout étourdi par cette farandole, quand le silence se fit. Et, du fond de la clairière, montée sur un cheval plus blanc que la neige, apparut une fée, plus belle 17 encore que ses sœurs. — Bonjour, sieur Raoul, dit-elle. — Je vois, dit le seigneur, que vous me connaissez, mais vous-même quel est votre nom ? — Je suis Andaine, répondit-elle, la reine des fées et le génie de cette forêt. Raoul demeurait fasciné par cette apparition. « Voilà pourquoi, pensa-t-il, pourquoi ces lieux sont si merveilleux. Voilà pourquoi, depuis toujours, je les ai tant fréquentes et tant aimés. C’est que vit ici la plus aimable des fées. » Il comprit qu’elle était celle qu’il avait si longtemps attendue, celle qui serait l’élue de son cœur, et le magnifique ornement de sa demeure. — Fée, belle fée, osa-t-il lui dire, si tu y consentais, tu serais ma châtelaine, mon épouse et mon aimée. — Beau sire, lui répondit-elle, votre offre est honnête et me plaît. Il m’est très agréable d’être ainsi demandée par si beau et brave seigneur. Pourtant… — Pourtant ? reprit Raoul en tremblant. — Pourtant, les gens sont souvent fort changeants. Il voulut l’interrompre mais elle poursuivit : — Si, si, n’en doutez pas. « Tout est beau qui est nouveau », le proverbe le dit bien. Voyez mes sœurs qui sont là et que vous prenez pour des anges, eh bien on ne les voit jamais avec les mêmes lutins. À ces mots, on entendit de petits rires étouffés parcourir l’assemblée des fées. — Elles sont très jeunes, dit Raoul, et ont l’âge de s’amuser. Mais pour moi je veux une épouse aimante et 18 loyale, qui fasse honneur à ma maison et me donne de beaux enfants blonds. — Je le sais, lui dit Andaine, mais je veux être assurée de votre amour et de votre fidélité. Il y a, on me l’a rapporté, de si belles jeunes filles qui viennent distraire votre mère, pendant de longues veillées. Le comte voulut encore protester, mais elle continua. — Je n’entends pas, mon bon ami, vous offenser. Je veux seulement, comme gage de votre foi, vous imposer une épreuve. — Demandez-moi ce que vous voudrez, dit Raoul, prêt à tout accepter pour l’amour de sa bien-aimée. — Alors voilà, mon seigneur. Retournez en votre demeure. Si, dans un an exactement, vous avez gardé en mémoire le souvenir de cette soirée, vous me retrouverez, ici même et à cette même heure, prête à faire votre bonheur. Et Andaine disparut, et tout le cortège des fées la suivit en riant et en babillant. Raoul, pensif, repartit vers son château. Il se sentait à la fois si heureux et si malheureux. Il était tellement content du consentement d’Andaine, mais il était fort en peine de devoir l’attendre si longtemps. Revenu chez lui, il ne dit mot à personne de son étrange aventure. Sa mère continua d’inviter, pour ses soirées, les belles des environs, et à se désespérer de voir son fils les dédaigner. Lui, attendait que passent les jours, chaque jour 19 plus impatient. Il trouvait les heures si lentes. Sans cesse il partait, pour tenter de s’occuper, chasser le cerf ou le sanglier. Il revenait toujours plus tard de ses longues chevauchées. Du haut des tours, les soldats le regardaient s’en aller au grand galop, et se demandaient quel était son secret. L’année enfin achevée, Raoul revint dans la clairière. Il y retrouva son Andaine, qui avait laissé à leurs jeux toutes ses compagnes, les fées. — Je suis à toi, lui dit-elle. Tu fus sérieux et fidèle et je tiendrai ma promesse. Sois heureux, car pour époux je te veux ! — Je veux aussi, oh ma douce, ma souveraine, être pour toujours ton mari, s’écria Raoul, éperdu de joie. — Prends garde, cependant, à ce que je vais te demander maintenant, poursuivit Andaine, avec la plus grande gravité. Oui, prends bien garde à ceci : il faut, m’entends-tu, que jamais, au grand jamais, tu ne prononces ce mot qui attire le mauvais sort, ce mot terrible de mort. S’il devait un jour sortir de ta bouche, tu ferais notre malheur et je disparaîtrais pour toujours. Raoul promit que, de sa vie, il ne dirait ce maudit mot. Et avec Andaine, il retourna dans son château où, à sa mère ravie, il présenta sa belle amie. On se prépara aussitôt aux fêtes du mariage. On invita bien entendu tous les braves gens du voisinage. Mais il en vint aussi de lointaines provinces, tant la beauté de la 20 fiancée avait atteint de renommée. Ce fut une magnifique cérémonie. Et, sans doute, ne vit-on jamais pareille mariée, ni une telle merveille. Lorsque Andaine entra dans l’église, avec sa robe de dentelle, on crut à une apparition. À la fin du cortège, au bras de sa mère très fière, s’avança à son tour le comte de Carrouges. Devant ce couple si beau, le prêtre qui les accueillit, pour bénir leur union, en bafouilla d’émotion. Pendant trois jours, on chanta, on dansa et on festoya. Les meilleures cuisinières préparèrent les mets les plus savoureux, les viandes les plus recherchées : les carpes et les sandres de la Sélune, les homards et les ormeaux de Saint-Valéry-en-Caux, les moutons de pré salé de Lessay, les galettes du Mont-Saint-Michel, et de grands gâteaux de miel. Et, par la campagne, se répandirent les fumées des rôtis et les parfums des pâtisseries. Les fêtes passées, Andaine s’installa au château. Elle eut vite une fille, sage et un peu pensive, et qu’elle appela Coline. Un an après vint le petit André, fier et fougueux comme son père. Les femmes qui le gardaient le trouvaient bien téméraire, mais les paysans du comté étaient très contents de voir l’enfant si vaillant. Le jour venu il serait certainement, en digne fils de Raoul, un noble seigneur de Carrouges. Sept années ainsi s’écoulèrent. Sept années de bonheur parfait. Mais un jour… Oh le terrible jour ! Une fête au château se prépare. Andaine est lente à se 21 parer. Raoul se fatigue d’attendre. Bientôt les invités vont arriver. Il monte dans la chambre de sa femme et lui demande, un peu fâché, ce qui peut ainsi la retarder. — Madame, dit-il, on s’inquiète au salon. Par ma foi, vous ne mettriez plus de temps, si vous étiez, par mauvais sort, partie me chercher la mort. La Mort ! À peine avait-il prononcé le mot qu’il vit disparaître Andaine. Elle s’envola par la fenêtre avec la robe de lin blanc qu’elle portait, lorsqu’elle avait rencontré sire Raoul, dans la forêt. Les couronnes de ses cheveux tombèrent comme elle passait au-dessus de la pièce d’eau, dans les jardins du château. Elles se changèrent aussitôt en un bouquet de roseaux. Ils sont encore là aujourd’hui, et on y entend souvent les gémissements du vent. Ce sont, dit-on, les soupirs de la fée. Car la pauvre Andaine, ainsi arrachée à son bonheur, à son époux, à ses enfants, poussa, en s’évanouissant dans le ciel, une plainte déchirante. Son épouse disparue, Raoul se désespéra. Le jeune comte, son fils, en tous lieux cherchait sa mère. Coline devint plus pensive encore. Chacun plaignait le triste sort des châtelains, en maudissant le maudit mot de mort. La grand-mère cependant gardait confiance. Elle restait affectueuse et bonne, en attendant que passe le temps des grandes douleurs. Elle s’occupa tendrement de ses petits enfants. Elle invita, pour divertir son fils, les seigneurs des autres contrées. Raoul parfois se consolait avec des chasses et des banquets. L’époque du deuil achevée, de jeunes femmes revinrent, comme naguère, chanter à la veillée. 22 Un soir, l’une d’elles demeura seule avec le comte et lui dit : — Je ne prétends pas, mon ami, vous faire oublier Andaine. Aucune créature sur terre n’égalera jamais sa beauté. Mais vous avez deux enfants. Votre Coline qui est un peu trop pensive, et le bouillant André qu’il faut sans cesse surveiller. — C’est vrai, dit Raoul, ceci me soucie beaucoup. — Et votre mère, poursuivit-elle, serait si heureuse, pour ses dernières années, de voir en sa maison… — Une femme comme vous. Ma mère a raison, dit le comte. Et il se maria de nouveau avec cette compagne modeste et dévouée, qui aima bien ses enfants et qu’il finit par aimer. Andaine, cependant, s’en était retournée avec ses compagnes les fées. Mais elle n’avait pas oublié les belles années passées au château de Carrouges. On raconte que la nuit, quand tout le monde est endormi, elle vient se promener dans le parc et ses allées. Elle aime aussi, près des roseaux, se mirer dans la pièce d’eau, en recoiffant ses blonds cheveux. Les soirs de brume, elle apparaît dans les bois et les pommeraies. Elle revient surtout errer dans la forêt où, jadis, Raoul l’avait rencontrée. Encore aujourd’hui, chacun la vénère au pays, car elle répand ses bienfaits sur les habitants qui l’ont tant 23 admirée. Elle donne à ceux qu’elle rencontre des coquilles de noix magiques. Certaines fournissent à volonté les mets les plus délicats, comme ceux que l’on dégusta lors de ses noces mémorables. D’autres vous comblent de trésors : des écus et des louis d’or, des miroirs, de beaux habits et même des chevaux blancs, dociles comme des enfants. Elle donne sans compter, la bonne fée. Mais elle reprend tout à ceux qui deviennent exigeants ou qui se montrent trop fiers. Ainsi est-on en Normandie, où l’on n’aime pas les impudents et les vaniteux. Et ainsi est notre Andaine, qui perdit en un instant son époux et ses deux enfants, mais qui garde ses récompenses pour qui sait les mériter. 24 25 26 III LE LUTIN AMOUREUX « LÀ OÙ il y a belle fille et bon vin, là hante le lutin », dit un proverbe en Normandie. Bien sûr le lutin aime aussi le bon cidre de chez nous, surtout lorsqu’il est bouché, pétillant comme le champagne, mais plus fruité en vérité. Quant aux jolies filles, le lutin n’a que l’embarras du choix. Elles sont toutes jolies, les belles du pays. Avec des joues rondes et roses, des yeux bleus comme des hortensias, et de longs cheveux blonds. La plus belle de ces belles s’appelait Éléonore. Elle vivait à Tessé-la-Madeleine, près de la forêt d’Andaine. Elle était l’épouse très douce et très sage du tonnelier du village. Toute la journée elle tournait le rouet, filait, brodait, faisait de la dentelle, du tricot et du crochet. Son mari travaillait dur, du lever du soleil à son coucher, pour fabriquer les tonneaux où vieillirait le cidre doux. C’était un bon époux, attentif et affectueux, mais il était fort jaloux. Il n’aimait guère tous ces hommes qui venaient 27 parfois le voir, en fixant son Éléonore, avec de drôles de regards. Vite, il s’en débarrassait, disait qu’il était fatigué, qu’il était temps d’aller dormir. N’était-il pas heureux ainsi, avec un bon métier pour gagner sa vie et dans sa maison un trésor, sa très chère Éléonore ? Il n’avait, en plus, nul besoin de visite. Au village, on le comprit vite. On laissa le tonnelier vivre avec sa bien-aimée, dont tout le monde parlait, mais qu’on ne voyait jamais. Or un lutin vint à passer dans la maison du tonnelier. Comment était-il entré ? Ça, personne ne le sait. C’est une chose bien connue, le lutin se glisse partout. Ni portes ni fenêtres fermées ne sauraient l’arrêter. Donc notre lutin – Amédée, c’était son nom − s’invita sans autre façon. Aussitôt il aperçut Éléonore qui brodait tout en chantant. Il vit d’abord le visage et il pensa : « Que ce visage est gracieux ! » Puis il vit les longs cheveux et il pensa : « Que ces cheveux sont soyeux ! » Il vit aussi ses bras blancs, ses mains si fines et sa silhouette gracile, penchée sur les travaux d’aiguille. Et chaque fois il s’émerveillait. Longtemps, assis dans le noir, il contempla Éléonore, sans souffler mot, sans se faire voir. Enfin, vous l’avez compris, Amédée était épris. Le lendemain matin, il s’en revint au pays des lutins, sans parler de sa merveilleuse découverte. Ses amis pourtant, qui sont des garnements un peu taquins, le trouvèrent bien changé. Il n’était plus joyeux comme ses compagnons. Adieu les rires, adieu les jeux, ainsi sont les amoureux. En 28 vain, les autres petits démons l’emmenèrent-ils pour le distraire, dans leurs maisons familières, faire quelques tours à leur façon. Notre Amédée ne trouvait plus amusant d’emballer les rouets des fileuses, de défaire le travail des tricoteuses. Il n’éprouvait aucun plaisir à emmêler les écheveaux de laine, à cacher les pelotes sous les meubles, à dérouler les bobines de fil. Et même – jugez si son cas était grave – cela ne le faisait plus rire de se cacher dans le dé à coudre de la vieille Lison, et d’en surgir, comme un beau diable, pour lui cracher à la figure et lui lancer des injures. Autant de sottises de lutins qui ne lui disaient plus rien. Éléonore, seule, occupait les pensées d’Amédée. Tel est pris qui croyait prendre. Tout lutin qu’il était, c’était la femme du tonnelier qui l’avait ensorcelé. Bien sûr, il retourna la voir. De plus en plus souvent et, à la fin, n’y tenant plus, il y vint tous les soirs. Il restait assis dans l’ombre et la regardait en silence filer et tourner son rouet. Près d’elle, fatigué de sa journée, le mari somnolait avant de monter se coucher. Éléonore demeurait seule, à travailler et à chanter doucement pour ne pas réveiller son tonnelier. Le lutin ravi l’écoutait et l’admirait. Il voyait son fin profil à peine éclairé par la chandelle. Il entendait sa voix mélodieuse fredonner des chants de fileuse. Et il trouvait bien courtes, en vérité, toutes ces longues nuits de veille. Une année ainsi passa. 29 Un soir, comme à son accoutumée, Amédée contemplait sa bien-aimée. Un moustique l’agaça. Il voulut attraper ce méchant insecte qui sifflait à ses oreilles. Il fit du bruit et Éléonore l’entendit. Elle distingua dans l’obscurité ce petit être qui la fixait. — Qui es-tu ? demanda-t-elle, effrayée. — On m’appelle Amédée, dit-il. — Je ne connais pas d’Amédée, répondit-elle, et qui t’a permis d’entrer ? — Personne, reconnut-il, je vais, je viens, à ma guise, comme font tous les lutins. — Un lutin, s’écria-t-elle, et en cachette elle fit un signe de croix. — N’ayez crainte, gente dame, la rassura Amédée, je ne vous veux aucun mal. Je souhaite seulement rester ici, assis dans mon coin. — Et pourquoi ? demanda-t-elle. — Pour vous regarder, dit-il, et parce que vous êtes belle. Éléonore ne sut que dire. Elle se contenta de rougir. Elle aurait dû se fâcher, chasser Amédée… peut-être. Mais après tout, les lutins ne sont pas des hommes. En leur compagnie, dit-on, les femmes honnêtes ne risquent rien, car ils ne peuvent faire avec elles les bêtises que vous savez– c’est du moins ce qu’ont toujours affirmé les dames qui les fréquentaient. « Et puis, pensa l’épouse du tonnelier, ces petites personnes sont, paraît-il, fort susceptibles, et il vaut mieux ne pas les contrarier. » Alors, Éléonore accepta longtemps encore les visites de son amoureux. Elle veillait toujours aussi tard et devinait 30 son regard qui la fixait dans le noir. Elle en devint étourdie. Elle cassait son fil, égarait ses bobines, se piquait à son aiguille. De plus en plus souvent, sa voix tremblait en chantant. « Dieu ! pensa-t-elle, ce lutin est trop gentil et je m’attache trop à lui, il faudra que j’en parle, dès demain, à mon mari. » Au matin, elle lui conta son aventure. Aussitôt on entendit tonner le tonnelier. — Un lutin ! s’écria-t-il. — Un lutin, répondit-elle, mais il ne fait rien de mal, il me regarde seulement, et il me dit que je suis belle. — Et moi, reprit le mari, je ne veux pas de ça ici, et je vais sans tarder en débarrasser le plancher. — Comment ferez-vous, mon cher, ce petit diable est malin, et nul ne sait comme il entre ou sort de cette maison ? — Laissez-moi faire, ma mie, j’ai là-dessus mon idée, et vous serez bientôt quitte de ces maudites visites. — Au moins, mon homme, soyez prudent, fit Éléonore inquiète. — Ne vous faites pas de souci, mon amie, et dites-moi plutôt où ce petit effronté a coutume de s’installer. — Dans ce coin, dit Éléonore, il se juche sur l’escabeau, pour me contempler de haut. Le lendemain, lorsque le lutin revint, quelle ne fut pas sa surprise ! Éléonore était partie et, à sa place, une femme était assise qui – oh là là ! – ne lui ressemblait pas. C’était, vous l’avez deviné, le tonnelier qui s’était déguisé. — Qui es-tu ? demanda Amédée, car assurément tu n’es 31 pas la belle dame du lieu qui brode et file ici, le jour et la nuit. — Je suis sa vieille marraine, répondit le mari avec une voix de fausset. — Sa marraine, vraiment, et dis-moi comme on t’appelle. — Moi-même, dit le perfide tonnelier. — Moi-même, s’étonna Amédée. Ce n’est pas un nom cela. — C’est le mien, je n’y puis rien. C’est celui que mon père m’a donné. « Va pour Moi-même, se dit le lutin, mais ces humains ne font décidément rien comme tout un chacun. » — J’y pense, reprit le tonnelier, j’ai là du bon cidre bouché et des galettes encore chaudes. Si le cœur vous en dit, je vous en prie très volontiers. Cette marraine semblait aimable et l’invitation honnête. Notre lutin passa à table. Le cidre tint ses promesses et pétillait à souhait. La galette était tiède et moelleuse, avec un goût de beurre frais. Amédée se régala. Une fois rassasié, il demanda à la marraine : — Où donc est votre filleule qui est si douce et si belle ? — Elle sera bientôt ici, répond l’hypocrite mari, mais vous pouvez l’attendre dans ce coin, c’est votre habitude, m’a-t elle dit. Amédée aussitôt monte sur son escabeau et pousse un terrible hurlement. — Suis-je bête, dit le tonnelier. J’ai laissé traîner la-haut la galetière pleine de braises. Sans en écouter davantage, le pauvre lutin tout brûlé 32 s’enfuit par la cheminée. Il revint parmi les siens, les fesses rouges comme un petit singe. On s’étonne, on l’interroge. — Qui donc a osé t’infliger un aussi méchant traitement ? Nomme-le que nous allions le punir sur-le-champ. — C’est Moi-même, dit Amédée. — Toi-même ! répondirent-ils. Ce n’est donc la faute de personne. — C’est Moi-même ! vous dis-je, pas Toi-même ! Moi même ! — C’est bien ce que nous disons, c’est toi-même, pardi. — Pas Toi-même ! répéta ce pauvre Amédée, c’est Moi même, entendez-vous ? Moi-même, encore une fois ! Les autres lutins n’y comprenaient rien. « Bon, pensèrent-ils en riant, depuis qu’il a le derrière brûlé, il a l’esprit dérangé. » Et c’est ainsi que le tonnelier échappa à la vengeance des lutins. Depuis ce jour, cependant, sa maison est devenue plus triste qu’une prison. On y vient moins que jamais. Le cidre y serait imbuvable, et les galettes immangeables. Même la belle Éléonore n’a plus les cheveux si soyeux, ni les mains si blanches et si fines, ni la silhouette si gracile. Car, voyez vous mes amis, les femmes, même quand elles ont un mari, ont bien besoin de lutins qui leur disent qu’elles sont jolies. 33 34 35 36 IV MÉFIEZ-VOUS DES GOUBELINS ! LE PÈRE Gustave allait sur ses cent ans. Il vivait dans la presqu’île de La Hague, à la ferme de la Chesnaie. Il était heureux parmi tous les siens, et s’occupait encore à quelques travaux ménagers, à tresser des paniers d’osier. Surtout, à la veillée, il contait les histoires du temps passé, et pensez s’il en savait. Pour les vacances, ses arrière-petits-enfants revenaient à la Chesnaie. Un jour, il plut sans arrêt. Les gamins, très énervés, couraient partout, faisaient les fous. — Ah ça, cria le père Gustave, en voilà un boucan. Vous êtes pires que le petit cheval blanc qui caracole comme Petit Jean ! 37 — Qui est ce Petit Jean ? demandèrent les enfants, et quel est ce petit cheval blanc ? — Je vais vous en parler, dit Gustave, si vous êtes sages. Les enfants aiment les histoires. Ils se turent et l’écoutèrent. — Il faut, commença-t-il, que je vous parle des Goubelins. Ce sont des sortes de lutins qui rôdent la nuit dans les coins. — Est-ce qu’ils sont méchants ? demandèrent les enfants. — Disons assez malins, et si vous en apercevez un, il vaut mieux passer votre chemin. — Mais vous les avez vus, insistèrent les enfants. — Bien entendu, je les ai vus, répondit-il. Enfin vus si on appelle ça vu, car le plus souvent, ils sont invisibles, comme le vent. Mais ce n’est pas le vent, ah ça non ! Le vent ne vous tire pas ainsi par les cheveux quand vous allez à travers champs. Il ne se cache pas dans les fourrés, pour vous faire des frayeurs lorsque vous passez. Il ne se met pas dans vos jambes pour vous faire trébucher. Non, je vous le dis, ce sont là les plaisanteries de ces sacrés farfadets, qui s’amusent à vos dépens et puis qui s’enfuient en riant. Et même dans les maisons, ils font mille agaceries. Ils soufflent sur les bougies, éteignent le feu de cheminée, ou renversent le pot au lait. — Comme des chats, dirent les enfants. — Des chats, se fâcha le père Gustave, et dites-moi si vous connaissez des chats qui s’amusent à dénouer le 38 tablier des servantes, ou à mettre le feu aux poêlons quand on grille les marrons, enfin toutes sortes de bêtises qui ne sont pas du tout dans la manière des chats. — C’est bien vrai, dirent les enfants, mais le petit cheval blanc ? — J’y viens, reprit le père Gustave. D’ordinaire, je vous l’ai dit, le Goubelin est invisible. Mais, quand il prend une apparence normale, c’est presque toujours celle d’un cheval. En effet, dans une vie antérieure, il fut très souvent un domestique qui travaillait aux écuries. Et il aime retourner dans ces endroits pour aider les commis à soigner les juments, à étriller les étalons et à donner leur picotin aux poulains. — Et aux petits chevaux blancs, dirent malicieusement les enfants. — Voilà, dit le père Gustave, et j’en arrive à mon histoire. Il y avait dans ma jeunesse, à la ferme du Val-Ferrant, un garçon d’écurie qui s’appelait Petit Jean. Petit, il ne l’était pas vraiment. C’était plutôt un gros vaniteux qui jouait les grands savants et qui voulait toujours avoir le dernier mot. Il s’en prenait sans cesse aux Goubelins auxquels il ne voulait point croire. — J’aimerais les voir un jour, clamait-il, je n’en aurais pas peur, croyez-moi ! Or il advint qu’un matin il se rendit au grand marché de Beaumont où les marchands et les forains accourent de toute la région. Il y fit de nombreux achats, un pantalon et 39 une chemise qu’il s’offrait chaque année – il était un peu dépensier – et surtout des outils que lui avait commandés son maître, le fermier. Enfin il était fort chargé. « C’est pour le coup, se dit-il, que j’aimerais bien une monture pour m’en retourner au Val-Ferrant. » Aussitôt, venu dieu sait d’où, surgit… — Le petit cheval blanc ! s’écrièrent les enfants. — Vous avez deviné, dit le père Gustave, car vous êtes malins comme des Goubelins. C’était lui, en effet. Un adorable petit cheval, de fière allure, qui avait un joli visage d’humain et la frimousse rieuse d’un gamin. Il s’approche de Petit Jean, déjà tout harnaché, avec la bride sur le cou, la selle et les étriers. Il tourne autour de notre homme, lui fait mille gracieusetés. Le ballot n’en croyait pas ses yeux et s’en trouvait tout réjoui. — Voilà, cria-t-il à l’assemblée, voilà ma monture attendue. Il suffit de demander et hop, elle vient à votre service. Un vrai miracle assurément. Et, plutôt satisfait de son petit effet, il demanda à l’animal : — Veux-tu, gentil cheval blanc, me ramener au Val Ferrant ? Le petit cheval hoche du col et frappe le sol de ses sabots, ce qui, en langage de chevaux, veut dire oui, tout simplement. — Voici, continue Petit Jean, un animal fort complaisant, une bête très obligeante. Je vais l’enfourcher sur-le-champ. Sitôt dit, sitôt fait. Le gros vantard sans tarder s’installe sur le bidet et se promène dans le marché, comme un 40 général à la parade défilant devant son armée. On l’applaudit, on l’acclame. Les plus vieux pourtant sourient de voir ce prétentieux faire ainsi l’âne sur son cheval. Ils soupçonnent quelque ruse. Ils ont bien raison, les vieux, car soudain l’animal s’emballe et détale au grand galop. Il fait, plus rapide que l’éclair, trois fois le tour de la place. Petit Jean n’est plus si fier. Il devient blanc, il devient vert. Le petit cheval en folie se met à ruer des quatre fers. Il piaffe, saute et caracole, et tant secoue le Petit Jean que, patatras, voilà le cavalier à bas. Vous pouvez imaginer comme on s’amusa dans le marché de voir cet idiot par terre, le derrière dans la poussière. Quant au petit cheval, il disparut aussitôt dans un grand éclat de rire… Si, si, c’était bien un rire. Le rire du Goubelin pardi, qui s’était vengé ainsi des mauvais propos du commis. — Pauvre, pauvre Petit Jean, dirent les enfants indulgents, est-ce qu’il s’était fait très mal ? — Mal, ça je ne sais, il n’eut garde de se plaindre, mais il resta fort déconfit de cette mésaventure. Dans les villages, on n’oublie rien. Il fut vite la risée des gens. On lui demandait sans arrêt des nouvelles des Goubelins et de son petit cheval blanc. Enfin on ne cessait de se moquer. Il en devint tout chagrin. À quelque temps de là, son maître, le fermier du Val 41 Ferrant, le vit la nuit, dans sa cour. Il galopait comme un forcené, en soufflant et en hennissant. Le maître descendit pour voir ce qui arrivait à son commis. Mais lorsqu’il voulut lui parler, impossible de l’approcher. Il avait l’écume à la bouche, comme un cheval qui prend le mors aux dents. Il lança au fermier un regard si méchant que celui-ci prit peur et remonta se coucher. Le lendemain, lorsqu’il l’interrogea, Petit Jean se fâcha. Il ne se souvenait de rien, et c’était là des histoires inventées pour le ridiculiser, prétendait-il. Cette diable de rage s’empara de plus en plus souvent de lui. Le maître, inquiet, n’en dormait plus de la nuit. Il se résolut d’en parler au curé, au maire et au médecin. Le premier dit, c’est le démon. C’est le Goubelin, dit le second. Il a perdu la raison, dit enfin le médecin. De cela chacun convint. Petit Jean était devenu fou, fou à lier et à enfermer. On le plaça à l’asile de Pont-Labbé, où, dit-on, il passait ses journées à trotter le long des murs et à insulter, quand on l’approchait, les chevaux, les Goubelins et les infirmiers. Voilà pourquoi au pays, plus que jamais on se méfie des Goubelins qui rôdent la nuit. Et voilà pourquoi les enfants, lorsque vous gigotez tout le temps, les parents vous traitent de petit cheval blanc qui caracole comme Petit Jean. 42 43 44 45 V QUAND LE DIABLE EST TROP GOURMAND ALLEZ donc comprendre Satan, et savoir ce qui peut lui passer par la tête. Un beau jour qu’il était allé faire quelque mauvais tour, aux alentours des Vaux-de-Vire, il ressentit soudain une grande faim. Le démon est bien informé. Il se souvint que, près d’ici, en l’abbaye du Vieux-Plessis, les moines fabriquaient de délicieuses charcuteries. Il se déguisa en mendiant et se rendit en un instant à la porte du couvent. Les frères étaient de braves gens, charitables et hospitaliers. Trompés par son déguisement, ils firent entrer le diable dans le prieuré. Comme c’était l’heure de dîner, ils l’emmenèrent au réfectoire. Et le Maudit, tout ravi, sentit bientôt une fine odeur d’andouille fumée lui chatouiller délicatement le nez. — Prenez place, dit le père supérieur à son hôte, et ôtez votre chapeau, car nous allons passer à table. 46 Or, si Satan est gourmand, il est aussi très distrait. Il avait, en changeant d’apparence, oublié de faire disparaître les cornes qui ornent son front. Il est aussitôt reconnu. — C’est Belzébuth, c’est le démon ! dirent les moines et les moinillons qui s’enfuirent de tous côtés, en poussant des cris d’orfraie. Cependant le frère Matthieu, qui n’avait peur que du Bon Dieu, s’avança vers le malin, un crucifix à la main. — Au nom du Tout-Puissant, s’écria-t-il, retire-toi, maudit Satan ! Rien de tel qu’une bonne croix pour éloigner le démon. Il déguerpit tout penaud, mais bien décidé, croyez-moi, à se venger au plus tôt. Les jours suivants, le diable fut très occupé. Il se rendit tous les matins, dans la carrière de la Plumaudière, faire provision de grosses pierres. De toute évidence, il préparait quelque méchante affaire. Un soir de nuit profonde, sans lune et sans étoiles, le voici qui prit les voiles. Il se dirigea vers le monastère, en emportant les énormes pierres qu’il avait amassées dans son repaire. Au début de son voyage, il transporta sans trop de peine sa lourde charge. Mais, si fort fut le Malin, à la longue, il finit par se fatiguer. Il dut se débarrasser d’une partie de son fardeau. Comme il passait au-dessus de la lande, dite la Bruyère du Corps Nu, il lâcha une grosse pierre grise qui se planta droit dans la terre, comme un menhir. « Bah, pensa 47 t-il, il m’en reste bien assez pour écraser cette maudite abbaye où je fus si mal traité. » Et il riait dans sa barbichette en pensant aux pauvres moines, surpris dans leur sommeil par ces terribles rochers qui leur tomberaient sur le nez. Heureusement le Seigneur veillait. Il envoya au monastère son archange Gabriel, pour prévenir les petits frères. — Priez, priez, leur dit-il, et le Très-Haut va vous sauver. Aussitôt les moines coururent à la chapelle pour implorer l’aide du ciel. Seul frère Matthieu garda son calme. Il fit visiter les lieux au bon archange et l’emmena se restaurer en cuisine. Il s’y régala – vous vous en doutez – de bonne andouille fumée, et il repartit, ravi, pour le paradis. Satan de son côté continuait de voler vers l’abbaye. Il déployait dans la nuit ses grandes ailes noires. Son ricanement infernal courait parmi le bocage, effrayait les animaux, réveillait les habitants des villages et des hameaux. Ce bruit maudit atteignit bientôt le couvent. Les pauvres frères affolés redoublèrent de prières. Ils marmonnaient des patenôtres(1) et enchaînaient, sans arrêt, les Pater et les Ave. Mais frère Matthieu les fit taire et déclara d’une voix claire : — N’ayez crainte, mes amis, l’Archange me l’a promis, Dieu va sauver le prieuré et notre andouille fumée. 48 Alors il se fit dans le ciel un tumulte formidable. La plus violente des tempêtes se déchaîna, venue des profondeurs de l’espace. L’ouragan balayait tout sur son passage. Des éclairs aveuglants déchiraient le ciel. Le tonnerre roulait en un fracas épouvantable. La pluie se mit de la partie, suivie de grêlons, plus gros que des œufs de pigeon. Satan tentait pourtant de rejoindre le couvent. Il se battait contre les rafales du vent, crachait le feu, écumait de rage. Mais rien n’y faisait. Il était comme pris dans la terrible étreinte de bras tout-puissants. En vain, il laissa tomber quelques rochers pour se rendre plus léger. Une force irrésistible le faisait tourbillonner telle une feuille morte aux brises d’automne. Enfin le diable, complètement épuisé, renonça au combat. Il s’enfuit en poussant d’horribles cris de dépit et lâcha ses dernières pierres sur les champs de la Plumaudière. Au prieuré, pensez si les moines furent soulagés. Ils redoublèrent de prières, pour remercier Notre Père. Passée cette chaude alerte, ils s’en retournèrent à leurs oraisons, à leurs charcuteries et à leurs petits cochons. Il faut pourtant se méfier, même quand on le croit vaincu, des malices de Belzébuth. Car toutes ces pierres semées sur la terre de la Plumaudière firent le malheur du laboureur. Impossible d’y rien cultiver. Les chevaux y brisaient leurs sabots. La charrue ne pouvait plus passer. Les plus courageux renoncèrent, et la lande gagna toute la région jusqu’à la Bruyère du Corps Nu. Là on voit, toujours 49 dressée au-dessus des fougères et des genets, la fameuse pierre grise, le menhir de Belzébuth. Un soir, à une veillée, un berger, qu’on disait un peu sorcier, prétendit qu’un trésor était caché sous ce rocher. Un trésor, vous m’entendez ! Bien sûr chacun accourut. Hélas il fallut déchanter. Tous ceux qui s’y aventurèrent en revinrent épouvantés. Ils avaient vu – de leurs yeux vu − surgir un lièvre géant qui faisait le guet, en les fixant de son regard luisant. C’était le diable assurément, ou quelque créature de l’enfer. Les moins hardis se découragèrent. Mais un trésor est un trésor, se dirent quelques chasseurs téméraires. Ils chargèrent leurs fusils et retournèrent sur les lieux. S’il y avait un lièvre, on verrait, et s’il était aussi grand qu’on le disait, on en ferait un superbe civet. La petite troupe arriva à minuit précis, devant la grande pierre grise. Pas plus d’animal que de beurre en broche. Les chasseurs posèrent les fusils, prirent les pelles et les pioches. Ils creusèrent pendant des heures et firent, tout autour du rocher, une profonde tranchée. Leurs efforts furent enfin récompensés. Ils découvrirent une cassette grande ouverte, remplie d’or et d’argenterie. Mais au même moment, un coq chanta dans le lointain et, aussitôt, la cassette s’évanouit, comme par un tour de magie, ou plutôt par quelque diablerie. C’était trop idiot de tout perdre pour un maudit corico. D’autres bonnes gens bien souvent tentèrent à leur tour 50 l’aventure. En vain. Quand le lièvre n’était pas là pour les chasser, c’était le coq qui chantait, dès que la cassette apparaissait. Les plus acharnés finirent par renoncer. La pierre grise de la Bruyère du Corps Nu, le menhir de Belzébuth, garda à jamais son mystère. Si vous voulez pourtant le fin mot de cette histoire, le bon archange Gabriel, là-haut dans son paradis, vous le dira volontiers. Le trésor, le seul, le vrai, est caché au prieuré. C’est le grand secret des moines : la recette de l’andouille fumée. 51 52 53 VI LE CORPS SANS ÂME LE JEUNE Vincent Decultot – il n’y a pas de sots métiers était chiffonnier, à Touffreville-la-Corbeline, dans le royaume d’Yvetot. Chaque matin il allait, par les villages et les hameaux, chercher des loques et de vieilles peaux. Les gens lui trouvaient bonne figure et, comme ils l’aimaient bien, ils vidaient volontiers pour lui leurs caves et leurs greniers. Un jour où il se rendait à Fauville-en-Caux, en traversant un petit bois, il demeura saisi d’effroi. Un lion se tenait devant lui. Un lion parfaitement ! Il n’en avait jamais vu et pensait, comme vous et moi, qu’il n’en existait pas en Normandie. — N’ayez pas peur, lui dit l’animal, car je ne vous veux aucun mal. Je désire seulement votre avis sur un problème délicat. 54 La demande était poliment formulée, et Vincent fort obligeant. Il écouta le roi lion. — Voilà, dit-il, il y a ici un jeune renard que des chasseurs ont tué. J’en ferais bien mon dîner, car j’ai grand faim. Mais l’épervier, qui tournoie au-dessus de nous, veut participer au banquet. Sans parler de toutes ces fourmis qui s’affairent et qui auront tôt fait de le dépecer. — C’est normal, dit la reine des fourmis. Cette chair nous est nécessaire pour tenir pendant l’hiver. — Pas du tout, répondit l’épervier, toute charogne est à moi, car je suis un oiseau de proie. Le lion protestait, de son côté, que le renard lui appartenait car il l’avait vu le premier. — Écoutez-moi, dit le petit chiffonnier, chacun de vous est dans son droit, et l’usage veut, dans ce cas, que l’on procède au partage. C’était le bon sens et l’équité. Les animaux acceptèrent. Vincent sortit de sa poche un grand couteau, et il découpa la pauvre bête en trois morceaux parfaitement égaux. Le lion s’approcha alors du chiffonnier et lui dit : — Tu as agi ici en véritable ami. Je veux te récompenser. Prends un poil de ma queue et mets-le dans un étui. Lorsque tu désireras être aussi puissant que moi, tu diras ceci : « Poil, grâce à toi, lion tu étais, lion je serai. » C’était là un grand présent, et Vincent le remercia vivement. L’oiseau n’était pas non plus un ingrat. Il donna au chiffonnier une plume qui permettait − chacun sa spécialité − de devenir épervier. 55 La reine des insectes ne voulut pas être en reste, elle sacrifia une patte, qui pouvait, à volonté, vous transformer en fourmi. Lorsqu’il eut reçu ces trois présents, Vincent Decultot repartit vers Fauville-en-Caux. Arrivé dans la cité, il remonta la grande rue, en criant comme à l’accoutumée : — Vieux chiffons, peaux de lapins, peaux ! Mais les portes demeuraient fermées, les fenêtres et les volets clos. Il ne vit qu’une très vieille femme, assise sur le seuil de sa maison. — Que se passe-t-il ? lui demanda le chiffonnier, et que sont donc devenus les habitants de ce pays ? — Ils ont pris peur, dit la vieille, et ils sont partis. — Peur, et pourquoi ? — À cause du Corps sans âme et de la fille du roi. Vincent n’y comprenait rien. — Hier, reprit la vieille femme, comme tous les ans, à la Saint-Jean, c’était la fête au village. Et cette année, Hermeline, la fille de notre bon roi, assistait aux festivités. C’en était toute une affaire. Des fanfares et des flonflons, de la jeunesse et des chansons. Enfin de la joie. Mais soudain, le Corps sans âme a surgi dans la foule, en semant l’épouvante, et a enlevé la princesse. — Le Corps sans âme… s’étonna Vincent. — Comment ! s’exclama la vieille, vous ne le connaissez pas ? Je ne vous souhaite pas de le rencontrer. C’est un monstre abominable, qui est plus grand qu’un moulin à vent, et qui a sept horribles têtes, crachant tous les feux de l’enfer. Personne n’a réussi à tuer ce démon. Oh, plus d’un 56 malheureux s’y est essayé, car le roi a promis la main de sa fille au valeureux garçon qui nous en délivrera ! — Sait-on, demanda le jeune homme, où habite ce Corps sans âme ? — Bien sûr, dit la bonne femme, il réside dans ce sinistre château flanqué d’une haute tour, sur la falaise qui domine les flots, près de Saint-Valéry-en-Caux. — Grand merci, dit le chiffonnier, et je vais de ce pas tuer ce maudit monstre, et libérer la fille du roi. Le chiffonnier parvint le lendemain sur les bords de la mer. Il faisait beau. Les troupeaux paissaient dans les clos. Un brave homme était là qui surveillait ses bêtes. Vincent lui demanda où se trouvait la tour du Corps sans âme. L’homme pâlit aussitôt. — Je suis, dit-il, son serviteur. S’il apprenait que je vous ai renseigné, il m’étranglerait sur l’heure. — Ne vous souciez pas de cela, dit Vincent, car votre maître ne me fait point peur, et je vais l’exterminer sur-le champ. Aussitôt, le Corps sans âme apparut en mugissant et en soufflant comme un ouragan. — Quel est, rugirent les sept têtes en même temps, l’insolent qui ose ainsi s’aventurer sur mon domaine ? — Je suis, répondit-il superbement, Vincent Decultot, chiffonnier à Touffreville-la-Corbeline, et sujet du roi d’Yvetot. Je suis venu pour te tuer et ramener, au plus tôt, notre princesse Hermeline. — Me tuer, répétèrent les têtes. Me tuer, pauvre ver de terre, tu veux plaisanter, j’espère. 57 — Pas du tout, et prends garde à toi, car je suis plus fort que toi. À ces mots, le monstre ne se tint plus de rire. Il se roula sur le sol en se tenant les côtes, et en répétant, entre deux hoquets : « Plus fort que moi, plus fort que moi… » Le garçon en profita pour prendre le poil dans son étui et prononcer la formule magique. Il se transforma immédiatement en un redoutable lion. Il se rua sur le Corps sans âme, rugit, griffa, mordit à belles dents. En un instant, il arracha les sept têtes et il jeta sur les rochers le corps pantelant de la bête. Les crabes, dit-on, pendant des mois se régalèrent. Son exploit accompli, le petit chiffonnier, grâce à sa plume magique, se transforma en épervier. Du haut du ciel, il aperçut la tour dans le lointain. Il s’y rendit à tire-d’aile pour libérer la princesse. Impossible, hélas, d’entrer dans ce maudit château fort. Le pont-levis était relevé, les portes verrouillées, les fenêtres murées. Mais là où l’épervier ne peut aller, la fourmi peut passer. Vincent se transforma à nouveau, se glissa sous une fente, et pénétra dans la place. Le voici bientôt dans la chambre où la princesse Hermeline était retenue captive. — N’ayez pas peur, lui dit-il en reprenant son apparence, car je suis venu pour vous libérer. — Hélas, répondit la princesse, tu n’es qu’un homme, que pourras-tu contre ce monstrueux Corps sans âme ? — Je l’ai tué, dit simplement le garçon. Mais princesse, je vous en prie, l’heure n’est pas aux discussions. Il faut sans 58 tarder s’en aller. Hermeline connaissait un escalier secret qui menait au sommet de la haute tour. Elle s’y rendit avec Vincent. Par la vertu de la plume, il redevint épervier. Il dit à la princesse de s’accrocher à ses serres, et il l’emporta dans les airs. Ce fut un joli voyage. Tout est si beau, vu d’en haut. Ils virent la campagne de Caux, parsemée de villages et de hameaux, les animaux dans les prés, minuscules comme des jouets, et la rivière Durdent, qui brillait en serpentant à travers les champs. Ils arrivèrent bientôt au palais du roi d’Yvetot. Palais, enfin c’était un bien grand mot, pour parler de la modeste gentilhommière de ce monarque débonnaire. Le roi, au comble du bonheur, embrassa sa chère fille. Il demanda quel était son sauveur. Ce roi-là – cela arrive parfois – tenait ses promesses. Il accorda à Vincent la main de son Hermeline, et il convia aux futures festivités du mariage les braves gens de Touffreville-la-Corbeline et les seigneurs du voisinage. Mais on n’est pas le promis d’une princesse, sans faire quelques mécontents. Le seigneur de Cany-Barville aimait Hermeline depuis longtemps. Il se trouva fort dépité de se voir supplanté par un petit chiffonnier. La jalousie est mauvaise conseillère, il décida de se venger. Un jour où les deux fiancés se promenaient au bord de la mer, il les suivit en secret. Le temps était clair, la mer 59 immense et bleue. Vincent s’approcha de la falaise, pour la contempler un peu. La princesse, de son côté, cueillait quelques fleurs des champs. Le seigneur en profita, il s’approcha du chiffonnier, et le poussa dans l’abîme. Hermeline entendit un grand cri. Elle aperçut Monsieur de Cany-Barville, lui demanda ce qu’il faisait là. — Je passais par hasard, répondit ce scélérat. Et il expliqua à la princesse que son bien-aimé s’était trop avancé et qu’il avait glissé malencontreusement. Ce genre d’accident était, hélas, très fréquent. Tout le monde crut cette histoire, et déplora l’imprudence du jeune Vincent. Ce malheur irrita beaucoup le père d’Hermeline. Il voulait sans tarder marier sa fille pour avoir un héritier. Il accepta la demande de Monsieur de Cany-Barville. Hermeline en fut inconsolable. Elle aimait toujours son Vincent. Elle demanda un peu de temps. Mais le père se montra intraitable. On publia bientôt les bans. Le jour des noces arriva. Le roi tua tous ses bestiaux et fit dresser, pour le festin, des tables dans ses jardins. Il commanda des musiciens, des jongleurs et des baladins. Les nobles de la province et les bourgeois de la ville accoururent à cette fête. Les dames des alentours vinrent dans leurs plus beaux atours. L’assemblée était ravie par cette belle cérémonie. Chacun félicitait le père d’Hermeline et le seigneur de Cany Barville. Seule notre pauvre princesse promenait, sur les pelouses, une mine désolée. 60 Comme les invités prenaient une petite collation, avant de se rendre à la chapelle, ils aperçurent un épervier qui planait là-haut dans le ciel. Quelques instants plus tard, Vincent surgissait au milieu du banquet. Il avait, vous l’avez compris, pu échapper à la mort, en s’envolant au-dessus des flots grâce à sa plume d’oiseau. Il demanda immédiatement à être reçu par le roi. Il expliqua son aventure, et révéla la traîtrise du seigneur de Cany-Barville. Le roi ordonna à ses soldats de s’emparer du félon. Il fut conduit à l’endroit même où il avait voulu tuer son rival. Les hommes d’armes l’emmenèrent et le précipitèrent du sommet de la falaise. Ce maudit criminel, lui, n’avait pas d’ailes pour voler. Il s’écrasa sur les galets. Quelques jours plus tard, la princesse Hermeline épousa son chiffonnier. Mais d’abord le roi le nomma, pour honorer son exploit, marquis de la Haute Tour. Elle figure depuis sur son blason, où l’on peut voir aussi l’épervier, la fourmi et le lion. 61 62 63 64 VII LES ANIMAUX DE BON CONSEIL AH CE Timoléon, quel garçon ! Il était si intelligent ! Il n’avait pas quatre ans qu’il savait déjà lire et écrire. Compter aussi, mais cela en Normandie, où un sou est un sou, tout le monde l’apprend très vite. Son père, Maître Flamant, un riche paysan des environs d’Alençon, était très fier de son rejeton. Il décida d’en faire un grand savant. Il le confia au curé du village, un homme très vieux et très sage, qui enseigna ses prières au gamin et quelques rudiments de latin. Un beau jour, le bon prêtre alla voir les parents. — Votre fiston, leur dit-il, en sait maintenant tout autant que moi, il faut l’envoyer en pension, dans une école d’Alençon. 65 Le père en parla à l’enfant qui s’en montra très content. — Je vois, lui dit-il, que ma décision te plaît, mais il faudra bien travailler et faire honneur à tes parents, car cela nous coûtera beaucoup d’argent. Le jour venu, la mère prépara le baluchon du garçon. Elle ne put retenir ses larmes de le voir, encore si jeune, quitter déjà la maison. — Ne pleure pas, lui dit Timoléon, je serai bientôt de retour, et il partit d’un bon pas sur la route d’Alençon. Aux vacances de Noël, l’écolier revint à la ferme de ses parents. La maman était aux anges. Elle courut au poulailler chercher des œufs frais, et chez le meunier quérir la farine la plus fine. Elle invita les voisins et le curé, et prépara, pour le dîner, des galettes et des beignets. Cependant que chacun se régalait, Maître Flamant, pour faire son important, interrogea son enfant : — Dis-nous donc un peu, demanda-t-il, ce qu’on t’apprend dans ton école ? — Oh, une science bien utile, lui répondit le gamin : comment se parlent les chiens. — Les chiens, tu te moques de moi ! s’écria le père, en s’étranglant de colère. — Pas le moins du monde, répondit Timoléon. Les chiens sont bien plus malins qu’on ne le croit, et vous ne pouvez pas imaginer tout ce qu’ils peuvent se raconter quand ils aboient. 66 — Saperlipopette, s’indigna le paysan, est-ce que je dépense tout ce bel et bon argent pour que mon fils sache faire la causette avec les bêtes ! Aussitôt il décida de retirer son enfant de la pension d’Alençon, et de l’envoyer au collège d’Argentan. Ce changement ne plaisait guère à Timoléon et sa mère, mais ils préférèrent se taire. Maître Flamant était un homme autoritaire et violent, qui ne savait pas se contrôler lorsqu’il était contrarié. Les vacances terminées, Timoléon reprit son baluchon. La mère pleura encore, mais un trimestre passe vite. Le garçon revint à Pâques. — J’espère, lui dit son père, que l’on te donne à Argentan d'autres leçons qu’à Alençon. — Oh oui, répondit l’enfant, et vous allez être content, car je me suis appliqué, et maintenant je sais coasser. — Coasser ! Que signifie cette nouvelle fantaisie ? — Que je sais le langage des grenouilles, et que j’entends parfaitement ce qu’elles se content, le soir, dans les étangs. Après les chiens, les grenouilles… Maître Flamant était exaspéré. Il retira aussitôt son enfant du collège d’Argentan, pour l’inscrire au petit séminaire de Caen. Il y resterait des années s’il le fallait, mais il en sortirait savant ou curé, et peut-être les deux, qui sait ? Ses longues études achevées, Timoléon revint au village. 67 Il était devenu un grand et beau jeune homme, et tout le monde lui fit fête. La mère était enfin consolée, le père n’était pas le moins fier. Il demanda au garçon de raconter à l’assemblée ce que lui avaient enseigné les bons frères du séminaire. — Oh mon père, lui répondit-il, vous allez encore vous fâcher, mais j’ai surtout appris comment les oiseaux pépient. Les oiseaux ! C’en était trop. Maître Flamant devint fou de rage. Son enfant était un insolent ou un nigaud. La rancœur emplit son cœur comme un poison. Il décida, dans sa fureur, d’en finir avec le garçon. Il alla le lendemain trouver son voisin. — Voilà mille francs, lui dit-il, je te les donnerai si tu veux bien me débarrasser de ce fils ingrat. Tu me ramèneras son cœur, pour preuve de ton action, et l’argent sera à toi. L’homme était si pauvre, il accepta l’horrible proposition. Il emmena Timoléon au plus profond de la forêt. Mais là, pris de compassion, il ne put se décider à commettre un crime aussi épouvantable. Il révéla au jeune homme les infâmes projets de Maître Flamant. Le garçon fut révolté par une telle barbarie. — Malheureux, dit-il au voisin, qu’allez-vous faire pour vous tirer de cette affaire ? — J’ai, lui répondit-il, tué hier un sanglier. Je vais le dépecer et porter son cœur à votre père. Mais promettez moi de disparaître pour toujours, sinon il saura que je n’ai pas accompli mon forfait. Le garçon remercia chaleureusement son voisin, et lui 68 promit de ne jamais remettre les pieds dans cette contrée. Il partit au hasard où ses pas le conduisaient. En chemin, il rencontra deux abbés. Il leur demanda où ils allaient. — À Rome, lui répondirent-ils. Rome est une belle cité, et à plusieurs, on voyage avec plus de sûreté. Timoléon décida de les accompagner. Bien lui en prit, car les deux abbés étaient très obligeants. Ils le conduisirent, le soir venu, dans une maison hospitalière, où ils lui offrirent le gîte et le couvert. Après avoir bien soupé, Timoléon gagna sa chambre. L’air était doux. Il ouvrit sa fenêtre et entendit les aboiements des chiens qui se répondaient de loin en loin. Il les écouta tard dans la nuit. Le maître de maison, qui était descendu dans la cour, vit de la lumière dans la chambre du garçon. Il s’étonna de le voir veiller si tard et monta lui en demander la raison. — Ce n’est rien, dit Timoléon, j’écoute seulement ce que se disent les chiens. — Vraiment, fit l’homme amusé, je ne savais pas que les animaux avaient de la conversation. — Ils en ont beaucoup, croyez-moi, et ils se tiennent des propos bien plus sensés que ne le font bien des gens. Des chiens qui parlent ! En voilà une affaire ! L’homme demanda à son hôte si, par-hasard, on pouvait savoir ce qu’ils se racontaient. — Ils disent, répondit Timoléon, que vous courez un grand danger, car quatre voleurs ont creusé un souterrain 69 et ils doivent venir ici, quand chacun sera endormi. Le maître de maison pensa que le garçon était un peu simplet, et ne crut guère ce qu’il disait. Mais un avis est un avis, et on craint toujours pour son bien. Il envoya chercher les gendarmes. Ils se rendirent tous à la cave. Quelle surprise en vérité ! Ils découvrirent le tunnel d’où l’on vit sortir, stupéfaits, nos quatre voleurs bien refaits. Timoléon fut fort félicité pour sa grande habileté, et son hôte lui donna, pour le récompenser, quelques beaux écus dorés. Il les accepta volontiers, car il ne pouvait pas toujours dépendre de la générosité des deux abbés. Le lendemain, les trois hommes repartirent vers la cité papale. Ils avançaient d’un bon pas et, à la fin de la journée, ils avaient bien fait trois lieues. Ils arrivèrent près d’un grand bois. Les prêtres connaissaient l’endroit. Ils savaient qu’il y avait, à l’orée de la forêt, une auberge renommée. Les prélats étaient gourmands. Ils s’arrêtèrent là pour manger. Le repas fut excellent : des écrevisses et des ortolans(2) , et une fricassée d’anguilles, qui venaient d’être pêchées dans l’étang d’à côté. Avec cela, un de ces petits vins de pays, comme on n’en sert guère à la messe. Après s’être bien régalés, les curés montèrent se coucher et s’endormirent aussitôt, en ronflant comme la forge du maréchal-ferrant. Timoléon, lui, n’avait pas sommeil. Il regardait par la 70 fenêtre cette belle nuit d’été, et la lune et les étoiles brillant sur l’étang. Longtemps il écouta les grenouilles – ces grandes bavardes – qui coassaient sans arrêt. La servante de l’auberge, qui était allée au bal, rentra au petit matin. Elle aperçut le garçon à la croisée, et s’étonna de le voir veiller à cette heure. Elle en parla à son maître. Il interrogea Timoléon : — Tu n’as guère dormi cette nuit, m’a-t-on dit. Le lit n’était-il pas bon ? — Rien de cela, répondit le jeune homme, j’écoutais seulement les grenouilles de l’étang. — C’est vrai, convint le patron, qu’elles font beaucoup de potin et ne cessent de jacasser. — N’en dites point de mal, protesta Timoléon, car elles m’ont révélé un grand secret. L’aubergiste s’étonna à son tour que son hôte sût le patois de ces animaux-là. Mais la curiosité l’emporta et il voulut connaître ce fameux secret. — Les braves bêtes, déclara Timoléon, m’ont dit pourquoi votre fille est muette. À ces mots l’aubergiste pâlit. Manon, sa fille bien-aimée, avait en effet perdu la parole, l’année passée. Il en était si attristé ! Avec un fol espoir, il écouta, en n’osant y croire, les explications du garçon. — Votre Marion, lui dit-il, a l’an dernier fait sa communion. Mais par malheur, au moment d’avaler son hostie, un morceau s’est brisé et est tombé. Une grenouille qui passait s’en est emparée. Il est toujours dans sa bouche 71 et, tant qu’elle ne l’aura pas rendu, votre fille ne pourra parler. Un animal voleur d’hostie, c’était une affaire grave qui regardait les gens d’Église. On réveilla les curés. — Dieu, dirent-ils, le corps du Christ dans une bête ! C’est un terrible sacrilège qui outrage Notre Seigneur. Un sorcier, sans doute, a permis ceci et jeté un mauvais sort sur la pauvre communiante. Il faut, sur-le-champ, vider l’étang, et retrouver la criminelle qui se moque ainsi des saints sacrements. La mare asséchée, les grenouilles affolées sautèrent de tous les côtés. L’une d’elles pourtant se tenait là, près d’étouffer, tant sa bouche semblait gonflée. La coupable assurément. Le premier prêtre s’approcha d’elle et la pria, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de bien vouloir rendre l’hostie. La bête le regarda de ses gros yeux globuleux, mais n’en fit rien. Le second prêtre échoua de la même façon. Vint le tour de Timoléon. Il parla dans son langage à l’animal qui aussitôt lui rendit le fragment de pain bénit. — Bravo ! Bravo ! s’écria Marion, car, grand merci, me voici guérie ! Chacun applaudit à ce miracle et admira l’érudition de Timoléon. L’aubergiste voulut le garder en sa maison, et même le marier à sa Marion. Mais telle n’était pas sa destinée, et il repartit avec ses amis les curés. 72 Ils arrivèrent à Rome enfin, après un très long chemin. À peine étaient-ils entrés dans la cité qu’ils apprirent la terrible nouvelle : le pape était mort la veille. Les deux prêtres en furent très contrits. Mais il fallait bien remplacer Sa Sainteté. Ils se rendirent au Vatican(3) , pour élire avec leurs confrères le nouveau successeur de saint Pierre. Timoléon, de son côté, partit se promener le long des allées de la ville, bordées de tilleuls et de platanes. Là, le soir, les oiseaux venaient se percher par milliers. Le garçon les écoutait pépier. « Le pape est mort, le pape est mort », répétaient-ils de branche en branche, de feuille en feuille. Et ils se demandaient qui serait le prochain pontife. Une tourterelle apparut et leur dit : — Si vous vous taisiez un peu, je pourrais vous renseigner. Les oiseaux sont très diserts(4) , mais ils sont aussi curieux, ils se turent et l’écoutèrent. Timoléon fit de même. — Le nouveau pape, déclara la tourterelle, sera notre grand ami. Comme le bon saint François d’Assise, il aimera autant les bêtes que les gens. — Mais comment va-t-on le découvrir, demandèrent les oiseaux. — Eh bien quelqu’un aura, je ne sais comment, connu la formule magique, et le jour du choix, il dira : Oiseau par ton beau plumage, Oiseau par ton beau ramage, Dis-nous quel est le plus sage. 73 Pendant ce temps, au Vatican, les prélats se désespéraient. Impossible de s’entendre sur le nom du nouveau saint-père. L’auguste assemblée décida de se réunir dans un jardin. Timoléon passait par là. Il y retrouva ses deux curés qui, comme les autres, délibéraient sans succès. — Il ne faut pas vous inquiéter, dit le jeune homme, et je sais ce qu’il faut faire. Aussitôt, il prononça la formule magique, et la tourterelle apparut. Elle portait dans son bec un petit nuage blanc qu’elle plaça, comme l’auréole d’un saint, au-dessus de la tête de Timoléon. Tout le monde le comprit. Le ciel s’était prononcé et il avait, par ce miracle, désigné le nouveau pape. Quelque temps après, Timoléon Ier fut intronisé, et il choisit pour secrétaires ses deux compagnons de voyage. Cependant, au village près d’Alençon, après le départ du garçon, ce fut une grande désolation. La pauvre mère, qui aimait tant son enfant, mourut bientôt de chagrin. Le père, qui pensait être coupable de la mort de son fils, fut saisi d’un profond remords. Il alla voir le prêtre de sa paroisse, pour se confesser. — C’est là, lui dit le curé, un péché beaucoup trop grave. Il faut aller en parler à notre évêque de Sées. — Votre crime est si horrible, dit à son tour le prélat, le pape seul pourrait vous donner l’absolution. Maître Flamant était tellement décidé à se repentir que 74 rien ne put le retenir. Il partit vers la Ville éternelle, en chemise et les pieds nus, et la tête couverte de cendres. Il marcha sans relâche, mendiant son pain sur les chemins, dormant dans les granges, sur la paille et sur le foin. Trois mois plus tard, par un beau soir d’été, il arriva dans la ville sainte. Il voulut tout de suite rencontrer le souverain pontife. Dès le lendemain, il se rendit à la cité du Vatican. Les gardes suisses(5) , qui surveillaient l’entrée du palais, se moquèrent de ce mendiant et le chassèrent en riant. Chaque jour, il recommença, sans jamais pouvoir pénétrer dans cette enceinte sacrée. Mais à la fin, le pape vint à passer. Il aperçut le pauvre gueux et il reconnut son père. — Je veux, dit-il à ses gardes, entendre cet homme à confesse, demain matin après la messe. L’heure venue, Maître Flamant, tout tremblant, entra dans le confessionnal. Il parla, d’une voix lamentable, de son crime abominable. Timoléon l’écouta et lui déclara : — Il faut, pour expier votre forfait, donner tout votre bien au voisin à qui vous aviez demandé de tuer ce pauvre enfant. Après cela, vous devrez vous retirer dans un cloître, pour prier et méditer. L’homme consentit à tout ce qui lui était demandé. — Mais Très Saint-Père, demanda-t-il, me donnerez-vous l’absolution pour tous mes péchés ? — J’y consens, dit Timoléon, car je vois ton affliction. 75 Puis Maître Flamant sortit du confessionnal et, saisi d’une intense émotion, il reconnut son garçon. — Grâce à Dieu, s’écria-t-il, tu n’es point mort ! Et il tomba dans ses bras. Quant à Timoléon Ier, qui savait le langage des bêtes, il fut le meilleur des papes, et surtout le mieux entouré. Car chaque fois qu’il lui fallait attribuer une fonction, confier une charge à quelqu’un, il répétait la formule : Oiseau par ton beau plumage, Oiseau par ton beau ramage, Dis-nous quel est le plus sage. Et la tourterelle plaçait son petit nuage blanc au-dessus de la tête du plus avisé. Je connais beaucoup d’hommes qui aimeraient disposer à leurs côtés d’un pareil conseiller. Hélas, de nos jours, personne ne sait plus parler aux animaux, et il faut maintenant choisir les papes et les cardinaux, les présidents et les généraux, en se passant des oiseaux. 76 77 78 79 VIII LA VENGEANCE DU PALEFRENIER LES braves gens de jadis l’apprirent souvent à leurs dépens : certains seigneurs, qui devaient les protéger, se montrèrent en vérité plus malfaisants que des brigands. Aucun, pourtant, ne fut plus cruel que sire Jehan de Grouchy, le châtelain de La Haye-Pesnel. C’était un horrible gaillard, aux traits grossiers, aux yeux farouches. Il avait le front bas, l’air buté et le regard mauvais. Un vrai monstre, pour tout dire. Il était entouré d’une troupe de soudards, gens sans foi ni loi, une vraie meute de bêtes féroces. Chaque jour, ils quittaient le château pour commettre de nouveaux forfaits et répandre la terreur par toute la contrée. Dans les hameaux et les villages, on craignait comme le diable cette horde de sauvages, ils parcouraient le pays, en semant la désolation et en multipliant, comme des bandits, les meurtres et les incendies. Leurs chevaux traversaient au 80 grand galop les jardins et les prés, saccageaient les cultures, les luzernes et les blés, ils rançonnaient, pillaient, tuaient. Nul n’échappait à leur fureur. Ils enlevaient les troupeaux et détroussaient les voyageurs. Ils dépouillaient les riches marchands comme les pauvres paysans. Ils ne respectaient ni les églises ni les couvents, massacrant les moines et les prêtres, et s’emparant des trésors les plus sacrés. Enfin on ne comptait plus les crimes commis par les sbires(6) de ce maudit sire de Grouchy. Son nom seul faisait trembler les plus hardis. Quand éclatait le cri redouté : « Voici Grouchy, voici Grouchy ! », hommes, femmes et enfants s’enfuyaient remplis d’effroi, comme des moineaux devant un oiseau de proie. Ils savaient que la moindre résistance était châtiée sans pitié. Un mot et c’était le cachot. Un geste et c’était le fouet. Heureux encore de ne pas être pendu au premier arbre venu. Cependant, le bruit de tant d’infamies parvint jusqu’aux oreilles de Guillaume, le duc de Normandie. Il ordonna à ses vassaux d’assiéger le château et de s’emparer, mort ou vif, du seigneur de La Haye-Pesnel. Plusieurs gentilshommes s’y essayèrent. Hélas, la place était forte, et le sire de Grouchy rusé comme une créature de l’enfer. Il échappa au comte de Mortain, en s’enfuyant par un souterrain qui débouchait au cœur d’une épaisse forêt. Le baron de Sourdeval mit toute son escorte en déroute et crut, un instant, sa victoire assurée et son 81 ennemi à sa merci. Mais le châtelain se cacha dans le cadavre d’une vache, et personne ne s’avisa de le chercher en pareil endroit. Un jour, il fut traqué par une bande de cavaliers, conduits par le fier vicomte Thomas de Sédouy. Sire Jehan était aux abois. Il coupa par un petit bois et gagna la forge d’un maréchal-ferrant. Il lui demanda de ferrer son cheval à l’envers. Quand il repartit au galop, ses poursuivants furent trompés par les traces des sabots. Ils prirent un chemin opposé, et Grouchy échappa ainsi à la troupe de Thomas. Il se montra encore plus rusé avec le marquis de Bernay. C’était un vieux guerrier cousu de cicatrices et qui avait promené, sur tous les champs de batailles, ses moustaches et son air bougon. Il assiégeait depuis des semaines le château de La Haye-Pesnel. Là, les vivres commençaient à manquer. Il n’y avait plus un chou, plus un navet, plus une goutte de lait. Il ne restait, dans la garnison, qu’un sac de grain et un malheureux cochon. Les assiégés s’apprêtaient à le manger, et à se rendre après, ou à mourir de faim, s’il le fallait. — Donnez le blé à la bête, dit sire Jehan, au grand étonnement de ses gens. Quand le porc fut gavé, il ordonna de le tuer et de le dépouiller. Puis il se rendit aux remparts et jeta sur les assaillants les intestins de l’animal, en leur criant : — Prenez donc ça, tas de manants ! « Allons bon, se dit le marquis, voilà que ces Ostrogoths(7) nous bombardent de boyaux. Et ce bougre de cochon avait l’air plutôt bien nourri. Les gaillards font 82 ripaille bien au chaud dans leur château, quand mes hommes en sont réduits aux grenouilles et aux escargots. » L’hiver approchait, monsieur de Bernay s’ennuyait à camper au pied des murs, sans jamais tirer l’épée. Il se désespéra de réduire par la famine des gens si bien approvisionnés. Il leva le siège et repartit avec toute sa compagnie. En l’an 1087, Guillaume vint à mourir. Ses fils passèrent le plus clair de leur temps à se disputer l’héritage. Ils ne se souciaient guère de châtier les mauvais sujets du duché. Le seigneur de La Haye-Pesnel put reprendre tranquillement ses rapines et ses violences. Tant d’horreurs, pourtant, désolaient depuis longtemps la pauvre mère de Jehan. Elle ne lui ménageait pas ses reproches ni ses remontrances. — Que penserait de vous votre père, disait-elle, lui qui fut si brave naguère, avec le duc(8) , en Angleterre ? — Guillaume est mort et mon père aussi, répondait l’insolent, et je suis aujourd’hui le seul maître ici. La pauvre mère n’en revenait pas d’avoir conçu un pareil enfant. Mais, sans se décourager, elle continuait à le sermonner. Toute cette morale et ces prêchi-prêcha agaçaient ce fils indigne. Il résolut de se débarrasser de cette donneuse de leçons. Il enferma la pauvre femme avec deux de ses suivantes dans une aile du château. En même temps, il fit mettre à 83 l’écurie trois de ses plus beaux chevaux. Il ordonna qu’on leur fournisse à volonté du foin et de la belle avoine, mais sans jamais leur donner d’eau. Il laissa passer quelques jours, puis rendit visite à sa mère. — Je fus bien mauvais, lui dit-il, d’un air contrit, pendant toutes ces années. Je vous en demande pardon et je vais maintenant me conduire comme vous le voulez. — Juste ciel ! s’écria la mère, je savais que mes conseils et mes prières, un jour, porteraient leurs fruits. Viens m’embrasser, mon enfant, et sois béni. Jehan obéit à sa mère, se précipita dans ses bras, et lui donna un vrai baiser de Judas. — Je veux, ajouta-t-il, que pour fêter ce grand jour, nous fassions ensemble une belle promenade. La mère accepta bien volontiers. Alors Grouchy fit mander son palefrenier. Il lui ordonna d’emmener les trois chevaux qui étaient repus de nourriture, mais presque morts de soif. Il les donna pour monture à sa mère et aux deux suivantes. Le sieur de La Haye-Pesnel prit la tête du cortège et fila droit vers un étang. Les pauvres bêtes, flairant la présence de l’eau, devinrent folles de rage et prirent le mors aux dents. Elles filèrent au grand galop vers l’étang, en précipitant les pauvres femmes qui y périrent noyées. De retour en son château, le châtelain contrefit la plus vive des douleurs. Mais personne ne fut dupe de cette comédie. Surtout pas le palefrenier qui aimait l’une des suivantes que son maître avait tuée. Il alla voir, en grand secret, le vicomte de Sédouy. 84 — Vous avez, lui dit-il, pourchassé un jour monsieur de Grouchy, sans pouvoir le rattraper. — C’est vrai, répondit le vicomte, et je me demande encore comment ce diable de farfadet a pu ainsi m’échapper. — C’est, poursuivit le palefrenier, que vous avez été abusé par une des ruses de mon maître. Il avait fait ferrer son cheval à l’envers, et quand vous croyiez suivre ses traces, il était, en réalité, parti de l’autre côté. Quelques jours plus tard, le sire de Sédouy se rendit avec son escouade sur les terres de Grouchy. Ils aperçurent Jehan qui, sûr de son stratagème, chevauchait tranquillement. Un vicomte averti en vaut deux. Il prit cette fois la bonne direction et rattrapa sans peine le seigneur de La Haye-Pesnel. Celui-ci fut capturé aussitôt, et pendu aux créneaux de son château, où il servit de pâture aux oiseaux. La légende dit que, depuis, il vit dans les forges de l’enfer, condamné à ferrer à l’envers tous les chevaux de Lucifer. 85 86 87 IX LE MOINE DU VAL-DE-SAIRE IL Y AVAIT autrefois de si terribles parages sur nos côtes du Cotentin ! Là, les nuits de tempête, l’océan se déchaînait, en vagues écumantes, contre les écueils et les rochers. Qui sait combien sombrèrent de bateaux, combien moururent de marins et disparurent de pêcheurs, du cap de La Hague à la pointe de Barfleur ? Les plus grands navires venaient parfois s’y briser comme des coquilles de noix. Le promeneur qui, ces soirs-là, s’attardait sur les falaises, voyant ces terribles lames lançant au loin leurs embruns, demeurait saisi d’effroi. Heureux encore, s’il ne rencontrait pas en chemin le maudit moine du Val-de-Saire, car qui voyait ce damné errer sur les bords de mer, voyait la mort et l’enfer. La chronique en a, fidèlement, conservé la terrible histoire. 88 C’était au temps de la guerre de Cent Ans. Le bon roi Charles V, aidé du vaillant Du Guesclin, avait libéré la plus grande partie du pays. Mais l’Anglais tenait encore l’ouest de la Normandie. De la forteresse de Saint-Sauveur il menait des raids meurtriers qui ensanglantaient la contrée. Il fut décidé d’en finir. Le roi confia à l’amiral Jean de Vienne le soin de lever une armée et de chasser l’ennemi. Le comte Geoffroy, seigneur de Réville, était loyal et courageux. Il se rangea aussitôt sous la bannière de l’amiral. Mais avant de partir en guerre, il voulut régler ses affaires. Il alla voir le frère Bertrand, un de ses nombreux cousins, qui s’était retiré dans l’abbaye du Bec-Hellouin. — Cher parent, lui dit-il, je laisse en mon château mon bien le plus cher : Adeline, ma tendre épouse et la mère de mes enfants. — Que puis-je faire, dit le moine, enfermé dans mon monastère ? — Vous pouvez, répondit Geoffroy, venir vivre en mon domaine et seconder ma châtelaine. J’ai, comme capitaine au service de Sa Majesté, obtenu cette grâce de votre abbé. Le frère Bertrand accepta de secourir son cousin. Il se rendit à Réville administrer ses propriétés. Et le comte partit pour la guerre, le cœur en paix. Hélas, dame Adeline, sa gente épouse, et le frère Bertrand, son cousin, étaient en fait de francs coquins. Sire 89 Geoffroy à peine parti, ils deviennent… disons de très bons amis, et mènent joyeuse vie. Ce sont tous les jours des fêtes et des banquets, des nuits de débauche et d’ivrognerie. On boit, on danse, on fait ripaille et bombance. Tous les vauriens de la région accourent au château. Suppôts du diable et gibiers de potence. Des soudards braillards et brutaux. Des moines paillards, les compagnons de Bertrand, échappés de leur couvent. Des pillards et des brigands et les luronnes délurées qui traînent dans les cabarets. Du joli monde en vérité. Les gredins ne se privaient de rien. Pour financer ces fastueuses folies, Bertrand pressait d’impôts les marchands, les artisans et les pauvres paysans. Mais, avec toutes ces festivités, l’argent vint tout de même à manquer. Alors Adeline, cette traîtresse, osa dire à son complice où le seigneur, son mari, cachait un coffre rempli d’or. Le moine y puisa sans compter et dilapida le trésor. Cependant, les armées du roi avaient libéré Saint Sauveur, et Geoffroy de guerre revint. Frère Bertrand fut affolé. Le comte allait, sans tarder, découvrir son forfait. Seul le diable pouvait le sauver. Nul n’implore en vain le Malin. Il arriva sans se faire prier. — Si à son retour, lui dit le moine, le comte Geoffroy, mon cousin, découvre son coffre vide, je suis un homme perdu. — Tu veux de l’argent, répondit le démon, j’en ai à ta disposition. Mais tu le sais, je ne donne rien pour rien. 90 — Je te le rendrai, jura Bertrand, capital et intérêts. — Pas de ça entre nous ! reprit Satan. Signe seulement ce papier d’une goutte de ton sang, et te voilà riche pour dix ans. Le moine lut et blêmit. — Mais c’est mon âme que tu veux ! s’écria-t-il. — Dame, dit Lucifer, je suis le Prince de l’enfer. Il te faut de l’or à poignées, moi il me faut des damnés. Mais je ne force personne, et libre à toi, si tu préfères être pendu pour tes méfaits. Les hommes sont ainsi faits, ils cherchent, devant le danger, à gagner un peu de temps. Dix ans, c’était toujours ça, et puis après on verrait. Le moine accepta le marché. Rentré victorieux en son fief, le comte Geoffroy fut bien content. Adeline, sa bien-aimée, lui faisait gracieuse mine. Les caisses étaient pleines d’argent, et le domaine prospère. Il en rendit grâce au bon frère, et se félicita vraiment de l’avoir pris pour intendant. Mais l’Anglais décidément ne laissera jamais notre pauvre contrée en paix. Retranché dans le port de Cherboug, il lançait des attaques aux alentours, menaçait le Val-de-Saire. Il fallait repartir en guerre, de nouveau quitter le château. Tout confiant, le seigneur de Réville redonna à son cousin le soin de gérer ses terres. Il embrassa son Adeline, monta sur son palefroi, et s’en retourna au combat. Aussitôt, la bande de vauriens revint dans la seigneurie. Les orgies recommencèrent. Bertrand régalait chacun des meilleurs mets, des meilleurs vins. Il couvrait sa perfide 91 Adeline de bijoux et de cadeaux. L’or lui coulait entre les mains. Mais il ne s’en souciait guère, le diable pourvoyait à ses besoins. De temps en temps, il se souvenait des conditions du Malin. « Bon, se disait-il, quelques mois avant le terme, je ferai repentance et pénitence, et je prierai la Sainte Vierge de sauver mon corps et mon âme. Elle est si bonne, elle m’arrachera certainement des griffes de Satan. » Mais le démon n’est pas si facile à berner. Cinq ans juste sont passés, et il surgit avec le pacte signé. — C’est trop tôt, dit le moine indigné. Vous aviez promis dix années. — Ah, l’ignorant ! s’écria Lucifer, dans un terrible ricanement, l’ignorant qui ne sait pas qu’en enfer les nuits comptent comme des journées. Le moine cria, protesta, jura ses grands dieux. Rien n’y fit. Ce qui était promis était promis. Le diable l’enveloppa de ses grandes ailes noires et l’emporta avec lui. Lorsque Adeline apprit le sort de son amant, elle en fut épouvantée. Son mari, à n’en pas douter, saurait bientôt la vérité. Elle tenta d’échapper au châtiment et se cacha dans les bois. Les hommes d’armes du château finirent par la découvrir. L’un d’eux la tua d’une flèche, comme elle tentait de s’enfuir. On entendit à cet instant le ricanement de Satan. Bertrand l’avait déjà appris à ses dépens, quand le démon tient une proie, il ne la lâche jamais. Mais le diable reconnaît aussi les services qu’on lui rend. Il s’était commis tant de péchés au château, Bertrand avait fourni tant de damnés à Satan, que celui-ci voulut le 92 récompenser. Bertrand pourrait, par les nuits d’orage, revenir errer sur les falaises du Val-de-Saire. En échange, il devrait y faire une grande provision d’âmes pour son enfer. À compter de ce moment, malheur au promeneur qui s’aventurait, par violente tempête, sur la pointe de Barfleur. Il entendait parfois, mêlés au fracas des vagues, des cris lamentables qui venaient de la mer. Pris de compassion, il laissait parler son cœur, et se dirigeait vers ces voix qui appelaient au secours. Elles semblaient venir d’un côté, l’instant d’après du côté opposé. Bientôt un noyé apparaissait. Il se débattait dans les terribles tourbillons de l’eau. Le brave homme se précipitait pour le sauver. Il lui tendait une main secourable. Hélas, le naufragé la prenait, et d’une poigne de fer il entraînait le malheureux dans les flots. C’était le moine de Saire qui travaillait pour son maître Lucifer, et qui emportait ce pauvre hère en enfer. Parfois encore, frère Bertrand se promenait sur le rivage, revêtu du froc blanc que l’on portait dans son couvent. Il vous saluait et vous parlait très poliment. Il vous défiait de courir aussi vite que lui. Vous releviez le pari. Il partait, vous le suiviez. Vous pensiez que vous alliez bientôt le rattraper, quand soudain surgissait la marée qui vous engloutissait. Il avait tant de tours dans son sac, ce moine maudit, et tant de déguisements ! Un soir, il s’habillait en mendiant ou en paysan. Un autre 93 soir, en pêcheur. Il se montrait toujours aimable, saluait chacun courtoisement, engageait la conversation avec les passants. Il les invitait au cabaret pour jouer aux dominos ou aux dés. Il leur offrait du cidre à pleines bolées. Les malheureux buvaient sans se méfier. Quand la tête leur tournait, il offrait de les raccompagner. On ne les revoyait jamais. Certaines nuits sur la mer, les marins, de leurs bateaux, distinguaient au loin des lumières. Ils croyaient reconnaître les signaux du port de Barfleur. Ils mettaient le cap vers ces falots. Pauvres gens ! Leur embarcation se fracassait bientôt contre un de ces terribles écueils où, jadis, sombra corps et biens la nef d’Henri d’Angleterre. Encore un crime du moine de Saire. Qui dira le nombre de ses victimes ? Tantôt c’était un vagabond qui glissait sur les rochers. Tantôt un petit mousse qui tombait du mât d’un voilier. Tantôt des ramasseurs de goémon, qui étaient attirés, par quelque sortilège, de plus en plus en plus loin de la grève, et qui disparaissaient dans les flots, avec leur charrette et leurs chevaux. Rien n’arrêtait frère Bertrand, et le diable était content. Mais un jour la Sainte Vierge apparat à un paysan. — Satan, dit-elle, prend trop d’âmes dans ce pays. Je ne veux plus lui céder tous ces trépassés. Il faut édifier ici un 94 fanal très puissant pour protéger les pêcheurs et les navigateurs. Les habitants du Val-de-Saire obéirent à la Bonne Mère. Ils construisirent, près de Barfleur, le grand phare de Gatteville. Depuis, le moine a disparu. Car – c’est une chose bien connue – tous ces suppôts de l’enfer n’aiment guère la lumière. Satan a sans doute envoyé ce maudit frère débauché voler les âmes des naufragés en des lieux moins bien éclairés. 95 96 97 X LA CLOCHE DU BON MARCHAND MESSIRE François Malétras, marchand de drap de son état, s’en allait tout guilleret, sur sa superbe jument, à la foire d’Argentan. Il s’y rendait tous les ans pour y faire provision de tissus et de cotonnades, qu’il revendrait pendant l’année sur les marchés des villages. Il n’aurait aussi, pour rien au monde, voulu manquer cette fête. Il aimait retrouver dans cette bonne cité ses confrères les marchands et les artisans : des potiers, des orfèvres, des rempailleurs, des selliers et des rémouleurs. Il se plaisait à regarder, installés sur leurs tréteaux, les bateleurs et les jongleurs, les conteurs et autres amuseurs qui réjouissaient les badauds. Sans oublier– le marchand était gourmand – les bonnes odeurs des viandes grillées en plein air que l’on dégustait avec de la galette et une chope de cidre doux. La journée s’achevait et messire Malétras était pressé 98 d’arriver. Hélas, en ce temps-là, les chemins étaient fort incommodes. Le cheval donnait des signes de fatigue. La route avait été longue, messire François était plutôt gras et il emportait avec lui une valise chargée de lourds écus. La pauvre jument n’allait plus très vaillamment. Il valait pourtant mieux, avec tout cet argent, et ces bandits qui traînaient, ne pas s’aventurer trop avant dans la nuit. Il pensait encore que s’il arrivait trop tard, il n’y aurait plus de place dans une de ces hostelleries de la ville où il était si plaisant de s’attabler, en bonne compagnie, pour dîner avant de se coucher. Il était ainsi plongé dans ses réflexions, lorsque aux abords de Nonant il rencontra un paysan. — Faut-il, lui demanda-t-il, prendre par la droite ou par la gauche pour traverser la forêt ? — L’un ou l’autre, comme on voudra, répondit le paysan, tout chemin mène à la lisière, pourvu qu’on ait fait ses prières. — J’entends bien, dit le marchand, mais quelle est la meilleure direction ? — C’est selon, fit le paysan en bon Normand. D’aucuns vous diront à gauche, d’autres à droite, quant à moi je ne saurais décider. Messire Malétras, un peu agacé, demanda quel était au moins le trajet le plus court. C’était le gauche. Il le prit. Il pénétra au cœur des bois en chantant pour se donner du courage. Le soleil se couchait. Il faisait de plus en plus sombre. Soudain, sa jument prit peur et se cabra en hennissant. Le marchand tressaillit. Il chercha à voir dans 99 le noir ce qui avait effrayé sa monture. Il crut distinguer l’ombre d’une femme qui courait sur le sol. Il pressa son cheval, mais l’ombre était toujours devant lui à la même distance. S’il allait au pas, elle allait au pas ; s’il trottait, elle filait à la même allure. Dès qu’il s’arrêtait, elle s’arrêtait, et repartait dès qu’il repartait. Cet étrange manège intriguait et inquiétait le marchand. Il se souvint des paroles du paysan : « Tout chemin mène à la lisière, pourvu qu’on ait fait ses prières. » La recommandation n’était guère rassurante et, tout en poursuivant sa route, il suivit le conseil du manant et se mit à implorer tous les saints du calendrier. Tout à coup, comme elle était apparue, l’ombre disparut derrière un buisson de genêts. Il la revit un instant s’éloigner à travers la forêt, puis pénétrer dans une grotte creusée sous un rocher. Entre la peur et la curiosité, la curiosité l’emporta. Messire Malétras fit son signe de croix et s’approcha de la grotte en tremblant. Il entendit une voix féminine qui disait : — Voici le troisième marchand, il est à nous par tous les diables. À ces mots, notre homme frémit. Il savait que deux de ses confrères l’avaient devancé sur la route d’Argentan. Il n’en fallait pas douter, il se passait ici de terribles choses. « Lorsqu’il y a du danger, ne vaut-il pas mieux savoir ? », pensa messire François. Il descendit de cheval et rampa, jusqu’à l’entrée de la grotte, pour mieux voir. D’abord il n’aperçut que la lueur des lanternes qui projetaient sur les murs de la grotte de faibles lumières et 100 des ombres tremblantes. Puis il distingua trois hommes accroupis – des hommes si l’on voulait… des créatures de Satan plutôt, ils avaient une figure sinistre, avec des yeux farouches et un rictus diabolique. Ils étaient occupés à boire, chacun leur tour, dans un gobelet d’argent, une liqueur qu’ils tiraient d’un baril caché dans l’obscurité. Quelque breuvage infernal sans doute. À leur côté luisaient de grands poignards d’acier. — Des brigands, murmura le marchand, et il se cacha un peu plus encore, sous les genêts et les fougères. Bientôt, il vit une jeune fille qui s’approchait des bandits et leur dit de se hâter. Dès qu’elle parla, il reconnut la voix féminine de tout à l’heure. À sa grande surprise, il découvrit aussi que cette jeune fille était en fait l’ombre qui l’avait précédé sur le chemin, probablement pour l’attirer dans ce piège. Soudain les trois bandits se levèrent, saisirent leur poignard et s’apprêtèrent à sortir. « Ils veulent, pensa messire François, certainement s’emparer de moi. » Un homme averti en vaut deux. Notre marchand, sans demander son reste, enfourcha sa brave jument et s’enfuit au grand galop. La nuit était très noire. Il ne retrouva pas son sentier et il s’enfonça au hasard dans la forêt. Il allait sans se soucier des ronces qui le griffaient ou de méchantes branches qui lui fouettaient le corps ou le visage. Son pauvre cheval trébuchait à tout moment sur des pierres et des racines. Le ciel était couvert de nuages qui cachaient les étoiles. 101 Impossible de s’orienter, comme il savait le faire, en regardant la Grande Ourse ou l’étoile Polaire. Les brigands avaient entrepris de le poursuivre, ils l’aperçurent devant eux, et ils le serrèrent de plus en plus près. Il les entendait distinctement pester contre ce maudit marchand qui tentait de leur échapper. Il songea qu’ils n’en voulaient peut-être qu’à son argent. Il se résolut à leur jeter sa valise chargée d’écus, pour soulager sa jument et les occuper un moment. Il n’en eut pas le temps car, se retournant, il aperçut ces infâmes bandits à quelques mètres derrière lui. Alors, il éperonna violemment son cheval qui, dans un terrible effort, repartit de plus belle. En un clin d’œil, il franchit au moins trois cents pas et parvint sur une large route. Allait-elle vers Argentan ? Il n’en savait rien. Aucun panneau, pas la moindre indication, et les étoiles toujours étaient cachées par les nuages. Une fois encore, il se souvint du ciel et implora son secours. — Bon saint Germain, s’écria-t-il, si tu me tires de ce mauvais pas, je consacrerai, à ton église en Argentan, tout ce bel argent que j’ai là, foi de François Malétras. Saint Germain est un saint obligeant, et son église n’était pas en si bon état, pour refuser pareille aubaine. Sitôt cette promesse faite, les nuages soudain détalent, et les étoilés se dévoilent et l’on entend, dans le lointain, sonner la cloche d’airain de l’église Saint-Germain. Après cette chaude alerte, notre marchand reprit gaiement son chemin. Il traversa Silly, sans s’arrêter ni demander l’hospitalité aux bons moines de l’abbaye. Maintenant que saint Germain le protégeait, il ne craignait 102 bandits ni brigands, et voulait gagner Argentan. Il y arriva vers les dix heures et demie. Par chance, il trouva un bon gîte et un bon lit à l’hôtel des Trois Maries, le plus ancien et le plus renommé de cette belle cité. Pour se remettre de ses émotions, il soupa légèrement, monta dans sa chambre et s’endormit comme un enfant. Hélas, à peine installée dans la grande écurie de l’hôtel, sa pauvre jument, harassée par tant d’efforts, tomba morte d’épuisement. Le lendemain, messire François fut bien triste d’apprendre la mort de son valeureux cheval. La foire lui parut, après toutes ces épreuves, plus joyeuse et animée que jamais. Il ne pouvait pourtant s’empêcher de penser aux deux malheureux marchands qui n’avaient pu échapper aux brigands. Le brave homme regrettait beaucoup ces plaisants compères, avec qui il aimait faire des affaires ou boire un verre. Il n’avait pas le cœur à flâner comme les autres années. Il fit rapidement ses achats, et repartit aussitôt. Retourné en son pays, à Saint-Denis, près de Paris, le marchand fit ce qu’il avait promis. Il appela des fondeurs de Villedieu, la cité normande du cuivre. Il leur commanda une énorme cloche pesant plus de trois mille livres. Et l’année suivante, il repartit fier comme Artaban(9) , pour la pose de sa cloche, en Argentan. Il demanda qu’on la hissât sur la plus haute des tours de l’église Saint-Germain. Mais il fallait d’abord la baptiser. Or il advint qu’avant cette cérémonie, une sorcière devait 103 être brûlée sur la place du marché. Quelle ne fut pas la surprise du marchand ! C’était la jeune fille de la forêt. La pauvre pleurait et criait à fendre l’âme. Ce grand désespoir émut notre brave homme. Il s’avança vers les juges et leur dit : — Au nom de saint Germain que l’on honore aujourd’hui, je demande grâce pour votre prisonnière. C’étaient de sévères magistrats, mais ils ne pouvaient rien refuser au bienfaiteur de la cité. La jeune fille fut libérée. Elle fit pénitence et consacra le reste de son existence à aider les malheureux et à soigner les lépreux. Ses compagnons de brigandage furent moins heureux. Ils furent découverts un beau jour près de Thury-Harcourt, où on les pendit haut et court. Quant à messire Malétras, il continua à faire des affaires et vécut vieux et prospère. Avant de mourir, entouré par ses parents et ses amis, il émit un dernier vœu. Il faudrait chaque année, la vieille de la foire d’Argentan, faire sonner la cloche qui porte son nom, pour indiquer au voyageur égaré le chemin de la cité. Voilà pourquoi tous les ans, on entend dans le lointain carillonner joyeusement la « grande cloche du Marchand ». Elle rappelle, aux habitants et aux passants, l’histoire de messire François qui, grâce au bon saint Germain, put échapper aux brigands. 104 105 106 107 XI FRANÇOIS LE VOLEUR — Que veux-tu faire plus tard, mon enfant ? demanda un jour à son garçon la Sidonie Merlin, une brave femme de Valmont. — Je serai voleur, lui répondit-il sans hésiter. — Voleur ! fit la mère indignée, voleur, ce n’est pas un métier. — Bien au contraire, répliqua l’insolent, et cela rapporte beaucoup d’argent. — Jésus Marie, s’écria la Sidonie, mon fils François n’a plus sa raison et veut devenir un fripon ! Elle se fâcha, pleura, trépigna, mais en vain. Le garçon, ce vaurien, jura ses grands dieux qu’il n’y pouvait rien. Chacun sur terre devait suivre sa destinée. Là-haut c’était décidé. « Décidé là-haut », vous parlez d’un toupet ! Et le garçon d’ajouter : — Si vous ne me croyez pas, ma mère, allez donc consulter la bonne Vierge et vous verrez que je dis la vérité. 108 Devant des propos aussi sots, d’autres se seraient contentés de rire. Mais Sidonie était fort croyante. Elle se rendit aussitôt à l’église. Le garçon la laissa partir devant, puis se précipita vers le saint lieu en prenant un raccourci. Il arriva le premier et se cacha derrière l’autel. La mère entra à son tour. Elle se signa et s’agenouilla, et, sa prière finie, elle demanda à Notre Dame ce que deviendrait son garçon. — Il sera voleur, lui déclara le François, en contrefaisant la voix de notre Sainte Mère. — Voleur ? s’étonna la Sidonie. Voleur, vous n’y pensez pas ! Voler est un péché et il est très vilain de prendre le bien de son prochain. — C’est vrai, lui répondit le garçon, mais il faut de tout en ce bas monde. Des pauvres et des riches, des gens honnêtes et des larrons. En voilà, pensez-vous, des explications ! Et vous avez bien raison. Mais l’avis semblait venir du ciel, et cette bigote de Sidonie le prit comme pain bénit. Sitôt son tour joué, François retourna à la maison. Sa mère l’y retrouva, encore tout étonnée de ce qu’elle venait d’entendre. — Alors, lui demanda ce polisson, que vous a donc dit la Vierge Marie ? — Hélas, répondit la Sidonie, que tu seras un fripon, et je dois m’y résigner puisque la Bonne Mère a parlé. — Vous voyez, fit le François triomphant, et justement je 109 dois partir dès demain, pour accomplir mon destin. Il se passa à peine huit jours que le garçon fut de retour. Il portait sur le dos un sac très lourd, chargé de beaux écus, dérobés sans doute, mais ne me demandez pas à qui. Ce sont là des secrets que les voleurs se gardent de révéler. Enfin le gars Merlin rapportait là un joli butin. Il voulut en connaître le montant. Mais le compter pièce après pièce demandait beaucoup de temps. Il envoya sa mère emprunter aux voisins une mesure d’étain. — Donne-moi donc aussi, dit le garçon, quand elle fut revenue, un pot de glu. — De la glu ! Et pourquoi cela ? fit la bonne femme étonnée. — Laisse donc, répondit-il, je sais ce que j’ai à faire. Alors François étala un peu colle au fond du récipient et il y versa son argent. Quand les voisins récupérèrent leur mesure, jugez de leur surprise. Quelques pièces d’or étaient restées collées dans le fond. « On est donc bien riche chez les Merlin, pensèrent-ils, pour se soucier aussi peu de son bien. » Ils savaient le François rusé. Assurément, ce n’était pas en travaillant qu’il avait gagné tous ces sous. Ils en parlèrent autour d’eux. Les gens de la campagne aiment assez à jaser. Et les langues de trotter. Chacun broda, exagéra, et, comme il l’avait voulu, le François connut très vite une grande renommée. Tant et si bien qu’à la fin, le bruit en parvint jusqu’au châtelain. Le vicomte de Valmont fit donc venir le garçon. — Tu as, lui dit-il, la réputation d’être un voleur très 110 habile. — Mon Dieu, répondit-il modestement, je ne suis qu’un débutant, et sans doute je ferai mieux avec le temps. La réplique amusa le seigneur. — Je veux, lui fit-il, te mettre à l’épreuve. On doit conduire demain une de mes vaches pour la vendre à la foire de Fécamp. Je te la donnerai si tu réussis à la prendre. Mais je te préviens que je dirai tout à mes gens. — Je ne m’en soucie guère, dit François, et je vous garantis que la vache est à moi. Le lendemain, on confia la bête à deux commis. On les avait si bien avertis qu’ils se tenaient sur leurs gardes. L’un marchait devant, en tirant une corde attachée aux cornes de l’animal, l’autre allait derrière, en la tenant par la queue. Vous imaginez le plaisant cortège. Ils s’avancèrent en jetant de tous côtés des regards méfiants. Mais il fallait, pour arriver à Fécamp, traverser un bois épais. François, qui le savait bien, s’y rendit le premier. Il se pendit à une branche d’arbre, en prenant soin de ne pas s’étrangler. — Voilà, dit en se signant l’homme de devant, un pauvre manant qui a mis fin à ses jours. — C’est bien triste certainement, mais il nous faut continuer, dit l’autre commis, qui avait retenu la recommandation de se montrer vigilant. Dès qu’ils furent partis, le François se dépendit. Il gagna, en grande hâte, un autre endroit du sous-bois où nos hommes devaient passer. Et les voici tout surpris devant un nouveau pendu, le François, bien entendu. — Ah, s’écria le premier commis, c’est donc ici le fameux 111 chemin des suicidés, dont ma grand-mère me parlait. — C’est étrange, dit le second, mais ce malheureux ressemble tout à fait à celui que nous venons de croiser. Même taille, mêmes vêtements et même figure. — Aurions-nous, se demanda son compagnon, marché sur la « mauvaise herbe », qui fait perdre, à ceux qui la foulent, le sens de l’orientation, et ne serions-nous pas en train de tourner en rond ? Le seul moyen de s’en assurer était de retourner voir si le premier pendu était toujours là. Ils attachèrent soigneusement la vache et revinrent sur leurs pas. Aussitôt, le François se détacha de son arbre, coupa la corde qui retenait la bête et se sauva avec. Chose promise, chose due, le seigneur donna la vache à son voleur. Mais il ne se tint pas pour battu. — Je voudrais bien voir, lui dit-il, si tu seras assez habile pour me dérober ma jument. — Une vache ou un cheval, c’est égal, répondit le François. — Tu serais bien malin, répliqua le châtelain, médusé par tant d’assurance. Tu n’auras pas cette fois deux balourds faciles à gruger, et je te promets que l’animal sera bien gardé. Ah ! pour être bien gardée, la jument du vicomte était bien gardée ! Une vraie escorte de princesse. Quatre hommes à pied étaient près d’elle pour la surveiller. Un cinquième la chevauchait, en scrutant le lointain avec des yeux farouches, un grand fusil à la main. Ils se tinrent ainsi pendant des heures, au milieu d’un champ, comme des 112 épouvantails à effrayer les étourneaux. Au début de l’après-midi, un bonhomme tout chétif et en guenilles osa s’approcher. — Oh là ! fit-il amusé, en voilà un équipage, quel trésor gardez-vous donc là ?” — Seulement la jument du vicomte, notre maître. Il paraît que quelqu’un veut la voler. Nous ne l’avons vu de la matinée, mais gare à lui s’il ose se présenter ! — Mon Dieu, reprit le pauvre hère, il doit bien vous ennuyer, d’attendre comme ça à ne rien faire. Ils reconnurent que ce n’était guère amusant d’être toute la sainte journée ainsi plantés dans ce pré. — Si au moins vous aviez à boire, ajouta le mendiant, ça tue toujours un moment. À boire ! Cela fit rêver tous ces gosiers desséchés. — Donnez-moi donc un peu d’argent, proposa le bonhomme, et j’irai volontiers vous chercher quelques pintes de boisson, au cabaret de Valmont. Voilà, pensèrent les gardiens, un mendiant bien obligeant. Chacun fit ses fonds de poche pour lui confier quelques pièces de monnaie. L’homme courut chez le cafetier. Il se fit servir un broc plein de cidre doux, et le rapporta à nos hommes aussi vite qu’il le put. La boisson était gouleyante, et nos hommes fort assoiffés. En un instant tout fut bu. Alors il se produisit une chose très étrange. Les hommes furent soudain pris d’une grande somnolence. Ils tombèrent comme des brutes dans un profond assoupissement. 113 Le mendiant, vous l’avez deviné, les avait drogués. C’était– vous l’avez deviné aussi – le gars Merlin qui s’était déguisé et qui avait mis dans le breuvage des poudres de sa façon. Il enfourcha le cheval et se plaça derrière l’homme au fusil, qui dormait comme un nouveau-né. Quelque temps après, il faisait son entrée, dans le parc du château. Et, croyez-moi, les gens qui l’ont vu n’ont pas oublié de sitôt le tableau : notre François chevauchant fièrement sa jument, et ramenant, comme un trophée, un gros ronfleur dans ses bras. Le vicomte admira l’exploit, mais c’était un homme obstiné. — Tu fus, lui dit-il, encore une fois très adroit. Je veux pourtant te soumettre à une nouvelle épreuve. — Comme vous voudrez, répondit François, mais je la réussirai. Ne dit-on pas « jamais deux sans trois » ? — J’espère pour toi que le dicton t’aidera, car je vais te demander une chose très compliquée : c’est de voler un curé. — Diable, dit le garçon, et à qui pensez-vous donc ? — Mais à notre prêtre, l’abbé Dumont. Tu le connais, je suppose. — Ma foi, reconnut François, moins que la Sidonie, ma mère, une vraie grenouille de bénitier, qui passe son temps à prier. Le vicomte avait bien raison. L’épreuve était difficile. Le curé de Valmont était un vieux grigou qui n’aimait que ses sous. Il se méfiait de ses paroissiens, de sa bonne et de son 114 sacristain. Impossible de savoir où ce radin cachait son bien. Or un beau jour, comme il s’habillait pour dire sa messe, un ange lui apparut. — Soyez heureux, mon père, dit la créature céleste, car Dieu vous rappelle à lui, et il m’envoie vous conduire. Les curés sont tellement persuadés d’avoir droit au paradis… celui-ci crut ce qu’on lui dit. — Il faut me suivre sans tarder, ajouta l’apparition. Mais Notre Seigneur est si bon, qu’à cette heure dernière, il vous permet d’aller chercher, pour l’emporter avec vous, ce que vous avez de plus cher. Aller au ciel avec son argent est le souhait de bien des gens. Mais pour notre curé, c’était une vraie félicité. Il courut aussitôt près du confessionnal, à la niche de saint Antoine, où était caché son trésor, une cassette remplie d’or. — Ce n’est pas tout, reprit l’ange, il faut encore, avant cet ultime voyage, faire une dernière prière. Un Pater de plus ou de moins, pour un prêtre ce n’est rien. L’abbé s’agenouilla sur un prie-dieu et commença son Notre-Père. À peine eut-il terminé que l’ange s’était envolé, emportant la cassette avec lui, pardi ! Et l’ange, vous le connaissez, pas vrai ? — Cette fois, je me rends, dit le vicomte à François. Tu es vraiment trop fort pour moi. Mais je n’entends pas que 115 demeure, dans mes domaines, un voleur comme toi. Sinon je devrai te pendre pour tes exploits. Le garçon obéit à son seigneur et partit exercer ses talents ailleurs. Mais on ne l’a pas oublié au pays où, depuis, l’on dit souvent : Malin comme François Merlin. 116 117 118 XII LE CHEVALIER DE LA DINDE AUX MARRONS LE bon roi Henri voulait la paix et le bonheur de ses sujets(10) . Aussi l’avait-il promis : chaque dimanche que Dieu ferait, tous les paysans de France auraient droit à leur poule au pot. « Qui fit Normand, fit gourmand », dit le proverbe. Pensez si au pays il fut pris au mot. Surtout dans la région d’Alençon, car, dit un autre dicton, « plus gourmet qu’Alençonnais, vous ne trouverez jamais ». Henri, qui avait naguère bataillé en Normandie, connaissait bien les délicieuses spécialités de notre contrée. Les andouilles de Vire, les tripes à la mode de Caen ou le boudin de Saint-Romain. Il aimait encore, sans se faire connaître, visiter ses belles provinces et voir comment 119 vivaient les braves gens du royaume. Alors, en l’an 1600, par une belle journée de printemps, il se rendit en grand secret à Alençon. Il galopa toute la journée à bride abattue, et il arriva à la nuit tombante, affamé et fourbu. Malheureusement, il ne savait où manger ni dormir, de peur d’être reconnu, s’il se rendait en quelque hôtel. Or il se souvint qu’il avait rencontré la veille, dans son palais de Paris, un jeune seigneur du lieu, le baron de Bellefontaine. « Bon, pensa-t-il, son épouse ne me connaît pas, je vais lui demander l’hospitalité. » Il se rendit au logis du baron et se présenta à sa dame, comme un ami de son mari. Un ami est un ami, Mathilde, c’était son nom, accueillit fort civilement ce visiteur, et l’invita à partager son repas et sa demeure. Puis elle ordonna à sa servante de préparer, pour son hôte, la plus belle de ses chambres. — Reposez-vous un peu, dit-elle à celui-ci, des fatigues du voyage. Pendant ce temps, je m’en vais courir en ville pour acheter quelques victuailles. Une heure plus tard, la baronne fut de retour. — Hélas, fit-elle fort dépitée, je suis allée au marché mais il était déjà fermé. Dans les rues marchandes, même chose, toutes les boutiques étaient closes. Henri, nous l’avons dit, avait grand faim. Il voyait également l’embarras de la pauvre femme. Il songea un instant à se faire connaître, et à se rendre chez le maire ou chez l’un de ses échevins(11) honneurs dûs à Sa Majesté. , pour y être traité avec les 120 — Cependant, reprit timidement Mathilde, il y a bien messire Duchemin, notre voisin. Je suis passée le voir. Il est à cette heure occupé à rôtir une superbe dinde dans sa cheminée. Il veut bien me la céder, pour me tirer d’affaire, mais à condition de venir à cette table partager notre festin. — Une dinde et un autre convive, voilà qui est parfait, dit Henri. — Mais, ajouta la baronne, cet homme n’est qu’un bourgeois, et votre seigneurie ne saurait manger en pareille compagnie. Le bon roi éclata de rire. — Je ne suis pas, convint-il, très à cheval sur les principes. Au diable l’étiquette, madame, et faites donc venir ce voisin, car en vérité, mieux vaut souper avec un roturier, plutôt que demeurer à jeun. Mathilde convia donc messire Duchemin à souper. Il arriva dès que la dinde fut dorée à point. La voir seulement vous mettait l’eau à la bouche. — Dieu de dieu, dit le roi, voilà une volaille dont je me souviendrai. Le voisin entreprit sans attendre de la découper. L’usage le veut, on présenta le plat à l’invité pour qu’il choisisse le premier. Henri prit le croupion de la bête. — Je vois, fit le voisin, que monsieur est un connaisseur. — En effet, fit le roi, le croupion est un morceau de choix, et seuls les sots le délaissent parce qu’il est trop près du derrière. Le propos était gaillard. La petite baronne rougit un peu et détourna le regard. 121 Le voisin éclata de rire. — Pardi, fit-il, vous avez raison. Goûtez donc aussi, je vous prie, de ma farce aux marrons, assaisonnée de fines herbes, vous m’en direz des nouvelles. Pour arroser, comme il convenait, un mets aussi savoureux, il fallait le nectar des dieux. Mathilde fit monter de sa cave le plus fin de tous les vins, quelques bouteilles de chambertin. Chacun le sait en Normandie, « brebis qui bêle perd sa goulée », et lorsqu’on mange ce n’est pas le moment de causer. Bientôt l’on n’entendit plus que les bouches saliver et les mâchoires mastiquer. Henri avait un bel appétit, messire Duchemin le valait bien. Ils eurent vite fait, à ce train, de dévorer l’animal. Le repas terminé, dame Mathilde fit servir la goutte(12) . Un petit calvados de derrière les fagots, qui, comme on dit au pays, vous dégraisse l’estomac. Si manger vous clôt le bec, un petit verre rend bavard. Le voisin commença à rapporter tous les potins de la cité. C’était un joyeux luron, franc buveur et trousseur de jupons. Il avait aussi la langue bien pendue, et il raconta au roi toutes les histoires gaillardes qu’il connaissait. Les aventures galantes du médecin et du notaire, la femme de l’apothicaire qui avait, dit-on, un amant pour chaque jour de la semaine, les parties fines des chasseurs qui festoyaient tous les dimanches à l’auberge des Trois 122 Faisans… Dame Mathide essayait de l’arrêter, mais le voisin était en verve et ces récits, en vérité, ne déplaisaient pas à Sa Majesté. Il commençait à se faire tard. Le roi songeait à se coucher, le voisin à se retirer. À ce moment, le cocher de la maison vint demander s’il fallait préparer un cheval pour le visiteur. Or le cocher était un ancien soldat qui avait combattu, aux côtés d’Henri, à la bataille d’Ivry(13) . Dès qu’il aperçut le monarque, il se prosterna à ses pieds. Mathilde, dans un premier temps, demeura figée par l’étonnement, puis elle tomba à son tour aux genoux de son souverain. Le plus accablé pourtant était messire Duchemin. Non seulement il avait, lui un bourgeois, soupé à la table d’un roi, mais il lui avait rapporté toutes ces indignes balivernes et tous ces propos de taverne. — Sire, déclara-t-il, me pardonnerez-vous jamais d’avoir, par ma présence, déshonoré Votre Majesté ? — Rassure-toi, dit Henri, rien ne fâche le roi, si l’on n’a pas cherché à l’offenser, et rien ne le chagrine quand il est nourri par un rôtisseur tel que toi. Ces propos rassurèrent le voisin. Il remercia vivement Sa Majesté de sa grande bonté. — Mais, ajouta-t-il, les malveillants ne vont-ils pas jaser s’ils apprennent que vous vous êtes attablé avec un homme sans qualité ? 123 — Qu’ils jasent, dit le roi, je ne m’en soucie guère. — Je sais néanmoins, reprit finement le rusé compère, un moyen de les faire taire. — Vraiment, fit le monarque amusé, alors tu es vraiment très futé. — Il suffirait… Mais je n’ose… — Allons, allons, mon garçon. Tu avais tout à l’heure la langue plus affilée. — Eh bien voilà, Majesté, il suffirait, pour effacer toute offense, que vous m’accordiez mes lettres de noblesse. Le bon roi n’était pas d’humeur à se fâcher. Il accueillit cette requête avec un grand éclat de rire. — Et dis-moi, demanda-t-il, puisque tu as réponse à tout, quelles armes choisirais-tu ? — La dinde serait mon blason et la broche mon épée. — Voilà, répondit Henri, une excellente repartie. Et au comble de la gaieté, il nomma messire Duchemin, chevalier de la Dinde aux Marrons. Quelques années après, le baron de Belle-fontaine fut tué au cours d’un duel. Sa veuve quitta le pays. Le nouveau gentilhomme racheta la demeure où il avait connu tant d’honneur. Il y vécut comme un seigneur. Le chevalier disparu, ses héritiers – il faut bien vivre firent de ce logis une auberge renommée, à l’enseigne du Roi Henri. On y savoure, devinez donc, de la dinde aux marrons, voyons ! 124 125 126 127 XIII NICOLAS LE SOLDAT IL AVAIT fière allure, le jeune Nicolas, dans son grand uniforme de mousquetaire du roi. C’était un solide gaillard, de belle figure, aux cheveux blonds, aux yeux bleus et malicieux. Le plus joli des soldats. Il revenait victorieux de la bataille de Fontenoy(14) , et s’en allait d’un bon pas voir ses parents à Balleroy. Le soleil brillait, les oiseaux chantaient, Nicolas aussi. Il marchait depuis deux jours, et parvint en Normandie, aux abords de Pacy-sur-Eure. Il croisa, sur son chemin, quatre malheureux voyageurs, vêtus de guenilles et couverts de poussière. L’un d’eux s’approcha de Nicolas et demanda humblement la charité, car ils n’avaient plus rien à manger. — Or ça, mes amis ! déclara le mousquetaire, vous avez beaucoup de chance. Je n’ai d’ordinaire pas un sou vaillant, mais nous avons gagné la guerre, et le bon maréchal de Saxe nous a versé avant-hier notre solde de militaire. 128 Sans se faire prier davantage, il sortit quelques liards de sa bourse et les distribua à ces pauvres gueux. À cet instant, l’homme qui avait parlé le regarda longuement. Il avait un noble visage, empreint de grâce et de douceur. Nicolas le reconnut sur l’heure. C’était Notre Seigneur qui était revenu faire un petit tour sur terre, avec ses compagnons, saint Jean, saint Paul et saint Pierre. Un bienfait, dit-on, n’est jamais perdu. Surtout si l’on donne sa pièce à Jésus. — Je te bénis, lui dit celui-ci, pour ta bonne action, et je veux, sans tarder, t’en récompenser. Alors Jésus-Christ proposa un petit marché au militaire. — Tu vois, fit-il, à mes côtés, saint Pierre et son trousseau de clés. Il va, si c’est ta volonté, tout de suite t’ouvrir les portes du paradis. Saint Pierre hocha de la tête, en faisant tinter ses clés. — Cependant, ajouta le Seigneur, je peux, si tu le préfères, t’offrir un autre bienfait. Je te donne le pouvoir de faire entrer ce que tu voudras dans ton sac de soldat. Tout le monde espère trouver une place au paradis, mais personne, à la vérité, n’est tellement pressé d’y arriver. Nicolas non plus. Il aimait la vie et ses joies simples. Un bon repas bien arrosé, une promenade à travers les bois et les champs, les longues veillées passées à chanter, près d’un feu de camp, avec les copains du régiment. — Seigneur, dit-il, puisque vous me laissez le choix, je 129 serai assez heureux, pour cette fois, avec le sac miraculeux. — C’est bien, répondit Jésus-Christ. Et il disparut avec ses compagnons. Nicolas arriva, le lendemain, dans la grande ville de Caen. C’était le jour du marché. Les étals étaient remplis des plus beaux légumes et des plus beaux fruits du pays. Près des rôtisseries de plein air, on pouvait humer le fumet des gigots et des poulets grillés. La marche et le grand air donnent faim, et Nicolas était plutôt gourmand. « C’est le moment, pensa-t-il, de vérifier l’efficacité de ce sacré sac. » Il s’approcha d’un tournebroche où dorait une poularde bien dodue. — Joli volatile, dit-il, si tu venais dans ma musette, je saurais bien te faire fête. En un éclair, la volaille se retrouva dans le sac du militaire. Il passa devant une boulangerie, et prestement une belle tourte de pain blanc suivit le même chemin. Et puis – pourquoi se priver ? – il se choisit encore un fromage de Pont-l’évêque, une petite pâtisserie et, pour compléter le festin, quelques bouteilles de vin fin. Comment furent payés le rôtisseur, le boulanger, le cabaretier ? Nul ne le sut. Jésus, sans doute, y pourvut car personne ne protesta. Nicolas s’installa sur les bords de l’Orne pour déguster toutes ces délicieuses victuailles. Son repas achevé, il s’endormit sous les ombrages, bercé 130 par le bruit de l’eau. Il était si heureux, avec son sac miraculeux, et la vie était belle, comme un cadeau du ciel. Quand il se réveilla, il était trop tard pour repartir vers Balleroy. Il décida de passer la nuit ici, et se mit en quête d’un hôtel. À cause du marché, sans doute, Le Coq Hardi était complet et Les Deux Pigeons aussi. — Il me reste seulement une chambre, dit le patron du Cheval Blanc, mais personne ne veut y coucher car chacun sait qu’elle est hantée. — Je ne me soucie ni des fantômes ni des revenants, déclara le soldat. Qu’ils s’avisent seulement de venir me tirer les pieds, ils trouveront à qui parler. L’hôtelier admira fort le courage du mousquetaire. Il l’accompagna, en tremblant, jusqu’à la porte de sa chambre. Là, Nicolas se coucha tranquillement. Il ne tarda pas à tomber dans le plus profond sommeil. Vers minuit, il fut réveillé par un drôle de raffut qui venait de la cheminée. Il scruta dans le noir, et finit par apercevoir un personnage en habit vert, à peine plus grand qu’un criquet, qui dansait sur les chenets. Celui-ci entendit le soldat tousser, et il sauta sur le lit pour voir qui était cet étranger qui osait coucher dans la chambre hantée. — On se présente, ce me semble, fit le soldat, quand on entre chez les gens. Le petit homme se rengorgea et déclara, en enflant son léger filet de voix : — Sur un autre ton, s’il vous plaît, téméraire voyageur ! Quand vous saurez qui je suis, vous en rabattrez(15) l’heure. 131 sur — Vraiment ! fit Nicolas, amusé. — Tout à fait, car vous avez devant vous Célestin le diablotin, serviteur de Lucifer. Le soldat éclata de rire. Un serviteur, quelle affaire ! — Allez, fit-il, créature du malin, tu vas maintenant changer de maître. Dans mon sac, tu iras, dans mon sac, je te tiens. Et, ajouta-t-il, pour commencer ton service, tu trouveras là mes godillots que tu vas me décrotter. Célestin était à peine attrapé, que surgit un autre petit démon. « Quelle chance, pensa Nicolas, voici un nouveau domestique. » — Va donc, lui dit-il, rejoindre ton copain, et pour t’occuper, prépare-moi une bonne pipe, car j’ai grande envie de fumer. Un troisième diablotin, puis un quatrième furent refaits de la même manière. Et soudain, par dizaines, les petits bonhommes verts descendirent de la crémaillère. Ils se poussaient en riant comme des garnements glissant sur un toboggan. — Allez, ouste, dans le sac, dans le sac ! ne cessait de répéter Nicolas. Et il était bien plaisant de les voir, tout piteux, défiler en rangs serrés. Le soldat dirigeait les opérations, comme sur le champ de bataille. — En avant, criait-il, en avant, tas de mécréants et suppôts de l’enfer, filez retrouver vos congénères ! Et quand il eut logé tous ses gens, il se rendormit, avec la satisfaction du devoir accompli. Le lendemain, il se rendit à la forge d’un village voisin. Il 132 y trouva deux robustes compagnons. — J’ai là, dit-il en tendant son baluchon, de l’ouvrage pour vous. Il faut m’écrabouiller cette vermine qui est là dedans. Ce sont des créatures de Satan. Mettez-moi ça sur l’enclume et donnez-vous-en à cœur joie. Ah, pour s’en donner, ils s’en donnèrent les forgerons ! Ils massacrèrent sans pitié cette bande de démons. On entendait craquer les osselets et les diablotins brailler : — Arrêtez, arrêtez, criaient tous ces scélérats, ou Belzébuth nous vengera ! — Couinez, couinez, tant que vous voudrez, répondaient les forgerons, et ils continuaient joyeusement de les marteler en cadence. Quand tout fut à peu près réduit en bouillie, Nicolas ouvrit le sac. Célestin, seul rescapé du massacre, en sortit tout éclopé. — Pitié, pitié, demanda-t-il au soldat, n’ai-je pas nettoyé tes souliers ? « Bah, pensa Nicolas, un démon de plus ou de moins… » Et, plutôt amusé, il fit grâce au diablotin qui, sans demander son reste, déguerpit en boitillant. Nicolas arriva enfin chez ses parents, à Balleroy. Il leur révéla le secret du sac miraculeux. Grâce à celui-ci, ils vécurent à l’abri du besoin. Pour ne pas susciter l’envie, ils ne demandaient que le nécessaire : une nourriture saine, quelques poteries, de la vaisselle, des habits chauds pour l’hiver. Le dimanche, ils 133 invitaient, autour d’une bonne table, les voisins ou la parenté. Les mendiants de la région connaissaient bien la maison du mousquetaire. Ils y trouvaient toujours une main charitable, un feu où se réchauffer. Ainsi passaient les années, dans la paix et la prospérité. Hélas, les princes d’Europe(16) continuaient à se disputer, et la guerre reprit de plus belle. Nicolas dut repartir pour l’armée. Il connut bien des batailles, et se défendit bravement contre l’Anglais ou l’Allemand. Mais un jour – on ne peut rien contre la destinée quelque part en Silésie(17) , un boulet de canon l’emporta vers l’autre monde. Tout le régiment le pleura, et les gens de Balleroy ; et ses pauvres parents jamais ne se consolèrent. Cependant, Nicolas parvint au ciel. L’ange qui était de service consulta son grand registre. — Je ne peux rien pour vous, dit-il. Notre Seigneur Jésus Christ vous a naguère proposé le paradis, mais vous l’avez refusé. Le soldat se récria. Jésus n’avait jamais dit qu’en prenant son sac à miracle, il renonçait à son salut. — Peut-être, fit l’ange, mais moi j’applique seulement le règlement. Votre nom n’est pas dans ma liste, et je n’ai pas le droit de vous accepter. Nicolas eut beau protester de plus belle, il n’y avait rien à faire et il dut, la mort dans l’âme, se diriger vers l’enfer. 134 Le démon qui gardait ce lieu n’était pas si pointilleux. Il accueillit, sans autres formalités, le pauvre militaire. Mais à peine avait-il ouvert la porte que Nicolas tomba sur Célestin le diablotin. — Ah non ! cria-t-il épouvanté, ne laissez pas entrer celui là. Nous avons assez souffert par ce maudit mousquetaire. Lucifer, qui est méfiant, se fit raconter l’affaire, et il préféra renvoyer le soldat à saint Pierre. Il était, ce bon saint, de fort méchante humeur. Avec la guerre, il recevait sans cesse des militaires qu’il ne savait où loger. L’arrivée de Nicolas le mit dans tous ses états. — Tu as, lui fit-il, le toupet de te présenter ici ! Toi qui as osé préférer les joies de la terre à celles du paradis. — Comment, répondit le soldat, je vous ai tué par centaines des créatures de Lucifer, et c’est ainsi que vous me remerciez ! — Tu veux parler de ces diablotins. Ton exploit est bien ordinaire car c’est une race vulgaire et nous en supprimons, nous-mêmes, quelques milliers par journée. Cependant, Nicolas avait été assez malin pour garder son sac près de lui. Il vit les clés du paradis qui pendaient à la ceinture de saint Pierre. « Elles sont à moi », pensa-t-il. Et aussitôt, comme n’importe quel rôti, elles se retrouvèrent au fond du sac. — Veux-tu bien me redonner ces clés ! dit saint Pierre, très en colère. — Si vous me laissez entrer, répondit Nicolas, sans se démonter. Jésus-Christ, qui passait par là, fut attiré par le bruit de la 135 dispute. La ruse du soldat l’amusa. Il lui demanda de rendre les clés, et calma l’émoi de saint Pierre. Nicolas, après tout, s’était toujours montré courageux et charitable. Et puisque l’enfer n’en voulait pas, eh bien ! qu’on l’envoie au ciel. Quant au sac miraculeux, Notre Seigneur jugea prudent de ne plus l’emporter sur terre. Il n’était guère raisonnable, en effet, de laisser ainsi les gens s’habituer à ne pas payer au marché. 136 POSTFACE LA Normandie est paisible comme les paysages de ses boîtes de fromage : des vaches paissant dans les champs, des pommiers et des prés verdoyants, des maisons à colombages où vivent de solides fermières. Ici est la parfaite campagne. La Normandie est généreuse comme les produits de son terroir : les pommes rouges, le cidre doux, le beurre frais et la crème épaisse et onctueuse que l’on mettra à toutes les sauces. Ici est la nourriture même. Tant de richesses et d’harmonie devaient susciter l’envie. Le pays fut une terre d’histoire et de tragédies. De rudes hommes venus du nord l’envahirent brutalement, avant de lui donner son nom. Après Guillaume, le grand conquérant, les démêlés commencèrent avec l’Angleterre. La guerre de Cent Ans saigna la contrée à blanc. 137 Et je ne parle pas de la Seconde Guerre mondiale, des batailles du débarquement et des terribles bombardements qui détruisirent tant de cités. C’est dans ce passé douloureux que s’inscrivent nombre de ces récits. Il a nourri la mémoire des gens de ce pays et forgé leur caractère. Les Normands n’aiment pas les vantards ni les vaniteux qui attirent le malheur. S’ils ne disent ni oui ni non, c’est qu’ils demandent à voir les choses de plus près, et ils ont bien raison. Ils savent parfaitement que les seigneurs furent souvent de vrais brigands, les moines de vils paillards et les soldats d’implacables pillards. Quant à cette nature, d’apparence si débonnaire, elle cache aussi de terribles mystères. Les soirs d’hiver, on voit danser des lueurs sur la mer, des ombres courent sur la lande, le vent frissonne dans les fougères. La nuit couvre les agissements de bien étranges créatures. Les Goubelins rôdent dans les coins, les farfadets dans les cimetières, le diable n’est jamais loin. C’est ce qu’on raconte aux veillées. Allez savoir si c’est vrai ! Mieux vaut toujours se méfier. Fermer sa porte et se coucher. Demain, c’est sûr, il fera jour sur les vertes prairies, et il sera bien temps d’en rire. 138 139 140 141 BIBLIOGRAPHIE ORIGINAIRE du cap de La Hague, je ne puis dans mon souvenir séparer la mer de la campagne. Dans ce pays, les prés viennent mourir tout au bord des rivages, et ceci m’a peut-être inspiré le conte qui ouvre cet ouvrage. Ce livre est ainsi nourri des années d’enfance : les fêtes qui suivaient les foins, les moissons, les batteries. Là résonnaient les chants d’Alfred Rossel, le poète du Cotentin. Ses couplets en patois parlaient encore de la mer, si belle, et si « vilaine » parfois. Ils disaient « les Goubelins qui rôdent la nuit dans les coins », et les contrebandiers de La Hague qui trafiquaient le tabac, venu des îles Anglo Normandes. La trame de ces récits, je la dois, bien sûr, à ceux qui les ont recueillis et consignés dans leurs ouvrages. D’abord La Normandie romanesque et merveilleuse, d’Amélie Bosquet, les Récits et Contes des veillées normandes, de Marthe Moricet, rassemblés dans le Cahier des Annales de Normandie. 142 Le Clos du Cotentin, de René Lepelley et Monique Léon, aux Éditions Corlet, explore avec bonheur et précision la mentalité de ces Bas-Normands. Sous la direction de Claude Seignolle, les Presses de la Renaissance ont publié, dans la collection « Richesse du folklore de France », des Contes populaires et légendes de Normandie. Plus récemment encore, Michel Hérubel donnait aux Éditions Ouest France ses Contes populaires de toutes les Normandies. Enfin, il y eut les grands écrivains qui dirent si bien l’âme de notre pays : Flaubert, Maupassant et Barbey d’Aurevilly. 143 Yoland Simon Yoland Simon est né en 1941, à Bailleul-la-Vallée, dans l’Eure. Sa famille est originaire du cap de La Hague. La carrière de son père, instituteur, le conduisit à Saint Hilaire-du-Harcouët, dans le sud de la Manche. Il fit ses études secondaires à Avranches, et supérieures à Caen. Il est aujourd’hui professeur d’expression à l’IUT du Havre. Cette « diversité normande » se retrouve dans son œuvre. Comme auteur dramatique, il a fait revivre dans nombre de ses pièces les mœurs, les traditions et les parlers de sa région. Il s’efforce d’y peindre la vie des gens de nos villages, de rendre sensibles les souffrances et les passions cachées de ces existences tranquilles. On retrouve cette atmosphère dans le texte de Par les villes et les villages, chansons pour le jeune public, mises en musique et interprétées par Didier Blons. Comme poète, il a souvent évoqué les paysages de son enfance, à l’extrémité du Cotentin, là où, à quelques 144 centaines de mètres de la maison de sa grand-mère, est venu vivre et mourir Jacques Prévert. Son roman Hier chantaient les lendemains évoque ses souvenirs d’écolier à Tourlaville, près de Cherbourg. De nombreuses nouvelles de son recueil Et si on arrêtait la mer ont également pour cadre la Normandie. Boursier du Centre national des lettres, Yoland Simon s’est aussi beaucoup impliqué dans la vie culturelle. Il fut président de l’Union des Maisons de la culture, et il anime, depuis dix ans au Havre, un festival théâtral. 145 146 147 1 Patenôtre (du latin Pater noster, « Notre Père ») : prière répétée machinalement. 2 Ortolans : petits oiseaux dont la chair délicate est très appréciée. 3 Le Vatican : petit territoire indépendant inclus dans la ville de Rome. Le pape est le chef de cet État. 4 5 Disert : qui parle aisément et avec élégance. Les gardes suisses : la police et l’armée du pape. Ils portent un costume traditionnel et, aujourd’hui encore, sont recrutés en Suisse. 6 7 Sbire : homme de main, capable des pires violences. Ostrogoth : un des peuples qui envahirent l’Empire romain, au milieu des années 400. « Ostrogoth » est devenu une injure pour désigner un drôle de personnage. 8 Le duc : Guillaume, dit le Conquérant. Le plus célèbre des ducs de Normandie. Avec le soutien de la noblesse normande, il conquit l’Angleterre en 1066. 9 Artaban était le héros de Cléopâtre, roman de La Calprenède. Son caractère était plein de fierté et est à l’origine de l’expression « fier comme Artaban ». 10 Henri IV régna à la fin du XVIe siècle. Il mit fin aux guerres de religion et rétablit la prospérité du royaume, en développant l’agriculture et le commerce. 11 12 13 Échevins : les adjoints du maire sous la royauté. La goutte : en Normandie, l’alcool de cidre ou calvados. Ivry ou Ivry-la-Bataille : commune de l’Eure où Henri IV vainquit ses adversaires en 1590. 14 Fontenoy : bataille contre les Anglais et les Hollandais, 148 gagnée en 1745 par les Français, commandés par le maréchal de Saxe. 15 En rabattre : se montrer moins prétentieux. 16 La guerre entre les princes d’Europe, de 1756 à 1763, fut appelée guerre de Sept Ans. 17 Silésie : aujourd’hui un territoire polonais. La province fut au cœur des conflits de la guerre de Cent Ans. 149 Table des Matières I L’homme qui parlait à la mer 6 II La Fée d’Andaine 15 III Le Lutin amoureux 27 IV Méfiez-vous des Goubelins ! 37 V Quand le Diable est trop gourmand 46 VI Le Corps sans âme 54 VII Les Animaux de bon conseil 65 VIII La Vengeance du palefrenier 80 IX Le Moine du Val-de-Saire 88 X La Cloche du bon marchand 98 XI François le Voleur 108 XII Le Chevalier de la Dinde aux Marrons 119 XIII Nicolas le Soldat 128 Postface 137 Bibliographie 142 Yoland Simon 144 150 151